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Henri marchait d’un pas rapide.
Le froid de l’hiver, déjà vif, semblait particulièrement rude aujourd’hui. Un vent du sud s’était levé et soufflait sur la ville depuis plusieurs jours.
Ce soir, mû par une inspiration soudaine, Henri s’était résolu à braver le froid.
Il allait retrouver un café qu’il avait découvert récemment. Un café-librairie, relativement étroit, mais toujours plein et particulièrement chaleureux. Il aimait son ambiance de salon. C’était une adresse d’habitués qui venaient se retrouver là, quotidiennement aurait-on dit, pour se saisir d’un livre de la bibliothèque, partager une crème ou se laisser absorber par le défilement ininterrompu qu’offrait sa grande baie vitrée.
Après de longues minutes de marche en silence, il arriva. Voyant la porte d’entrée, il sentit déjà son corps se réchauffer.
Il entra, passa commande au comptoir, et, dans la plus grande familiarité, prit sa place.
Retrouvant la petite table placée au bout de la grande pièce en longueur, contre la vitre, et qui donnait une vue agréable à la fois sur le reste du salon et sur la grande rue passante, il sourit. Henri pensa qu’il était finalement devenu l’un de ces habitués.
Il sortit de son manteau un carnet et un stylo.
Depuis quelque temps, le jeune homme sentait venir une inspiration assez lointaine. Celle d’un autre jeune homme ayant grandi dans un petit pays à l’autre bout du monde.
Un garçon prénommé Aiko.
Sans trop savoir l’expliquer, il sentait que ce personnage était une part de lui. Plusieurs histoires à son sujet lui étaient venues. Il n’était pas toujours satisfait du résultat, mais il prenait plaisir à creuser les subtilités de celui qui, sans le savoir, vivait déjà au Japon.
Henri ouvrit son carnet et se remémora aussitôt le récit du moment.
Il narrait Aiko, jeune disciple zen aspirant à la poésie, retrouvant Hoshino, son maître, pour l’une de ses leçons hebdomadaires.
Le maître, poète reconnu dans tout le pays, vivait dans un monastère en lisière de la ville de Kyoto.
Hoshino était originaire de la ville. Mais le curieux chemin de sa vie, qui semblait tout autant avoir été dessiné par les aspirations de son cœur que par les déboires et les surprises du destin, l’avait finalement amené à Hinata, petit village enfoncé dans une vallée montagneuse du nord de Kyoto.
Aujourd’hui paisiblement installé, le maître avait pourtant jadis été destiné à une autre carrière: celle de professeur en université. En effet, celui-ci avait grandi dans une famille aisée dont les parents, soucieux de voir leur fils poursuivre le chemin prestigieux de l’enseignement, l’avaient placé dans l’une des meilleures écoles de la région.
Mais, après un diplôme aisément acquis et quelques brillantes années d’enseignement, Hoshino avait perdu la vue. Par un phénomène que les médecins ne surent que trop mal expliquer, la vue de l’homme s’était soudainement obscurcie. En quelques mois, il s’était retrouvé dans la cécité la plus totale. Hoshino, comprenant que sa vie basculait, avait dû quitter l’université où il enseignait. Il fut lourdement regretté. Mais jamais il ne put se résoudre à quitter totalement le monde des arts et de la littérature qu’il affectait tant.
Après une certaine errance, il trouva finalement refuge sur le chemin du bouddhisme, et voua progressivement sa vie à celle d’un grand temple zen. Ce temple, facilement accessible depuis la ville, était celui qu’il occupait aujourd’hui.
Cette voie lui donna finalement tout l’épanouissement que l’homme sensible qu’était Hoshino pouvait espérer: celui d’une vie mêlant nature, savoir et spiritualité.
