Je suis en mille morceaux.
Mais je veux croire le contraire.
Et je fais tous les efforts du monde pour me persuader que non, et que moi, j’ai l’assurance, j’ai la sérénité, j’ai la force pour traverser les eaux troubles de mon quotidien.
Mais ma barque est trouée.
Elle est criblée de toutes les blessures du passé. Et elle prend l’eau. J’écope. J’écope au fil des mots mais, entre nous, le niveau monte. Si j’écris, c’est que je vis des moments moches et qui laissent en moi des traces que seule l’encre peut gommer. Ou bien c’est que je vis des moments beaux mais que je suis trop seul pour ne pas les partager sur ces pages. Est-ce que je vais bien ? Oui, assez souvent. Ma vie est une bénédiction. Mais est-ce que je vais mal ? Si aller mal, c’est jouer au dehors la confiance et la certitude quand au dedans c’est parfois la chute et le vide, alors oui, un peu plus que souvent.
Je vois ce que je ne suis pas mais je m’entête et me cache. Je me faufile dans le manteau de l’homme paisible et tranquille de celui qui aurait compris quelque chose.
Mais, comment cela ?
Parce que j’ai cru ressentir Dieu, je serai différent ?
Mais enfin, pour qui je me prends ?
Je ne suis ni le premier, ni le dernier des hommes à m’accrocher à la lumière qui se dessine au fond des longues heures du songe.
Mais, après tout, cette lumière n’est-elle pas qu’un leurre ? Un leurre divin, immaculé, magnifique, oui. Mais un leurre quand même. Une poudre d’artifice de moi-même pour ne pas sombrer. Et quand bien même cette lumière serait vraie (ce qu’elle est), alors elle n’est, je crains, qu’une goutte de paix dans l’océan de mes angoisses.
Je suis en mille morceaux.
Car tout ce que j’entreprends, au fond, c’est une quête d’amour. Mais l’amour, il submerge chaque jour mon bateau. Et moi comme un idiot, j’écope. Je m’évertue à envoyer voler fièrement les eaux de l’affection que l’on me donne chaque jour. Mais qui est donc ce marin abîmé qui joue l’homme fort, habile et toujours décidé ? N’a-t-il pas vu comme son grand cœur est desséché ? Pourquoi l’enfant qu’il est s’agrippe-t-il si fermement aux illusions de l’adulte qu’il n’a jamais été ?
Pourquoi l’enfant que je suis s’agrippe-t-il si fermement aux illusions de l’adulte que je n’ai jamais été ?
C’est vrai. On me donne tellement d’amour. Mais je ne sais pas le prendre. Que vous dire —je n’y arrive pas. Il me glisse entre les doigts.
Combien de temps encore ce jeu de faux-semblant ? Combien de temps vais-je laisser mon corps s’enliser dans la boue de mes propres mensonges ?
Se réfugier, d’accord. Mais jusqu’où ?
L’ermite parmi les hommes a besoin d’eux. Et grand sera le jour où j’aurai le courage de me réfugier dans le cœur d’un autre. Ce jour-là, mon corps dérivera. Il flottera au grès des vagues du sentiment. Et dans le ciel voleront toutes les pages vierges d’un refuge joyeusement abandonné.
Je suis en mille morceaux.
Mais voilà je prétends l’inverse. Têtu et aveuglé. À la première conversation, je m’agite pour présenter, faire bonne figure et faire mine d’avoir recollé les débris endurcis de mon être brisé.
Vous croyez que tout cela est triste ?
Oh!
Bien sûr que ça l’est.
Mais voilà, c’est aussi d’une merveilleuse beauté.
Car quel refuge vaut d’être peint, si ce n’est celui qui le sera sous le pinceau de l’amère sincérité ? Et quelle toile peut traverser les âges si je ne la salis pas de quelques bavures honnêtes ?
Allons, c’en est assez.
Je ne suis ni peintre, ni marin. Je ne suis qu’un homme qui court, qui vogue et qui va, au gré des vents et des marées, par les villages et les montagnes, parmi les champs et les forêts, cherchant comme il le peut, toutes celles et ceux qui le sauveront. Je suis un homme qui court après l’amour, mais qui ne l’a pas vu dans son dos.
Je suis un homme qui court après lui-même.
Enfin, après ses mille morceaux.
Image tirée de la scénographie de « La Belle au Bois Dormant » ; La Poussée des Lilas (1921). De Léon Bakst.

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