En mon for intérieur, j’appelle 2025 l’année de la tête farcie. Par un événement familial douloureux, par un accident de vélo, par l’opération d’un conjoint, par le fait de s’occuper d’un enfant en bas âge et ses réveils matinaux et ses aprèm pâte à sel et ses t’as payé la coopérative, par beaucoup de boulot et par le monde qui semble s’effondrer. Que m’a apporté cette newsletter ? Pour répondre à cet article qui ne m’a pas posé la question, cette lettre a été un moyen de faire de l’autopromo, de montrer le travail des confrères et d’être une cour de récré pour écrire de manière plus relâchée qu’à l’habitude. Elle m’a aussi confortée dans l’idée que la BD est une matière d’une richesse immense, dont tant d’histoires reste à raconter. Elle m’a offert une certaine confiance et moi et une subtilité de bulldozer dans mes approches. Toutes ces années avant de réaliser qu’il suffisait de ! se ! comporter ! comme ! un ! mec ! C’est l’effet BD sans modération. Ou alors la crise de la quarantaine.
Sans autre classement que l’ordre de lecture dans l’année.
“Moi je, quarantaine”, par Aude Picault, Dargaud, 124 p., 19,50 euros.
Aude Picault porte un regard lucide et malicieux sur le quotidien d’une quadragénaire, mariée, mère et artiste. Une femme accablée par la charge domestique, l’épuisante parentalité et les tensions dans le couple. “C’est donc ça le fameux bonheur, celui que j’ai appelé de tous mes vœux ?” s’interroge-t-elle la nuit dans le lit conjugal, empêchée par les ronflements de son compagnon. L’héroïne d’Aude Picault se lamente devant le seul horizon de l’égouttoir : quel peut bien être le sens de la vie ? Comment trouver du temps pour soi dans cet océan d’obligations ? Peut-être le livre le plus important sur la charge mentale.
“Shin Zero”, par Mathieu Bablet et Guillaume Singelin, Rue de Sèvres, 216 p., 13,90 euros.
Dans cette uchronie, les sentai, ces justiciers en collants fluos façon Bioman, sont désœuvrés après la disparition des kaiju, les monstres géants capables de ravager une ville. Il n’y a guère que les étudiants précaires pour daigner enfiler le costume désormais, accomplissant de menus travaux après avoir été “réservés” sur une appli. Bref, les sentai ont été “ubérisés”. Ce pastiche de Mathieu Bablet et Guillaume Singelin, porté par un dessin qui fusionne franco-belge et manga et une utilisation astucieuse des couleurs, est une façon d’évoquer le spleen d’une jeunesse dans un monde où ne subsistent aucuns idéaux.
“Inlandsis Inlandsis”, tome 1, par Benjamin Adam, Dargaud, 296 p., 26,95 euros.
“Inlandsis Inlandsis” tresse l’histoire de la conquête de l’Antarctique, la société de 2046 et le rôle de l’artiste. Dans ce brillant album, un gouvernement autoritaire réprime l’opposition dans la violence. Comment vivre dans ce monde où tout fout le camp, l’idéologie (il n’y a qu’à voir les “écoles publiques et religieuses Vincent Bolloré”) comme l’environnement (fonte des glaces) ? Un auteur de BD en immersion au pôle Sud s’interroge. Tout comme une logisticienne qui perd la mémoire. Une réflexion dense sur notre avenir, et plein de petits détails graphiques à savourer.
“Sibylline”, par Sixtine Dano, Glénat, 264 p., 22,50 euros.
La vie à 100 à l’heure. Ainsi Raphaëlle, 19 ans, expérimente-t-elle la capitale, qu’elle vient de rallier pour ses études d’architecture. Il y a les nuits blanches passées à construire des maquettes, le job de serveuse dans un bar, les folles soirées avec sa complice Leïla, les doux moments avec de jolis garçons. Pour arrondir les fins de mois, Raphaëlle s’inscrit sur un site de rencontres de sugar daddies. Après avoir recueilli de nombreux témoignages, Sixtine Dano en tire pour sa première BD une vision de la prostitution sensible, sans voyeurisme et en expose l’ambiguïté. Elle épate par la précision de ses cadrages et l’élégance de son trait.
“Peur de mourir mais flemme de vivre”, par Salomé Lahoche, Exemplaire, 144 p., 18 euros.
Les vignettes autobiographique publiées par Salomé Lahoche sur Instagram réunies dans ce petit recueil carré, à la suite d’un premier tome titré “la Vie est une corvée” (on ne dira pas le contraire). La jeune femme y expose avec un humour pince-sans-rire et une franchise déconcertante ses névroses et contradictions au sujet de la famille, l’alcool, l’argent, les fruits de mer… Comment être hétéro et féministe (“Vous avez déjà essayé de vous concentrer sur un livre de Monique Wittig tout en attendant qu’un mec réponde à votre texto ?”) ? Comment supporter l’idée qu’un distributeur de savon rigolo finira par s’agglomérer au continent de plastique ? Comment ne pas virer zinzin quand on est submergé par l’angoisse existentielle ? Des maux très partagés.