Après plusieurs années s’adonnant à la vie du temple, entre les cérémonies, l’étude des textes sacrés et la méditation, il s’était mit à écrire (enfin, à réciter, pour être précis —la compagnie d’une servante passionnée lui donnant tout le loisir de mettre sur papier ce que sa nouvelle vie l’inspirait). Avec le temps, Hoshino creusa ainsi son propre chemin dans l’art de la poésie.
Ses textes furent très vite reconnus. Hoshino avait en effet un don pour transposer dans ses poèmes la beauté du temps passé. Cette beauté, tristement empreinte de la nostalgie d’un contemplatif réprimé, avait conquis le cœur des japonais.
Peut-être aussi pour l’histoire touchante de sa vie, Hoshino devint l’un des poètes les plus admirés du pays. Son renom fit de lui un maître très demandé et attira au temple un nombre toujours grandissant de jeunes disciples, tous plus soucieux de ses riches enseignements les uns que les autres. Aiko était l’un de ces élèves.
Henri releva la tête.
La lumière ocre des néons plongeait le salon dans une chaleur douce et réconfortante. Dehors, le soleil déclinait. Quelques rayons passaient dans la rue, éclairant la rangée de pins bordant le trottoir d’en face. Henri fut tenté par la contemplation. La lumière quittait la ville qui serait bientôt plongée dans le noir.
Il se ravisa finalement, et se mit à écrire.
-
Aiko monta les marches une à une.
Les dalles de pierre luisaient sous le soleil froid. Arrivé à l’entrée du monastère, il se baissa légèrement afin de passer sous les branches d’un prunier en fleur.
Au bout d’un chemin qui traversait le jardin, il aperçut la silhouette du sensei, assis, un thé à la main. Le jeune homme sentit son cœur s’ouvrir.
Venir au monastère était toujours un moment qui le sortait des considérations quotidiennes. Les lieux tenaient une paisible magie qui adoucissait les moindres gestes. Le mélange de ses parfums, telle une infusion de bois humide, de fleurs et de mousses, donnait au jeune homme une sensation d’apaisement chaque fois renouvelée.
Il arriva au bout du chemin. Sans mot dire, il esquissa un signe de respect au maître qui n’avait pas bougé, puis s’assit en tailleur à ses côtés, face au jardin.
-Comment sont les fleurs aujourd’hui, Aiko ?
-Elles brillent, maître. Toutes ces teintes sont à s’éprendre. Le rose des pruniers, le pourpre des camélias, le bleu des azalées. Leur couleurs scintillent et s’accordent si justement, comme autant de notes givrées dans le morceau de cette matinée.
Le maître sourit. D’un geste lent, il posa la tasse de thé sur son plateau en bois. Il continua:
-La lune a été froide. Mais il y a dans ces fleurs toute la chaleur perdue par la nuit. Ce matin, en ouvrant les shoji, leurs parfums m’ont saisi. La rosée pleure encore dans les camélias. Je devine les fines gouttes perlant sur leurs pétales, et ne peux qu’imaginer les pruniers écarlates, dont le rose doit encore être couvert de la robe glacée déposée par la nuit. Tous ces calices en larmes sont d’une rare beauté. C’est à douter même si toutes ces fleurs en sont réellement, tant elles brillent sous les reflets de l’aiguail.
La maître marqua une pause. Écartant légèrement les bras, comme si le jardin avait parlé pour lui, il conclut:
—Le givre, ce manteau d’or blanc oublié par la lune.
—Quelle chance pour nous qu’elle se dénude chaque matin, répondit Aiko, ému par les mots du vieil homme.
Un silence s’installa.
Aiko était toujours profondément inspiré par ses échanges avec le maître. Ce matin, les parfums de la rosée lui avaient suffi pour cueillir l’instant.
Alors une mésange fila au dessus de sa tête. Elle se posa sur une branche du prunier. Quelques gouttes de rosée en tombèrent, telles des notes de musiques perdues dans la mousse.
Devant la beauté du moment, et réalisant la minceur des mots qui lui venaient et qui semblaient toujours paraître comme de minuscules teintes en comparaison aux grandes images poétiques de son maître, Aiko sourit tristement.
