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Henri voyait la surface de l’eau scintiller.
Les vagues, larges et régulières, venaient soulever la coque de son bateau.
Comme elle était belle, cette eau émeraude! Comme il en avait rêvé autrefois! Comme le goût du sel sur le nez était bon, quand on l’avait imaginé toutes ces années! Et celui du vent marin sur les joues! Et la sensation du corps allongé sur le pont, doucement ballotté par les oscillations. Et le soleil qui baignait chacune de ses journées. Oh, ce soleil! Il brillait si fort et si beau depuis son départ.
Henri avait tout.
Tout ce pour quoi il avait prié durant de longues années. Voilà qu’il était marin. Un voyageur, un vagabond. Désormais il voguait au gré du vent des rencontres ; il filait sous les auspices du ciel clair qu’est celui du nomade ; ce ciel parsemé des étoiles que sont les autres. Désormais il avait tout ; tout pour s’accomplir. Il avait tout pour devenir un grand marin.
Pourtant son visage tenait quelque chose de triste. Il y avait au fond de lui comme une aigreur légère, silencieuse. Un fond de mélancolie, un goût amer, qu’il tentait bien de dissiper mais qui pourtant revenait sans cesse, aujourd’hui, durcir les traits de son visage lumineux.
Adossé au mât central, dans l’ombre de la grande voile, Henri portait son regard au loin. La terre qu’il avait quitté il y a quelques jours n’était plus qu’une mince bande à l’horizon, une ligne floue fondant à travers les bleus du ciels et de la mer et laissant bien peu de certitude sur la distance qui l’en séparait désormais.
Henri contemplait avec gravité.
Il avait quitté le rivage de ses proches.
Cette bande de terre qui s’évanouissait entre les vagues et les nuages n’était pas seulement la côte depuis laquelle il avait longuement préparé son périple ; elle était celle de son foyer, de sa famille et ses amis.
Le jeune marin entrevit, ce jour-là, l’étendue des choses dont il se séparait peu à peu.
Par les années précédant son voyage, il avait pensé traverser tous les sacrifices. Il avait mis dans son bateau les économies d’une vie, dans les travaux plusieurs mois d’énergie. Il avait dû quitter son atelier de bûcheronnage situé en lisière du village, ce même atelier qui avait fait de lui, au fil des années, l’homme de service que la communauté appréciait tant. De cet atelier il avait appris la force, la résilience et la responsabilité. Il avait développé le goût de l’effort et de la rigueur, celui de l’application et de la pénibilité, celui de toutes ces qualités sans lesquelles le fruit d’un travail ne peut sortir de terre. Toutes ces années, il avait anticipé, du mieux qu’il le croyait, les renoncements qu’impose la vie en mer: le confort matériel, la certitude de chaque journée et la douce stabilité de la vie en communauté, sur la terre ferme.
Mais ce jour-là, Henri ressentit, plus profondément que jamais, le début du manque qui lui coûterait peut-être le plus cher: celui de la famille et des amis.
Le jeune homme avait quitté le rivage de ses proches. Le reverrait-il seulement ? Oui, il le fallait, mais quand ? Pour combien de temps partait-il ? Cela il n’en savait rien.
À quelles surprises, quels déboires, quels heurs et malheurs viendraient se heurter les minces certitudes de son voyage ? Quels imprévus, quelles rencontres viendraient perturber et redessiner la trajectoire de son embarcation ?
Le jeune homme avait tout pour s’accomplir. Et jamais il n’avait senti en lui plus grande joie ni plus grande gratitude que celle des premiers jours passés au large. Il le savait, il était fait pour la vie de vagabondage. Il était fait pour la longue route que traçait le nomade. Et aucune magie n’était pour lui plus saisissante que celle de ce chemin le long duquel chaque rencontre et chaque escale, chaque jour et chaque nuit en décore la lisière. Car chaque surprise, chaque instant, chaque nouvelle amitié, chaque bout de pays arpenté, chaque sentiment et chaque recoin du monde l’emplissait toujours d’un apprentissage nouveau. Chacun de ces moments le nourrissait comme nul autre.
