Le mot de la patronne
Mais oui, c’est beau une success story ! Comme celle du carton de “Soli deo Gloria” (Dupuis), récit dense sur Hans et Helma, jumeaux surdoués de la musique baroque qui gravissent les échelons de la société européenne du XVIIIe siècle. Ce qui est très inventif dans cette BD, c’est la façon dont la musique est représentée, non pas à base de bêtes notes, mais par la couleur, qui éclate dans les planches en noir et blanc. Une idée très bien menée. Le livre a largement séduit, battant des records de vente et décrochant le prix du meilleur album du festival Quai des Bulles, le prix BD Fnac-France Inter et le prix Canal BD des libraires indépendants. On s’en réjouit pour ses auteurs, Jean-Christophe Deveney et Edouard Cour – d’autant plus qu’ils étaient, de leur propre aveu, des outsiders. Mais on s’étonne que personne ne fasse le lien avec “Niala” (Glénat), scénarisé par nul autre que… Deveney. En 2021, l’album, accusé de véhiculer des clichés racistes, sexistes et colonialistes (à tort ou à raison), avait fait grincer des dents. La preuve qu’on peut revenir d’une polémique.
L’invitée : Jade Khoo
“Terre ou Lune” (Morgen, 296 p., prix de lancement 27,90 euros), c’est l’histoire d’Othello, un petit garçon dont le quotidien tourne autour de sa passion des oiseaux. Sa vie bascule lorsque sa mère lui demande d’introduire une substance dans le breuvage de son père. Celui-ci s’écroule raide mort. On retrouve Othello quatre ans plus tard, quand ses anciens camarades du club d’ornithologie viennent le sortir d’un foyer. Tant de choses ont changé, notamment les rapports des enfants entre eux. Tout change aussi pour le lecteur, qui réalise alors que depuis le début, le récit se déroule sur… la Lune, devenue grenier de la Terre. Voilà une façon tout à fait originale de faire de la science-fiction, par touches discrètes et poétiques. Le dessin à l’aquarelle de Jade Khoo, 27 ans, est renversant, qu’elle s’attaque à un paysage enneigé, aux rais de lumière sur une façade de briques ou à un ciel rose. Et quand on voit sa bande-annonce animée, on n’est pas loin de penser que la relève de Miyazaki est assurée. Pour BD sans modération, elle commente trois planches.
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“J'ai passé pas mal de temps sur cette planche car il y avait plusieurs difficultés : trouver une façon de synthétiser le givre sur les plantes, traiter le plumage de la chouette... Même faire le ciel était compliqué. À ce moment-là, j'utilisais des encres Ecoline, qui réagissaient de façon imprévisible aux mélanges car elles avaient tendance à se déphaser (on voit que le rose et le bleu ne se mélangent pas tout à fait). Alors pour rattraper le lavis et le rendre plus harmonieux, j'ai essayé de faire plein de hachures...”
“La BD parle entre autres des busards et de la destruction de leurs nids par les engins agricoles en période de fauche. Ce sont des rapaces que je voyais beaucoup dans les champs étant adolescente, à divers stades de leur vie. Leur nombre a drastiquement baissé depuis vingt ans, de 30% pour les busards cendrés et de 70% pour les busards Saint-Martin. Des bénévoles s’organisent pour repérer les nids, poser des protections et dialoguer avec les agriculteurs. Ils utilisent parfois des drones, faute de scooters volants...”
“Le plus difficile, c’était le halo lumineux autour des cristaux et des personnages. Je n’arrivais pas à le faire correctement en lavis, il a fallu le travailler à l’aquarelle sèche, en utilisant la peinture un peu comme un crayon de couleur, par petites touches pour créer un dégradé très propre. C’était à peu près pareil pour les jeux de transparences sur les cristaux. Je pense que ça participe beaucoup à l’atmosphère particulière de la séquence. Je voulais qu’on se dise (entre autres) : ‘Ça a l’air super d’être à cet endroit, ça donne envie de l’explorer’.”
Coups de cœur
Je commençais à désespérer : en ce début d’année, je ne trouvais aucune BD transcendante, ni même… bonne. Comment cette période peut-elle être aussi sèche quand la fin 2025 a été si riche, avec beaucoup d’albums excellents et pas forcément aussi célébrés qu’ils auraient dû l’être ? Un livre a fini par briser cette malédiction : “Glitchs” de J. Personne (Glénat). On y suit Lia, déracinée de la Réunion pour rallier Paris où elle se réfugie dans les jeux vidéo. Grâce à un bug qu’elle découvre dans son jeu favori, “Flammie le maudit”, elle sympathise – virtuellement – avec une streameuse populaire nommée Blue Fire. Problème : Lia, qui sort peu de chez elle et est rongée par des problèmes d’argent, commence à voir des glitchs dans la réalité. J. Personne est extrêmement doué pour varier de registre de dessin, avec par exemple l’insertion d’une BD très Johan et Pirlouit sur laquelle est basée “Flammie” et une parodie bien sentie d’un auteur controversé. “Glitchs” retranscrit très bien le foisonnement que fournit internet et la vie numérique. Une source de stress, certes, mais – c’est plus original de le souligner – une source de réconfort aussi.
C’est une évidence que j’aime recommander des BD et leurs auteurs, mais c’est différent pour Édika : son œuvre est si singulière que je pense sincèrement qu’elle n’est pas faite pour tous les lecteurs, et qu’il convient d’avoir quelques bases en langage BD avant de s’y frotter. Toujours est-il que le hors-série de “Fluide glacial” est une belle porte d’entrée. On y trouve quelques planches du maître et pléthore d’hommages. Alors, que retiendra-t-on de cet auteur d’origine égyptienne ? Un chat en slip nommé Clark Gaybeul, un érotisme absurde, un langage tout en onomatopées bizarroïdes et pas de
Télégrammes
Le magazine “Charlotte mensuel”, lancé entre autres par Bastien Vivès, s'arrête. Rappel de ce que publiait “Charlotte”.
Le traditionnel bilan économique des éditions Çà et Là, toujours très instructif quant à la santé du marché de la BD.
L’adaptation en BD de “la Passe-miroir” de Christelle Dabos, très bonne saga jeunesse, n’est non pas une commande de Gallimard, mais bien un défi que la dessinatrice Vanyda s’est lancé.
Le Festival d’Angoulême pourrait avoir un nouveau visage et il est très beau.
Pendant ce temps, l’ancien visage réclame 300 000 euros en justice.
Quelle folie : on a vu deux auteurs de BD sur la scène des César. Sandra Desmazières, récompensée pour le court-métrage d’animation “Fille de l’eau”, est coloriste, notamment pour Julie Birmant et Clément Oubrerie. Quant à Ugo Bienvenu, dont le film “Arco” a décroché deux statuettes, je clame à son génie depuis l’antiquité de BD sans modération.
Une excellente interview de Robert Crumb par Marie Klock pour “Libé”, dans laquelle apparaît en filigrane le rôle de garde-fou qui revenait à son épouse Aline Kominsky-Crumb (1948-2022).
Une expo sur Frans Masereel, connu pour être avec ses gravures sur bois un pionnier du roman graphique, vient d’ouvrir au musée de l’image d’Epinal.
Et bientôt, au musée Tomi Ungerer de Strasbourg, F’Murr (“le Génie des alpages”) annoté par Camille Potte, dont on avait adoré “Ballades” (Atrabile).
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