“Electric Miles”, par Fabien Nury et Brüno, Glénat, 104 p., 20,50 euros.
Après une expérience de mort imminente, l’écrivain culte Wilbur H. Arbogast a écrit un livre qui contiendrait “toutes les réponses”. Les seuls à avoir pu le consulter sont devenus fous ou ont mis fin à leurs jours. Pas de quoi rebuter un agent littéraire nommé Millman, qui y voit un argument irrésistible pour en vendre les droits d’adaptation à Hollywood. Seulement voilà, Arbogast a des ambitions bien plus grandes : fonder une religion fondée sur la “psychogénie”, mélange de psychanalyse, de confession catholique et d’hypnose. Dans cet album intriguant et à la mise en scène impeccable, Nury et Brüno rendent à la fois hommage au pulp, au noir et aux récits fantastiques sur la perception de la réalité à la Philip K. Dick.
“Sangliers”, par Lisa Blumen, L’Employé du moi, 206 p., 25 euros.
L’œil fardé, la bouche laquée, la peau surhydratée… Un être morcelé. Voilà comment NinaMakeUp, influenceuse maquillage, apparaît au premier abord. Chaque jour, la jeune femme s’oint et se pomponne devant la caméra pour vanter les mérites d’un toner ou d’un mascara. Son malaise grandit quand elle réalise les compromissions que ce métier hypramoderne exige : se muer en panneau publicitaire, mettre sa vie privée en scène, faire une croix sur la sincérité, mais aussi devenir une proie. Eternellement seule dans son appartement rose, Nina voit se déployer contre elle une horde de masculinistes, sur internet et au pied de son immeuble. Avec ses feutres à alcool, Lisa Blumen emballe façon bonbonnière cet élégant thriller psychologique.
“Dans la tête d’un dessinateur de presse”, par Soulcié, Expé Editions, 256 p., 25 euros.
Un album passionnant sur le dessin de presse ou le sacerdoce de “régaler le monde de […] nouvelles blagues”. En détaillant son travail au quotidien, le très bon Soulcié, qui officie pour “Télérama”, “l’Equipe” ou “la Revue dessinée”, aborde toutes les facettes de son activité, de plus en plus complexe. Comment s’assurer que ses références ne deviennent pas ringardes ? Comment repenser les représentations existantes ? Comment survivre au bain d’actu permanent ? Le tout en un temps record ? Le métier de dessinateur de presse semble en voie de disparition. Or, ce livre, instructif et très marrant, donne le fol espoir de faire naître des vocations.
“Trous de mémoires”, par Nicolas Juncker, Le Lombard, 156 p., 22,95 euros.
Un mémorial dédié à la guerre d’Algérie et à ses victimes va sortir de terre dans la petite ville provençale de Maquerol. L’entreprise, très belle sur le papier, se révèle un sac de nœuds. Car tous les acteurs ont des intérêts divergents. Et la mémoire de la guerre d’Algérie n’est pas la même selon le côté où l’on se place. Inspiré par le serpent de mer d’un projet voulu dès 2003 par Georges Frêche à Montpellier, réactivé par Emmanuel Macron, avant de retomber dans les limbes, Nicolas Juncker s’empare des enjeux mémoriels et des plaies non cicatrisées entre les deux pays, qui expliquent en partie la crise qui se poursuit aujourd’hui. Imprégné par sa collaboration avec Boucq (“Un général, des généraux”, 2022), il applique un grand sens du burlesque à cette BD intelligente et documentée.
10. “L’Amourante”, par Pierre Alexandrine, Glénat, 232 p., 26 euros.
Louise, “sublime et fascinante” révèle à une conquête d’un soir être une “amourante”. Née au XVe siècle, elle a vu le pouvoir d’immortalité lui tomber dessus. A une condition, toutefois : pour ne pas vieillir, il faut que quelqu’un soit fou amoureux d’elle. Au fil des siècles, mentorée par une certaine Eleanor, elle a affiné ses techniques pour rendre gagas ses prétendants. Ainsi a-t-elle passé les époques et toute la panoplie de malheurs qui peuvent guetter une fille séduisante. Mais dans tout ça, a-t-elle eu la chance d’éprouver l’amour ? Une gracieuse ligne claire, un art habile de la mise en scène, un goût pour le costume, mais surtout, quel souffle romanesque pour cette première BD signée Pierre Alexandrine !
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