Les percussions du bar d’en face couvraient les voix de la terrasse.
C’était un vendredi bleu.
D’un bleu nuit noire.
C’était un de ces soirs où Henri avait senti son cœur se serrer.
Le jeune homme s’était installé à la table d’un café animé, attrapé au vol. Il n’était pas venu ici par choix. Plutôt par hasard.
Un peu plus tôt, Henri avait partagé le dîner avec une amie chère ; une amie qui avait été l’une de ses plus belles rencontres de l’année.
Autour de quelques mets vietnamiens qui savaient toujours donner au jeune homme le plus simple des réconforts, et alors qu’Henri préparait un voyage, ils avaient refait ensemble les mois passés: leur rencontre aléatoire, les repas entre amis et, surtout, leurs innombrables cafés partagés —ces petits moments de grand soulagement entre deux personnes faisant de leur mieux pour traverser les accablantes banalités de la vie.
Le bún bò Huế s’était consumé au gré des souvenirs d’une année.
Mais au retour du restaurant, filant chez lui sur son deux roues à vive allure, Henri avait senti son cœur se serrer. Dans l’ombre de la visière teintée, ses yeux humides avaient fini par rendre les larmes. Il avait ralenti sur plusieurs minutes, avant d’écourter sa course. Une pause anonyme s’était imposée.
Pendant le dîner, Henri avait réalisé combien cette personne comptait pour lui. Il voyait toutes les choses qu’elle avait délicatement amené à la sienne. Il voyait le vis-à-vis joyeux, souriant, profond mais non moins empreint d’humour qu’elle avait été pour lui. Il voyait la subtile magie d’une rencontre qui avait suscité, étiré, et réveillé les facettes endormies de son être. Et il voyait comment une personne à la fois simple, si normalement elle-même, d’un apparent conventionnel, lui avait en réalité donné un lien original et sincère, presque spirituel, moins par leurs spiritualités propres que par celle de la vie qui nous présente toujours les plus belles surprises.
Cette amie faisait partie de ces êtres rares qui avaient tissé en lui un lien précieux.
À ce moment, Henri pensa combien, plus que jamais, les amis font parfois l’effet d’un fil d’or sur la grande toile des sentiments. Un fil étrangement serein, paisible, plein de réconfort et, surtout, brillant de mille richesses inexplorées. Un fil de vie auquel chacun peut se raccrocher et dont l’éclat suffit à illuminer les journées les plus grises.
Mais ce fil, ce lien d’enchantement que brode le temps partagé, tient à peu de choses. Et ce qui se tisse dans la vulnérabilité, dans les épreuves communes et les joies mélangées, peut aussi se détendre, se défaire et fondre tout aussi subtilement.
Et ce soir, Henri versait quelques larmes.
Car pour lui, en réalité, les fils de l’amitié étaient plutôt semblables à des ficelles.
Il sentait bien souvent, et ce soir encore un peu plus, sur ce moment d’adieu, la fragilité des liens qui étaient les siens. Il lui semblait avoir compris peu à peu que la beauté ô combien lumineuse de ses amitiés n’en était pas moins fine et que toutes les personnes qui avaient irradié son quotidien, tels de minuscules filaments brûlant dans le vaste champ des émotions vécues, étaient presque toujours vouées à s’effacer, et que la lumière qu’elles avaient apporté dans sa vie redevenait finalement une pâle lueur dans l’espace infiniment distant que le temps avait fini par creuser entre elles et lui.
Si cette réalisation lui faisait l’effet d’une vive amertume et si sa propre lucidité sur cette part de lui l’éprouvait parfois beaucoup, Henri ne cherchait pas à s’en défaire.
Le jeune homme voyait bien ses manquements. Il voyait bien ses erreurs, ses absences et toutes les choses qu’il pourrait —devrait et aurait dû— faire pour maintenir la solidité sensiblement vitale de ses amitiés, passées ou présentes.
Mais Henri avait en lui quelque chose d’infatigable.
Il était un voyageur.
Il était un nomade qui se nourrissait de la nouveauté jaillissante de la rencontre et, surtout, de l’effervescence inépuisable d’une vie menée dans le mouvement. Depuis plusieurs années, ce mouvement était sa raison d’être.
Alors, forcé de constater sa propre contradiction, le jeune homme songeait. La distance que forçait cette façon de vivre n’était-elle pas irrémédiable ? Et les “erreurs” et les “absences” qui étaient les siennes n’étaient-elles pas, finalement, la “justesse” et la “présence” qu’il offrait ailleurs ?
Quoi qu’il en soit, dans le mouvement du voyage, le jeune homme renonçait à forcer ce qui n’était pas lui. Et ainsi renonçait-il à se défaire de cette éternelle tendance à la voie du solitaire. C’était l’un des choix intimes, profonds, à peine conscients, que le temps avait imprimé en lui.
Et si ce soir Henri avait les yeux embués d’un voile triste en voyant combien les fils de ses amitiés demeuraient fragiles et combien la distance aurait toujours cette insidieuse manie de les effilocher, il songea que, malgré tout, il lui fallait l’accepter.
Non seulement car cette particularité lui semblait ancrée au plus profond de son être et que s’en défaire reviendrait à se déchirer à lui-même, mais aussi car cette apparente fragilité cachait une force.
Sa maladresse avec les uns était, en somme, le revers d’une grâce avec les autres.
Et si les liens de sa toile semblaient toujours pouvoir se démettre étrangement, le jeune voyageur avait aussi une certaine facilité à en tisser de nouveaux.
Henri savait, au détour d’un seul verre, d’un simple café ou de quelques mots, nouer avec l’inconnu quelque chose de beau. Et cette curieuse malléabilité de son être sonnait pour lui comme une maudite bénédiction.
Certes, la toile de ses sentiments vacillait toujours, sans cesse, au gré des chemins et des rencontres, et ainsi cette toile, celle faite des liens vitaux et salvateurs que sont les proches pour chacun, semblait ne jamais trouver de repos.
Et bien que l’étoffe de ses amitiés s’avérait volatile, imprévisible, méconnaissable d’une année à l’autre, bien qu’elle semblait effectivement n’être que celle d’un cœur constamment chahuté par le vent de l’intranquillité, Henri pouvait, malgré tout, et chaque jour, y tisser de nouvelles ficelles. Et ces ficelles prenaient parfois, aussi brusquement que l’inverse était vrai, la teinte dorée des plus belles amitiés.
Alors, ce qui, au fond de son âme, lui donnait le sentiment d’un grand tissu déchiré et malmené par les bourrasques froides d’une soirée d’hiver, pouvait aussi, le même jour, se raviver et s’emplir d’une chaleur insoupçonnée, prenant soudain, par les quelques fraîches coutures d’une simple rencontre, l’allure d’un linge nouveau ondulant sous la brise tranquille d’un matin d’été.
Ce soir, dans l’ombre d’une terrasse bruyante mais infiniment silencieuse, Henri prit une nouvelle fois conscience de cette réalité.
Pourquoi l’acceptation de soi recelait-elle toujours autant la douleur que la beauté ?
Henri reposa son dos contre le dossier de sa chaise. Son regard se posa sur les ampoules chaudes d’une guirlande qui surplombait la terrasse.
Dans le bleu de la nuit, un fil d’or brillait fort.
Peut-être parce que, dans le ciel silencieux d’un moment seul, résonne toujours l’écho des plus belles amitiés.
Peinture de Gustave Caillebotte, “Linge séchant, Petit Gennevilliers”

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