Quelques minutes passèrent.
Le maître, qui avait sentit l’égarement du disciple, reprit:
—Ne laisse pas ce morceau se jouer en toi, Aiko. Je sens le vide qui te traverse. Je le comprends aussi. Mais n’oublie pas, la voie du poète n’est pas de celui qui se laisse tenter par la poésie des autres. Dans l’épais fourré des sentiments, un seul chemin compte. Celui que tu creuses doucement à la mesure de tes propres mots. Ce chemin t’appartient et, malgré tous les autres sentiers qu’il t’arrive d’apercevoir, ô combien beaux puissent-ils te paraître, tu ne peux t’en écarter. Ne laisse pas la douleur de la distance qui les sépare venir te troubler.
Aiko tourna la tête et regarda le maître. Celui-ci demeurait immobile.
Une servante, vêtue d’un long samue bleu, passa le shoji. Elle s’approcha du maître et lui resservit un peu de thé. Avec une grâce délicate, elle se retourna et disparut aussitôt dans le monastère.
—Je sais bien, maître. A dire vrai, je crois ne plus être si sensible à la comparaison. Mais il y a une chose qu’il m’est toujours difficile à comprendre.
—Quelle est cette chose alors ?
Aiko fixa le vert des mousses qui s’épanouissait au pied d’un arbre. Il prit une lente inspiration.
—Voyez-vous, depuis que je passe chaque semaine ici, je m’en retourne avec toujours une envie plus grande d’écrire. Alors j’écris mes textes. Matin et soir, sans manquer un seul jour, j’écris autant que je le peux. Malgré tout, je ne retrouve dans mes mots qu’une infime émotion, telle une pâle lueur qui brillerait au fond de l’âme mais, alors que le papier s’en saisit, semble s’éteindre aussitôt.
Loin de moi l’idée de faire preuve d’impatience. J’ai compris, le jour où je suis venu au monastère pour la première fois, que cet art serait le dévouement d’une vie. Je savoure ma place et ma chance. Simplement, il m’est difficile de voir combien ces textes ne tiennent que quelques accords de l’entière mélodie qui se joue pourtant devant mes yeux chaque fois que je m’abandonne à la contemplation.
Vous, maître, qui n’avez plus les yeux, semblez toujours connaître les plus belles partitions de ce monde. Chaque couleur, chaque reflet, chaque parcelle de vie, si infime soit-elle, se trouve toujours si claire dans vos mots. Comment, après tout le temps écoulé sans y poser un regard, savez-vous dire la beauté si particulière de chaque recoin de ce jardin ? Comment arrivez-vous à saisir, si justement, le cristallin de chaque note jouée par ses fleurs et sa mousse ? Cela, je dois l’admettre, cela m’échappe. Vos mots sont un monde, et plus j’apprends de vous, plus j’ai le sentiment d’être celui qui ne le voit pas.
Sur ces mots, Aiko, qui s’était abandonné dans le vert du jardin, reprit pleine conscience du paysage. Il vit à nouveau la mésange. Elle n’avait pas bougé, et semblait même le regarder.
L’oiseau tournait légèrement la tête, comme pour chercher un sens dans la silhouette du jeune homme. Puis, d’un éclair, il quitta la branche et disparut derrière les feuillages.
Un nouveau silence s’installa.
Après quelques minutes au son de la brise matinale, le maître sortit de sa poche un objet. Une sphère en bois, de la largeur d’un pouce.
L’objet était orné de minuscules arabesques, brillant sur toute sa surface de symboles multiples. Aiko, qui plissait les yeux, distingua une vague, un petit amas de feuilles, et notamment la silhouette d’une montagne. Le maître, qui s’en saisissait des deux mains, commençait à l’effleurer comme pour rappeler à son intérieur les motifs à sa surface.