Mais si le début de ce voyage avait sonné en lui comme le plus beau des morceaux, ce moment-là, les yeux au loin sur l’horizon qui se dissipait, eut l’effet d’une note grave et nostalgique. Non pas celui d’une note fausse ou d’un accord écorché, mais celui d’un passage nécessaire. Celui d’une mesure un peu sombre et douloureuse ; une mesure éprouvante dans la partition du musicien qui avait fait le choix de se dévouer entièrement à son art. Une ombre au tableau de celui qui voulait peindre le plus beau de ses rêves.
Cette ombre était, de fait, essentielle à son œuvre.
Il y avait, dans cette ombre, toutes les personnes chères à son cœur. Toutes ces personnes qui, par leur amour, leur histoire et leurs enseignements, avaient fait du jeune homme le marin suffisamment confiant et hardi pour s’engager dans le voyage ; ces personnes qui avaient assemblé avec lui les planches du bateau, monté le mat et hissé la première voile ; ces personnes auprès desquelles il avait grandi de jour en jour, mûri de saison en saison ; ces personnes qui, lui sembla-t-il, avaient semé toutes les graines du jardin qui s’épanouissait en lui ; celles qui avaient arrosé, avec les années, toutes les qualités et les bons sentiments de l’homme d’aventure.
Dans la lumière qui baignait la surface de toute cette eau, Henri revoyait quelques lointains souvenirs. Ceux de moments passés en famille au coin du feu, ceux entre amis en forêt sous un soleil couchant, ceux même entre confrères bûcherons avec lesquels il avait tant partagé. Ces souvenirs, si nets et si beaux, l’emplirent d’une vive douleur.
Quel innocent avait-il fait en embrassant sa mère si brièvement avant son départ ? Quel idiot pour n’avoir pas laissé au moins une lettre à tous ses proches ? Diable, quelle folie l’avait donc pris ? Comment l’impatience et l’excitation du voyage avaient-elles pu masqué toute cette douleur à venir ? Comment la joie et le plaisir du premier coup de pinceau sur la toile du rêve avaient-elles pu dissimuler l’ombre qui grandissait aujourd’hui ?
Comme les liens du cœur résonnent grave et fort avec la distance. Comme ces choses scintillent, plus fort que jamais, sur la fine trace laissée par le nomade résolu.
Le jeune homme se laissa glisser le long du mât jusqu’à se retrouver assis. Il baissa la tête. Son regard attrapa une mince fêlure qui apparaissait entre deux planches du pavois—une fente qu’il découvrait tout juste. À travers elle, les blancs remous de l’eau agitée par le vent.
À cet instant, il lui sembla goûter au prix du rêve.
Il lui sembla éprouver ce que tout artiste, dévouant corps et âme à son fruit, doit un jour traverser: celui du renoncement aux attaches et aux plus belles affections de la vie que sont celles des proches. Comme il souffrait en silence le jeune marin. Comme il voyait, dans la fissure de son être, les reflets des plus belles choses à venir.
Henri bénissait la vie qui se dessinait devant lui.
Mais ce jour-là, son prix lui sembla peser si lourd.
Peut-être était-ce là le sentiment de tout voyageur entraîné dans un mouvement plus large que celui de sa modeste barque ? Peut-être était-ce là celui de tout créateur engagé dans une œuvre qui le dépasse ?
Le jeune homme entrevit combien la passion, cette effervescente beauté qui s’agitait en lui depuis le départ, prenait peu à peu source dans un sacrifice grandissant. Et cette même passion, cette ardeur de son être pour la rencontre, l’apprentissage et la création, prit ce jour-là une teinte solennelle, presque grave.
Il lui sembla dès lors que les cieux avaient jeté sur ses rêves une ombre indélébile, qu’ils avaient tiré sur les reflets de l’eau un grand voile et que jamais le paysage de son périple ne brillerait de la même façon.
Les remous de l’eau scintillaient à travers le bois.
Elle était belle, cette eau émeraude.
Elle était belle.
Mais jusqu’où cette beauté le porterait ?
À quels sacrifices allaient-ils devoir se résoudre au simple nom des aspirations du cœur ?
Painting of Kawase Hasui, Chihan no ame (Matsue) (Lakeside Shower, Matsue) (1932)

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