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Le Refuge · May 17, 2026

Le plus beau des gris

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Bastien Armand · Le Refuge

Le chant des mésanges réveillait doucement la forêt.

Sous un ciel couvert, les arbres au loin s’extirpaient en silence d’une nuit qui avait été fraîche.

Henri était de retour à sa terre natale pour quelques jours.

Levé à l’aube, le jeune homme avait ouvert la fenêtre de sa chambre et s’était assis sur le rebord en briques. Il contemplait les arbres et les fleurs du jardin. En contrebas, derrière les maisons voisines, la forêt était seule reine du paysage.

Le jeune homme se laissait porter par les couleurs de la forêt.

Il doutait que son année lui offrirait un moment plus paisible.

Dans sa contemplation, Henri sentait bien qu’il n’y avait aucune différence entre l’étrange douceur de l’âme laissée à elle-même devant un bout de village verdi par le printemps naissant et les couleurs pâles de toutes les plantes et les arbres qui parsemaient, ici et là, les environs de la maison.

Il sentait bien que, s’il devait un jour devenir écrivain, une idée qui se faisait à lui par brèves fulgurances, ce n’était pas pour les grandes montagnes de l’Est dont beaucoup louaient la fraîcheur et l’altitude, ni même pour les régions du sud adorées pour leurs plages, leurs marais et leurs pinèdes, et ce n’était pas non plus pour les immenses massifs que le pays tenait en son coeur, au fin fond de lui-même, et où s’épanouissaient ses plus beaux terroirs, mais c’était bien pour cette terre qu’il avait sous les yeux, ce bout de pays tranquille et silencieux qui regorgeait de villages enveloppés par les champs et les forêts. Et surtout, c’était pour la pâle beauté que dessinait toujours la finesse de sa lumière.

Car il n’y avait, pour Henri, rien de plus apaisant, de plus libre et de plus inspirant que l’éternelle discrétion de ce paysage qui, sous la couleur d’un ciel gris, n’était jamais ni vif ni éteint.

Et rien n’était plus facile pour lui que de se perdre dans ces couleurs pastel. Rien ne semblait l’inviter davantage que ses reflets inoffensifs.

Ce matin encore, devant les buissons et les haies que la rosée faisait briller, le jeune homme retrouvait cet argent grisâtre sur presque toutes les plantes. Le sauge des lavandes, le sépia des sapins, l’émeraude du gazon —toutes tendaient vers lui. Toutes les teintes œuvraient, semblait-il, à prendre la sienne. Et il convenait, dans son for intérieur, que la beauté de ces lieux n’était autre que celle de ce gris. Ce gris lisse, doux, attentif et patient. Ce gris qui s’épanouissait depuis les plus bas recoins de l’écorce humide des chênes jusqu’aux extrêmes pointes de leurs feuilles. Ce gris qui peignait toute la scène sans demander même une seule once de mérite.

Le plus beau des gris.

Le plus humble aussi.

Henri n’avait plus aucun doute. Son pays était le plus magnifique.

D’ailleurs, le monde entier venait le visiter, ce pays. Et chaque année, certaines régions voyaient passer un nombre grandissant de touristes toujours plus impatients de voir les sites et les cités qui en faisaient la renom. Alors, ils venaient, par millions, voir les grandes montagnes à l’Est. Et ils séjournaient au bord de la mer dans quelques jolis cabanons, sur le littoral sud. Et ils arpentaient les grandes villes et les vieux villages dont l’histoire avait, depuis longtemps déjà, voyagé bien au-delà des frontières. Et ils remuaient la vie de toutes ces contrées qui avaient chacune leur caractère, leur histoire et leur originalité. Et ils ramenaient, par millions aussi, des clichés dont les couleurs alimentaient, encore un peu plus, le charme imaginé par les nations voisines.

Oui, ces régions étaient magnifiques, et toutes leurs teintes étaient à s’éprendre.

Mais pour Henri, jamais elles ne valaient la couleur de son village. Et aucune ne tenait la sublime profondeur que cachait la lumière de son hameau perdu.

Alors, doucement attendri de plantes en plantes, le jeune homme pensa que, peut-être un jour, le monde verrait, là, sous ses yeux, combien l’inaccessible beauté de cette campagne demeurera toujours le plus grand bien spirituel des Hommes. Et peut-être sera-il un jour forcé de constater que tout ce que ce village ne dit pas est un joyau, une perle de l’âme, et un diamant que seuls les plus grands poètes pourront un jour, à coup de mots et de lettres, s’essayer à sortir de la terre.

Mais peut-être aussi que cette beauté se trouvait précisément dans l’effacement et que ses couleurs brillaient ainsi parce qu’elles étaient peu connues.

Et alors il n’y avait rien à faire.

Il n’y avait qu’à la cueillir, chaque matin. Il n’y avait qu’à s’asseoir, au bord d’une fenêtre, sous un arbre ou dans un jardin, et contempler, contempler, en espérant que les nuages passent et inondent la scène de leur gris feutré.

“Dull day” (1935), Peinture de Michał Rouba

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Read the original on bastienarmnd.substack.com

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