C’est drôle, les autres, ils voient toujours les nuages en haut.
Mais pour moi, les nuages, ils sont en bas.
Et bien oui, les nuages, c’est là où se dessinent les rêves.
Et ce sont les rêves qui tiennent le monde.
Si, si, j’en suis sûr.
Les autres, eux, ils croient que c’est la terre qui nous tient.
Oui, même la professeur l’a dit, ce midi.
Mais moi je dis que c’est une erreur.
Elle parlait de la beauté de la Terre. De ses champs de maïs, de ses forêts, de ses rivières et de ses montagnes. Et de toutes ces choses qui brillent sous le soleil et ondulent sous le vent.
Oui, moi aussi j’aime beaucoup les champs de maïs qui dansent. Et à chaque fois que grand-père m’emmène en forêt, on cherche l’arbre le plus grand. Je gagne toujours parce que, grand-père, il ne marche pas très vite. Et moi je cours loin devant, et je trouve toujours un chêne plus grand. Quand il m’a rattrapé, il sourit. Parfois, je crois qu’il aime bien perdre, grand-père.
Mais toutes ces choses-là sont belles parce qu’il y a le ciel. Et quand le soleil brille, tout est joyeux. Et quand les nuages pleurent, tout devient triste.
Sans le ciel, il n’y aurait pas de paysage. Et sans nuage il n’y aurait plus de légèreté.
C’est vrai, quand j’en vois un, je devine une forme et je suis si content de moi-même. Un peu bête et heureux. Et c’est chouette ça, comme vie —être bête et heureux.
La professeure, elle dit que c’est la Terre qui est en bas, et les nuages en haut. Elle dit que les belles choses sont ici, et que là haut, ce sont les folies et les rêveries. Elle dit que les premières sont dangereuses et les secondes inatteignables.
Je ne sais pas ce que c’est la folie.
Mais moi, je ne peux pas vivre sans rêve. Alors, je ne veux pas vivre sans nuage.
S’il faut, je peux oublier la forêt. Je peux me passer du maïs (ce n’est pas vraiment bon le maïs de toute façon). Mais pas les nuages.
Sans nuage, je suis perdu.
D’ailleurs, à chaque fois que je me perds dans le maïs qui danse, c’est le ciel qui me rattrape. Et ce sont les nuages qui m’aident à en sortir.
Enfin voilà, le ciel, il est toujours là. Et ses nuages aussi.
Alors pour moi, c’est le ciel qui nous tient.
Et on avance tous un peu grâce à lui. Moi, j’ai souvent l’impression de marcher sur les nuages et de voir le monde depuis là-bas.
C’est vrai! *rire*
La professeure, elle dit souvent que je dois atterrir.
Mais moi je crois que c’est elle qui devrait s’envoler.
Les nuages, ils sont en bas.
Tout le monde croit me voir de loin. Mais moi je les attends, tous les jours, sur mon nuage. Et pour moi, ce sont eux qui sont inaccessibles.
Et ce sont eux les fous.
24 mai 2046.
Un texte de petit Henri.
Peinture de Thomas Fearnley, “Nuages au-dessus du fjord”

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