Intrigué, Aiko garda pourtant le silence, sentant que le maître tenait pour lui quelque chose de précieux.
Alors, après s’être imprégné de ses aspérités, le maître exerça sur trois points de l’objet une légère pression. Sous l’effet de ses doigts, celui-ci s’ouvrit en deux parfaites hémisphères. L’objet, creux en réalité, tenait en son intérieur un autre globe.
Le maître sépara alors les deux blocs et les tenait dans chaque main.
Doucement émerveillé par l’orbe de pin dédoublée, Aiko ouvrit grand les yeux. Alors qu’il commençait à se demander si le maître avait bien saisi ses mots, il vit ce dernier écarter à nouveau les bras. Chaque orbe semblait prendre la lumière du soleil.
Aiko, qui put alors observer plus précisément la plus petite, réalisa que celle-ci était une copie réduite de la première. Bien que presque imperceptible à l’œil nu, il devinait les mêmes motifs à sa surface.
Le maître donna alors au disciple la plus grande des deux sphères.
—L’‘orbe du poète, souffla-t-il au jeune homme.
Aiko était troublé.
—Que signifie-t-elle ?
—L’orbe représente la complétude et la totalité. Elle est l’image du monde telle que nous le voyons. Mais le sens importe peu ici. Il est de la liberté de chacun de lui donner le sens qu’il souhaite. À présent, ferme les yeux. Que ressens-tu ?
Aiko ferma les yeux et se mit à effleurer l’objet qu’il faisait tourner. Ses doigts glissaient sur les arabesques.
—Oui, je sens les feuilles.... ici les feuilles... ici la vague. Et la montagne.
À peine avait-il prononcé ces mots qu’une image lui apparut. Il voyait le mont Fuji dominer un ciel d’automne depuis le bord de mer. Lui était assis, sur un banc, à côté d’un immense érable dont les branches nues ployaient vers les nuages. À la surface de l’eau, de petites vagues se répétaient, formées par un vent régulier. Aiko souriait. Il sentait naître en lui le sentiment doux du contemplatif.
Il ouvrit les yeux.
Hoshino reprit la sphère, et plaça cette fois dans les mains du jeune homme la plus petite.
—Prend le temps qu’il te faut.
Aiko replongea dans ses pensées.
Mais, alors qu’il cherchait des doigts les rainures du globe, il réalisa qu’elles étaient désormais bien plus difficiles à trouver. La minuscule sphère faillit lui tomber des mains plusieurs fois. Aiko fronçait les sourcils. L’orbe qu’il tenait à présent dans les mains dissipait en lui une tension.
Mais il reprit.
Et il tâtonnait, peu à peu, faisant tourner l’objet aussi faiblement qu’il le pouvait et cherchant inlassablement un bout de nature auquel s’accrocher.
Finalement, l’esprit d’Aiko s’éclaircit soudain. Il sentit sous ses doigts une pointe. Celle de la montagne. Il tenait son sommet. À cet instant, l’image lui revint.
Aiko revoyait le mont Fuji. Il voyait la majesté de la montagne embrasser le ciel. La neige de son sommet se confondait dans le blanc des nuages. Ses yeux glissaient le long des arbres qui en parsemaient la descente et, juste devant lui, l’eau scintillait. Les rayons projetaient une deuxième image de l’immense montagne. Une image floue, turbide mais vivante. Et alors qu’il était assis au bord de l’eau, sur le sol recouvert d’un lit de feuilles rouges ambrées, le reflet du Fuji lui monta les larmes aux yeux. Que se passait-il ? Qu’avait-il ressenti à la simple esquisse de cette pointe creusées dans l’orbe ?
Un filet coula le long de sa joue.
Aiko revint peu à peu à la réalité.
Il ouvrit péniblement les yeux, et redonna l’orbe au maître, encore ému de l’image qu’il avait vu. Le maître souriait, comme s’il avait lui aussi vu l’image qui était apparue au jeune homme. Après un nouveau silence, il reprit.
