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Le Refuge · Aug 2, 2026

Le granite aux reflets d'or

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Bastien Armand · Le Refuge

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Henri posa sa tasse de thé sur le parterre de mousse.

Assis en tailleur sur une grande souche, il contemplait le fleuve du village.

C’était la fin d’une longue journée d’été. Le roux des pins, tantôt ocres, tantôt verdis, se réfléchissait dans l’eau émeraude et silencieuse du fleuve. Par instants, le vol furtif de quelques moineaux tirait une ligne à travers le bois sec et figé.

L’eau coulait à grand débit. Son passage ininterrompu donnait toujours au jeune homme la même impression. Celle d’une paix profonde que seule la beauté du fleuve semblait savoir mettre au jour.

Dans sa contemplation, le jeune homme vit un peu plus bas, au milieu de l’eau, une forme noire et ronde. Une large pierre brillait, saillante, à la surface de l’eau qui s’écoulait autour d’elle. Un granite moucheté creusant l’immuable bleu ; une pierre muette dont les flots épousaient la forme.

La roche, d’apparence quelconque, avait une teinte dorée. Quelques rayons filtrés par les arbres en amont y projetaient une couleur ambre et limpide réfléchie par la fine pellicule d’eau que les flots s’évertuaient à renouveler. Par moments, les flots y projetaient une flaque plus généreuse ; alors la roche scintillait, éclatante, à travers les bois.

Henri ferma les yeux.

Une onde de paix traversa le cœur du jeune homme.

Qu’était-il de plus que cette pierre anonyme et muette ? Qu’était-il, au fond, sinon le corps sombre et imprécis devenu lisse avec le temps, lentement poli par l’écoulement de sa propre vie ?

Dans la chaude pénombre des grands pins bordant le lit du fleuve, il lui sembla que la vie n’était pas vraiment distincte de cet écoulement.

Henri sentait combien dans la sienne, rencontres, heurs et malheurs, déboires et surprises avaient abondé, sans cesse, à travers le temps, pour faire de lui l’homme qu’il était devenu. Il voyait la foule de choses et d’événements qui, bien au-delà de sa petite personne et modeste conscience, comme autant de rebondissements dans les chapitres d’un livre, s’étaient épuisés pour ne former finalement qu’une histoire façonnée par le hasard.

Cette vie lui avait souvent semblé douloureuse.

Trop longtemps, elle lui avait semblé injuste et mal faite.

Mais il n’en était rien.

Henri voyait aujourd’hui combien ses douleurs, ses errances, ses défaites et ses impuissances, avaient le plus souvent été le fruit de quelques choix égoïstes ; il sentait, au fond, que ces choix n’étaient rien d’autres que les aspérités d’une roche jeune, informe et rugueuse dans laquelle étaient venues s’engouffrer les grands courants de la vie, ces courants qui par leur force douce et leur magie délicate avaient chaque fois réorienté le cours de son existence.

Ces moments difficiles n’avaient-ils pas été que l’inéluctable rappel à l’ordre des choses, ce même ordre paisible et tranquille qui émanait ce soir du fleuve bleu ?

Et la souffrance de ces moments n’avait-elle pas été que friction—friction d’une force tranquille et supérieure sur les flancs âpres et durs de son esprit étroit ?

Ce qu’il voyait du moins, c’est que, aux plus grandes les entailles de la vie sur son âme, au plus haut la douleur y avait jailli ; et au plus vive l’érosion de toutes ses épreuves, au plus violente la peine s’y était faite sentir. Et si cette pierre, dans sa vaine lutte, réfléchissait sensiblement celle du jeune homme dans son passé, il appréciait aujourd’hui, et ce soir particulièrement, tout ce que la vie avait fait fondre en lui.

“L’expérience humaine, ou l’éternel mariage impossible de l’eau et de la pierre”, pensa-t-il.

Henri sentit monter en lui un écho fragile.

Qu’était-il d’autre, se demanda-t-il, que granite devenu ambre ? Qu’était-il si ce n’est matière primitive fourbie par le passage d’une eau divine ?

Et, surtout, que lui fallait-il savoir ou connaître sinon la réalité de celui qui n’est rien sans les autres ? Qu’était la pierre de son cœur sans le vent de l’amour ? Qu’était celle de l’esprit sans le défilement du monde à ses yeux ? Et qu’était celle de sa foi sans la flamme de ses rêves—cette opale intérieure que le soleil de l’espérance avait fondu et forgé à travers lui, toute sa vie, et qui l’avait toujours guidé sans jamais faillir ?

Henri n’était rien de plus que cette humble roche faisant surface au tumulte du monde.

Là-dessus, il songea que rien n’était pour un Homme plus reposant que de saisir sa propre insignifiance. Aussi ne pouvait-il s’empêcher, intérieurement, de souhaiter à d’autres ce repos.

Peut-être était-ce d’ailleurs là son rêve le plus intime et le plus profond.

Peut-être un jour les Hommes laisseront, eux aussi, s’écouler la force des choses à travers eux. Peut-être connaîtront-ils la douceur d’une vie modeste, effacée de tout orgueil et de tout préjugé. Peut-être verront-ils combien les débords de la vie ne sont jamais que les cisèlements d’une œuvre en devenir ; que l’eau qui afflue, abonde et submerge parfois les jours de leur quotidien n’est qu’une peinture bénite sur la toile dont il ne sont encore que maigre esquisse.

Et si ce jour devait arriver, sans doute l’humanité s’en verrait adoucie.

Adoucie d’un éclat nouveau.

L’éclat d’un granite au reflets d’or.


Painting of John Frederick Kensett,
”View of the Shrewsbury River, New Jersey”

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Read the original on bastienarmnd.substack.com

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