Le bruit du vent jouait avec celui des feuilles.
Derrière la grande baie vitrée du salon, les branches du chêne ondulaient en silence. Leurs ombres dessinaient sur le sol un lent va-et-vient. La brise de ce soir était paisible. L’arbre, vieux de trois générations, semblait tenir toute la tranquillité des lieux. Du vent il ne rendait qu’un bruissement subtil. Par moment, les feuilles d’une branche un peu plus longue glissaient sur la vitre. Elles rappelaient à Henri le confort de sa pause. Dans son pantalon de toile, pieds nus sur la soie du tapis persan, dans l’enveloppe d’un pull réchauffé par son corps immobile, tout concourait à la prolongation de son absence.
Tout ou presque.
—Alors, cette soirée théâtre, Henri ? lâcha Hermione.
C’était un dimanche soir. La fin d’un weekend agité. Henri avait reçu quelques amis pour la fin de semaine. L’occasion de profiter des premiers jours du printemps. Celle, aussi, de renouer avec ceux qu’ils ne voyaient que trop peu.
Le weekend avait été plein. Il ne l’avait pas vu passer.
Premier jour. Accueil des invités. Grande joie. Grande énergie. Musée, restaurant, soir de fête. Deuxième jour. Réveil au bord de mer, balade en vélo. Un peu plus de restaurant. Un peu plus de fête. Moins de réveil. Dernier jour. Grande joie. Pas d’énergie.
Bien qu’heureux de ces péripéties, Henri s’étonnait de l’agitation que pouvait parfois provoquer de simples retrouvailles.
—Henri, tu m’entends ? répéta Hermione.
Le jeune homme s’extirpa du songe.
—Oui, non, euh oui. Je ne sais pas. Je crois que je vais vous laisser pour ce soir.
—Non, vraiment? On repart demain.
—Je sais bien.
—Tu es sûr ? La pièce promet. “Cris-le”. Un nom pareil, quand-même. Ça va nous réveiller. Et ça va te faire du bien.
“Du bien”, avait-elle dit. Mais quelle sortie pouvait bien lui en procurer davantage que celle de la laine dans laquelle il s’était emmitouflé depuis maintenant une bonne heure, blottis contre le canapé du salon qui baignait dans l’ombre du chêne ?
La pièce mettait en scène un ancien combattant atteint de troubles mentaux. Un fou rattrapé par sa folie mais sensiblement attendrissant, luttant contre lui-même, parfois pris de crises incontrôlées qui touchaient au burlesque. Alors qu’une décennie avait passé depuis la fin de la guerre, cette pièce était l’une des premières à aborder le traumatisme des soldats. Elle s’était essayé à un ton décalé, souhaitant apporter un peu de légèreté à une époque qui en avait besoin.
Mais Henri sentait en lui le poids d’un corps trop brusquement secoué par les événements d’un week-end dont il n’avait plus l’habitude. Un poids qui l’avait naturellement invité à cette pause suspendue. Non, il passerait sur les cris du théâtre ce soir. Le moment était à la contemplation.
—Non vraiment, merci. Je pose les armes ce soir. Profitez bien. Vous me raconterez.
Quelques ultimes tentatives collectives échouèrent face au calme du jeune homme. Son flegme las eut finalement raison de l’enthousiasme du groupe, qui finit par quitter l’appartement.
Henri ferma les yeux.
Le silence le retrouvait.
Seul le bruit des feuilles venait interrompre le vide par moment. Ce vide salvateur.
Il s’enfonça un peu plus dans le canapé et se laissa glisser entre deux coussins. Son corps flottait. Un voile blanc passa devant ses yeux. Le jeune homme s’abandonnait à lui-même. Dans un état de semi-conscience, le voile repassa plusieurs fois. Il s’assombrit, devint même noir, puis reprit des couleurs. Des images défilèrent devant lui. Des images de son weekend. D’autres plus lointaines. Toutes floues.
Rêvait-il déjà ?
Henri sentit ses paupières s’alourdir peu à peu. Les images passaient et repassaient dans un flot évanescent. Un flot qui devint soudainement rouge.
Devant ses yeux, le rouge prit plusieurs teintes, chacune fuyant toujours, fondant chaque fois dans la suivante. Alors le jeune homme distingua un motif. Des plis. De nombreux plis. Long et verticaux. Des plis qui ondulaient.
Le vent soufflait-il là-bas aussi ?
Il garda les yeux clos et sentit son corps fondre dans la masse cotonneuse des coussins.
Après quelques secondes d’étourdissement, Henri vit un immense rideau.
Un immense rideau rouge.
Son esprit s’illumina.
Le rideau qui brillait devant lui était celui d’un théâtre.
Allait-il finalement le retrouver, ce théâtre ?
