Sans autre classement que l’ordre de lecture dans l’année.
“Rouge Signal”, par Laurie Agusti, éd. 2042, 200 p., 28 euros.
D’un côté un jeune homme désœuvré, séduit par les théories virilistes qui, croit-il, pourraient lui donner le courage d’aborder Nour, une nouvelle collègue. De l’autre, une onglerie peuplée de femmes pleines de vie où l’on pose un vernis nommé “Rouge signal”. Red flag en effet quand les deux mondes vont s’entrechoquer. Venue de la littérature jeunesse, Laurie Agusti signe un album décapant sur le fond comme sur la forme, avec ses cadrages audacieux faits de cases superposées et sa gouache “lavée”.
“Le$$ivée”, par Alison Bechdel, traduit par Lili Sztajn, Denoël Graphic, 272 p., 28 euros.
Alison et sa compagne Holly gèrent un refuge pour chèvres naines dans le Vermont. Alison s’imprègne de Marx pour écrire son prochain livre, “$omme, un exercice comptable”, tandis qu’elle fait face à des producteurs de télévision qui dévoient “Mort et Taxidermie”. Holly goûte à la célébrité avec ses vidéos d’apprentie bûcheronne, des amis s’essayent au trouple (ou “polycule”), une sœur fait valoir ses convictions trumpistes, une nouvelle génération toujours plus “woke” se manifeste… Sous ses dehors de petit théâtre comique, cette BD dense et érudite pose des questions vertigineuses : peut-on “réussir” et rester fidèle à ses principes ? Ecrire est-il suffisant quand le monde ne tient plus qu’à un fil ? Quelle place pour la communauté LGBTQ+ dans l’Amérique actuelle ? Bechdel montre une assurance et une légèreté inhabituelles, insufflée par la mise en couleur de son épouse Holly Rae Taylor.
“Une obsession”, par Nine Antico, Dargaud, 292 p., 29,95 euros.
“Girls Don’t Cry” (2010), “Tonight” (2012) ou, au cinéma, “Playlist” (2021)… L’œuvre de Nine Antico a longtemps tourné autour de la quête de l’amour. Était-ce bien raisonnable ? Dans cet album autobiographique qui se déroule à Venise, la dessinatrice se fait gondolière pour mieux remonter à la source de son intérêt porté aux garçons. Au fil de l’eau, elle révèle la dichotomie entre le désir féminin et la sexualité attendue des filles. Un jeu de masques, évidemment. D’un trait charbonneux, elle revient sur les traumas, injonctions et conditionnements. Il y a quelque chose de magnifique à la voir, dans ce livre résolument post-#MeToo, s’en libérer.
“Punk à sein”, par Magali le Huche, Dargaud, 216 p., 25 euros.
A l’aube de ses 40 ans, Magali Le Huche, qu’on bénira toujours pour nous avoir offert “Poisson-Fesse” (Les Fourmis rouges, 2025), découvre qu’elle souffre d’un cancer du sein. Sa passion naissante pour Joe Strummer, le chanteur de The Clash, lui donne le courage nécessaire d’affronter la maladie. L’autrice détaille toutes les étapes de son traitement, du diagnostic à la reconstruction chirurgicale via la double mastectomie : le déni protecteur, la peur omniprésente, le désespoir parfois, la joie souvent et le précieux soutien des autres femmes. Sur un sujet douloureux, elle a le génie de ne pas verser dans le larmoyant, avec un dessin d’une énergie folle et un ton hypra positif.
“Silent Jenny”, par Mathieu Bablet, Rue de Sèvres, 320 p., 31,90 euros.
Trouver de l’ADN d’abeille : voilà l’objectif qui obsède Jenny, “microïde” solitaire et maussade. Pyrrhocorp, multinationale au système administratif écrasant, le promet : avec des traces de ce pollinisateur, on pourrait recréer le monde d’avant. Dans cet environnement hostile, des groupes de gens se déplacent sur des “monades”, vaisseaux dotés de leurs propres lois. Quel futur pour nos enfants ? Etait-ce forcément “mieux avant” ? L’ambitieux Mathieu Bablet tricote autour de l’effondrement et de la façon de faire communauté. Cases infiniment détaillées ou couleurs éclatantes : tout chez lui est réfléchi et minutieux. Il dessine comme si sa vie en dépendait.