—Il me sera difficile de te donner une meilleure réponse que celle que t’a donnée l’orbe, Aiko. C’est à toi de saisir le sens qu’elle revêt dans ta vie. Mais sache une chose, ce monde est fait d’images que nous nous refusons à voir profondément. Or, c’est bien là le chemin difficile sur lequel s’engage le poète : celui de la contemplation, patiente, tranquille et persévérante. Qu’est ce que la contemplation sinon une douce percée dans la profondeur de la vie ? Que faisons-nous ce matin, devant ce jardin, si ce n’est de creuser dans sa terre, son écorce et ses pétales pour en sortir de belles images ? Et puis, quand bien même nous saurions en peindre quelques humbles tableaux avec nos mots, crois-tu que ces images nous viennent du sol, du bois et des fleurs ? Allons, soyons raisonnable.
La beauté à laquelle tu aspires est en toi. Toutes les images que tu rêves de donner aux autres dorment déjà dans ton âme. Alors puise, puise à la mesure du spectacle qui défile sous tes yeux. Puise dans sa lumière, ses notes et ses saveurs. Et alors tu réveilleras des tableaux insoupçonnés. La beauté à laquelle tu aspires est en toi, Aiko. Sinon, comment te serais-tu retrouvé au pied du Fuji-san ? Je ne crois pas te savoir être allé là-bas, n’est-ce pas ?
Alors Aiko fut saisi comme par un effroi. Il réalisa qu’il n’avait effectivement jamais mis les pieds au mont Fuji. Jamais il ne l’avait vu de ses propres yeux. Pourtant, quelques minutes plus tôt, il y était. Il avait senti l’air brumeux qui émanait de sa terre et ses effluves marines au bord de l’eau. Il avait vu son sommet blanchâtre. Il avait vu les reflets bruns qui glissaient le long de son corps massif. Indéniablement, il y était. La preuve en est: comment avait-il pu verser une larme, ici, sans être là-bas, au pied du volcan ?
Le maître poursuivit.
—Aussi, n’oublie jamais, ce que dit l’orbe n’est pas seulement le lieu de la poésie. Son image est universelle. Quel Homme ne court-il pas après la beauté ? Quel Homme, sur cette terre, ne vit pas pour le sentiment sacré du beau irradiant le corps et l’âme d’un peu de grâce féconde ? Seulement, quel Homme n’est pas fou de croire que cette grâce se trouve au loin et au futur ? Et si, toi aussi, tu pourrais continuer de le penser par moment, Aiko, ce qui n’est d’ailleurs aucunement réprimable car la vie est ainsi faite et organisée que presque aucun de nous ne peut jamais réellement se défaire de ses aspirations matérielles et projetées, et qu’il faut se trouver bien marginal pour faire le choix de la séclusion d’un tel temple afin d’y échapper, mais, si toi aussi tu pourrais continuer de penser par moment que tes aspirations sont au devant, alors songe à la sensation de l’orbe.
N’as-tu pas ressenti une petite image sur la grande sphère et, au contraire, n’as-tu pas senti une grande image sur la petite, au dedans ? Songe-y car, vois-tu, là est la clé, Aiko.
Tout ce que la surface du globe minuscule ne t’a pas offert, tu l’as puisé en toi. Et ainsi, la privation t’a donné. Ce principe d’équilibre régit notre vie entière. Il est le principe qui donne à la contrainte et la brièveté du Haïku son exaltation du présent et son immense ouverture sur le monde des sentiments. Il est celui du Wabi-sabi dont le goût pour le dénuement et l’imperfection esquisse la plénitude. Il est celui du sadō dont l’éthique et les codes ouvrent une simple dégustation de thé à la richesse et la profondeur du spirituel. Il est le principe même du Bushidō et de son renoncement à la vie qui donne à ses guerriers le dévouement le plus total et, paradoxalement, le plus vivant.