Car voilà, Henri faisait partie de ces personnes au fond desquelles s’agite sans cesse un étrange spectacle: une foule de scènes et de danses en tous genres. Les scènes des souvenirs, du passé et les danses de l’imaginaire. Autant d’étincelles qui virevoltaient, fusaient, et s’élevaient parfois si haut dans le firmament de son être qu’elles venaient refléter une lumière blanche, celle des idées nouvelles, dans le ciel d’un quotidien parfois blafard.
Les étincelles de l’inspiration.
Toutes ces fulgurances en ébullition formaient en lui une grande symphonie. Un concert de rêves et de réminiscences auquel il avait longtemps succomber et qui avait finalement donné vie à un premier journal. Un refuge. Ce journal rassemblait aujourd’hui les plus belles images polies par le temps dans le cristal de son âme.
Jaillissant chaque fois derrière le grand rideau rouge, ces images s’animaient dans le théâtre que la vie lui avait finalement dévoilé. Un théâtre intime et profondément beau. Un théâtre sensiblement magique.
Le théâtre des silencieux.
Avec le temps, Henri avait compris la richesse de ce spectacle de l’âme. Il était pour lui sa pièce la plus précieuse. Une pièce qu’il avait appris à écouter.
Mais parle-t-on d’une pièce à raison ?
Car le théâtre des silencieux est aussi bien une pièce qu’une porte. Il est, le plus souvent, celle du monde réel sur l’imaginaire. Celle qui donne aux artistes leurs plus grandes œuvres et aux sages leur plus grand verbe. Il est la porte derrière laquelle le monde peut s’étirer, se tordre et se réinventer. Il est la trappe des profondeurs depuis laquelle tout Homme et tout artiste, qu’il s’ignore ou se proclame, puise sa vérité.
Et si peu d’entre eux en ont conscience, tous les Hommes, en réalité, en sont habités. Tous, sans exception, brûlent du feu de l’inspiration. Tous sont le foyer de cette ardeur viscérale dont les flammes illuminent le ciel des pensées. Pourtant, ce foyer, ce théâtre, reste inexploré pour beaucoup. Et, longtemps, celui-ci resta totalement étranger à Henri. Car dans l’ombre de son âme, seul un silence libre et difficile pouvait mettre au jour les fulgurances qui s’y jouent.
En fait, depuis de longues semaines, Henri pensait même l’avoir perdu, son théâtre.
Il avait tout essayé.
Cafés, bibliothèques, marche en montagne, course à pied, nage en mer, méditation... Toutes ses tentatives avaient échoué à tirer le rideau de son inspiration.
L’écriture n’était-elle que la barque qui l’avait fait passer d’une berge à l’autre de ses croyances ? N’aurait-il plus ni les mots ni les idées pour dire la foule de sentiments qui continuait pourtant de le traverser ? Devait-il tourner la dernière page de ce journal ? Par moment, il l’avait craint.
Mais ce soir, dans le creux du coton, vide de toute énergie, sans attente aucune et dans la pénombre envoûtante d’un sommeil qui le tenait fermement, voilà que son théâtre se dévoilait à nouveau.
Henri plissait les yeux.
Le rideau ondulait.
À mesure qu’il s’en approchait, il voyait son velours balancer à intervalle régulier.
Lentement, il se gonflait puis se rétractait.
Là, absorbé par son battement, Henri crut entendre un son.
À chaque battement, un écho lui parvenait.
Un cri sourd, étouffé.
Henri retint sa respiration.
Il avait perdu tout repère et se pensait en plein rêve.
Mais il tendit l’oreille.
Peu à peu, le cri s’affinait.
I-LE.
I-LE.
RI-LE.
—RI?
RI-LE.
RI-LE.
—RI?
CRI-LE.
CRI-LE.
CRI-LE.
—HENRI?
CRI-LE.
CRI-LE.
É-CRIS-LE.
—Henri?
—Henri ?
Henri sursauta. Il vit Hermione, agenouillée devant lui. Derrière elle, le reste du groupe posait ses affaires dans la cuisine.
—Henri, tu vas bien ? demanda-t-elle à nouveau.
—Et bien, oui, balbutia Henri encore à demi endormi. Vous êtes déjà rentrés ?
—La pièce est annulée. Le comédien était introuvable.
—Oh, je vois...
Un silence prit place.
Une minute ou deux passèrent.
Puis Henri sourit.
Il se ressaisit, se leva et monta dans le bureau.
—Que fais-tu ? lâcha Hermione, confuse par l’empressement soudain du jeune homme.
—J’arrive. Je dois écrire quelque chose.
Illustration du décor de l’architecte et décorateur prussien Karl Friedrich Schinkel réalisé pour La Flûte enchantée, opéra de Mozart. (1791)
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