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Le Refuge · Apr 19, 2026

L'ébéniste des larmes

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Bastien Armand · Le Refuge

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À l’ombre du café, les chaises vides parlent plus que les Hommes.

Henri ferma son carnet.

Il posa sa plume et releva la tête.

Le jeune homme était venu contempler la fin de sa semaine en terrasse.

Une des premières matinées de printemps.

Ici, tout semblait familier. Les tables rondes en verre juste assez petites pour le déjeuner de deux habitués, juste assez grandes pour la tranquillité d’un voyageur. Les chaises en bois tressé. Le va et vient des serveurs toujours un peu dépassés. Le café noir, presque moyen, mais certain. Tout sonnait juste. Tout correspondait. À chaque café, la routine retrouvée. Ici culminait l’ennui. Alors ici culminait les idées. Henri le savait. Ce paysage prévisible et sans surprise, c’était la clé.

Ce matin, une étrange fraîcheur l’avait saisi.

Après avoir porté la tasse à ses lèvres, la table d’en face l’avait absorbé. La chaise, en fait. Ses yeux avaient dérivé au large de l’osier. Plongé dans le bois, le jeune homme avait senti une paix le saisir. Une paix anonyme. Un paix intouchable. Les quelques voix étrangères autour du jeune homme s’étouffaient dans le mur de cette paix.

Mais comment dire le flot exquis de ce moment-là ? Comment rendre avec les mots ce qu’il n’avait jamais su exprimer ?

Cette paix était semblable à une onde. Un doux rayonnement. Une vague de chaleur qui l’irradiait. Et les murmures alentour pouvaient bien perdurer. Le serveur pouvait toujours presser le pas. Le mendiant du quartier pouvait bien gueuler.

Henri, lui, flottait.

Son esprit volait.

Tout ce beau monde glissait sur la parure de son indifférence aimante. Leur bruit n’était qu’un vent. Un vent qui caressait les joues du jeune homme reposé. Henri goûtait cet élixir de liberté que le hasard servait toujours dans la tasse du silencieux.

Là, dans le creux de l’osier, le jeune homme se sentit envahi. Envahi par une foule de petits hommes. Des hommes qui travaillaient le bois. Il y avait là, en lui, au fond de son corps, des milliers d’artisans. Des artisans qui œuvraient dans son âme et qui élaguaient son cœur.

Ces petits hommes posaient en lui les planches d’un édifice: l’échafaud du bonheur. Les bois, les pièces et les clous s’accordaient dans une magie tranquille.

Quelle œuvre! Mais quel chantier.

Henri sentit une larme monter.

Les marteaux des petits hommes dessinaient un large sillon en bois. La structure était creuse. Car en réalité, sur la bâtisse de la sérénité coulait un fleuve. Celui des larmes de l’impuissance. Celui de la lucidité.

Les larmes coulèrent et l’échafaud se mit à briller.

C’était toujours ainsi.

Le goût serein du laisser-aller ne venait jamais seul. Ses petits compagnons de paix, ses ébénistes dévoués, étaient aussi ceux des larmes.

C’était toujours ainsi.

Henri buvait le flot de quiétude qu’on lui avait servi sans prévenir. Mais très vite, il en essuya les larmes. Dans cette minute bénie à l’ombre, il extirpa son regard de la chaise.

Il songea.

Il pensa qu’elles n’étaient pas les siennes, ces larmes. Qu’elles étaient celles de tous les flots orphelins ; celles de toutes les quiétudes non vécues. Peut-être celles de l’absent à cette chaise.

À nouveau, il ouvrit son carnet.

À l’ombre du café, les chaises vides pleurent plus que les Hommes.

Peinture de Bertha Wegmann, ‘L’atelier du charpentier’, 1891.

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