“Le Petit Gendarme ou l’enfance de Riquet”, par Théo Grosjean, Les Livres du Futur, 160 p., 23 euros.
Riquet grandit dans une caserne de gendarmerie dans la banlieue de Grenoble dans les années 1990. Il identifie peu à peu son petit monde, mais une figure lui résiste : un être à la face kaléidoscopique, dont l’humeur varie en permanence. C’est Balthazar, le père, féru d’armes et de grosses motos. Peu à peu, Riquet perçoit des fissures autour de lui : des parents qui ne s’entendent plus, une tante dévastée par la perte d’un enfant, un environnement grêlé par le racisme et le sexisme. Le garçonnet soulage son trouble en grimaçant à outrance (ses “têtes de fou”). Librement inspiré de souvenirs d’enfance, ce premier tome d’une trilogie tout en dégradés vert menthe traduit avec humour et une pointe d’angoisse les fortes impressions que produisent les adultes sur les enfants. L’influence de “l’Arabe du Futur” de Riad Sattouf, ici éditeur, y est manifeste.
“Vieille” de Delphine Panique, Misma, 120 p., 19 euros.
C’est une vieille bien seule : tous ses amis sont morts, ne reste que Ryan son chat. Dans cet album très drôle, un brin mélancolique et ce qu’il faut de trash, la vieille observe le monde qui tourne sans elle. Soit on prend en pitié sa solitude (impossible de s’enfiler un canon au bar), soit on la consulte tel un oracle pour savoir ce qu’elle a appris de la vie. Peut-être rien en réalité, si ce n’est le constat qu’elle a subi le carcan dans lequel les hommes l’ont enfermée. Mais à son âge, elle jure, elle pète, elle dit ce qu’elle pense. Enfin la liberté !
“Ultimate Spider-Man T01 : Mariés, deux enfants”, par Jonathan Hickman, David Messina, Marco Checchetto, Panini, 320 p., 32 euros.
Ici, Peter Parker n’a pas été mordu par la fameuse araignée radioactive. Mais Iron Lad rétablit la situation et à quarante balais, marié, deux enfants, le héros sans le savoir apprend qu’avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités. Tout ce que j’aime dans cette série : de la sassiness ! Une Mary-Jane badass ! La fondation d’un journal ! Un makeover ! Le dessin de cet artiste du cheveu qu’est Marco Checchetto ! Mais l’argument suprême, c’est que Peter Parker a une barbe dans cette version. Mon royaume pour un sexy daddy.
“La Tête sur mes épaules”, par Bénédicte Muller, Atrabile, 216 p., 24 euros.
Dans cette maison de famille, les adultes ont très littéralement la grosse tête. Des énormes visages qui déboulent des escaliers, éructent et cadrent une brochette d’enfants, des cousins probablement. Une de ces grosses têtes fréquente plus volontiers les gamins et développe une relation privilégiée avec Martha. Un soir, elle s’impose dans son lit. Martha en ressort écrasée au petit matin. Il y a un cratère sur son flanc, qui ne s’estompera plus. A l’appui de métaphores visuelles et d’un trait très élégant qui peut évoquer Sempé, Bénédicte Muller évoque tout en délicatesse la question de l’inceste, sa façon de briser les corps, les esprits et les familles. Bouleversant.
“Le poème du vent et des arbres”, tome 1, par Keiko Takemiya, traduit par Célia Chinarro, Naban, 350 p., 13 euros.
A la fin du XIXe siècle, Serge Battour, fils de vicomte et d’une Tzigane, débarque à Lacombrade, un internat de garçons BCBG situé à Arles où il est méprisé en raison de sa couleur de peau. Comme les autres élèves, il se fascine pour son camarade Gilbert Cocteau, peau diaphane, chevelure blonde, relations ambiguës avec les uns et les autres. Figure du shôjo des années 1970, Keiko Takemiya n’a pas froid aux yeux quand il s’agit d’aborder racisme, classisme ou homophobie, traçant le sillon pour le futur boys’ love. On reste coi devant les pages couleurs d’un lyrisme et d’une grâce folles.
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