Ainsi est faite la vie de l’Homme, Aiko.
Et ainsi comprendras-tu pourquoi ma cécité est une bénédiction. Jamais sans elle je n’aurais pu creuser les images de tous mes plus purs souvenirs. Jamais sans elle je n’aurais pu excaver les sentiments de mon enfance, ces mêmes sentiments qui sont ceux de tous les japonais et qui nous rappellent à la tendresse et à l’innocence des choses oubliées. Jamais je n’aurais pu extraire de mon cœur ce que chacun tient dans son propre intérieur mais ne peut accéder, trop distrait par l’exaltation des sens à la surface du monde.
Tous les Hommes aspirent à une forme de beauté, Aiko.
Mais cette beauté se dresse déjà en chacun, dans sa propre profondeur.
À toi de le vivre et de creuser ton propre chemin. À toi de refléter dans tes poèmes cette simple vérité. Celle qui te portera vers les plus belles contradictions humaines. Et peut-être comprendras-tu pourquoi la voie du poète est celle qui s’enracine dans le moment présent. Après tout, quelle meilleure ouverture sur la profondeur de chacun que le présent suspendu ?
Sur ces mots, le maître donna l’orbe au jeune homme. Il se leva. Tout en effleurant le mur du temple, il arriva devant la porte coulissante et se tourna vers son disciple.
—À la semaine prochaine, Aiko.
Il sourit, puis disparut derrière les murs.
Aiko demeura quelques minutes face au jardin. Le soleil s’était extirpé de l’horizon, laissant entrevoir au loin sa masse blanche. Le jardin brillait sous son feu et les fleurs buvaient sa lumière.
Aiko, qui sentait que ce spectacle tirait pour lui une révérence, se leva.
À la fois ému et pensif, il reprit le chemin du jardin et quitta le monastère.
Alors qu’il descendait la vallée, effleurant de la main l’orbe dans la poche de sa veste, il fut traversé par un doute.
Quelle était l’orbe que le maître lui avait laissée ?
Aiko ne l’avait pas vu joindre les deux globes, et fut pris d’un léger malaise à l’idée que l’objet, si précieux à ses yeux, puisse être incomplet. Se pourrait-il que cette orbe soit vide ? Ou bien, au contraire, qu’elle ne soit pas creuse ? Mû par la peur, il se saisit de la sphère pour la sortir de sa poche.
Mais avant même de baisser la tête, il se ravisa, et replongea la main.
Le jeune stoppa sa descente, et ferma les yeux. Il effleura de sa main la sphère en bois, sentant les arabesques à sa surface. Les images sculptées à sa surface lui revinrent. Il se sentit de nouveau apaisé.
Que tenait-il sous la main ?
La grande sphère, ou la petite ?
Le visible ou l’invisible ?
Le jeune homme reprit la route.
Dans l’épaisse forêt de la vallée, il traçait un sillon minuscule.
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Henri releva la tête.
Autour de lui, le café ronronnait. Le bruit des chuchotements, des tasses et des feuilles s’accordaient au son du paisible.
Dehors, il faisait presque nuit. Une infime lueur persistait dans le ciel.
Soucieux de rentrer sous les derniers rayons de la journée, Henri s’extirpa de son fauteuil, alla régler, et quitta l’établissement.
En sortant, et alors qu’il longeait la vitrine du café, une ombre fuya au-dessus de sa tête. Dans la pénombre, Henri plissa les yeux.
Il vit un oiseau, posé sur une branche de pin.
L’oiseau, immobile, semblait le regarder.
Devant les yeux brillants de la petite chose aux reflets bleus, Henri s’arrêta. Il tourna légèrement la tête, comme pour chercher un sens dans la silhouette de l’oiseau.
Mais d’un éclair, il quitta la branche et disparut dans le noir.
Peinture de Kawase Hasui, Yamanakako (Lake Yamanaka) (1936)

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