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Le Refuge · Feb 1, 2026

Le marcheur de roseaux

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Et le miroir des ponts.

Le vent soufflait sur les arbres fleuris. De leurs parures émeraudes se distinguaient quelques boutons de fleurs, telles des étoffes rouges et bleues, tandis que leurs branches laissaient échapper les premiers rayons de la journée.

Takuma s’était levé tôt.

Comme chaque matin, il s’en allait livrer le riz au village voisin. Quelques mois plutôt, ses parents avaient décidé que le jeune homme aiderait désormais dans les affaires de la rizière familiale. Si l’entretien des champs et la récolte lui semblaient éprouvantes, la livraison était son bol d’air frais. Il aimait parcourir les longs chemins qui arpentaient la vallée. Malgré son jeune âge, le poids des sacs lui paraissaient une mince peine devant la beauté des paysages que lui offrait la traversée.

Car sur presque toute sa longueur, la route de Takuma bordait une rivière. La rivière Hozu.

La rivière, qui prenait sa source dans les hauteurs de Kameoka, dessinait un lit bleu dans les montagnes de la province japonaise. Si elle était connue pour le transport de marchandises qui s’était développé depuis l’ère Heian, elle était aussi particulièrement redoutée. De nombreux récits, certains avérés, d’autres simple fruit de l’imaginaire, narraient les hallucinations, délires et disparitions de nombreux marcheurs. Ces contes et ces histoires lui avaient conféré une aura mystérieuse, presque mystique.

Ce matin, Takuma traversait la zone la plus sauvage. Sur une centaine de mètres, le chemin aménagé disparaissait sous l’eau, ne laissant aux marcheurs pas d’autre option que de longer la berge, là où la végétation était moins dense.

Ses pieds s’enfonçaient dans la vase. Une odeur boueuse embaumait ses narines. Le jeune homme se frayait un passage entre les roseaux dont les tiges épaisses effleuraient son visage. À mesure qu’il écartait les feuilles, son corps tout entier prenait la rosée. Seules ses épaules couvertes par les sacs de riz demeuraient sèches, et la toile de son vêtement, imbibée d’eau, avait pris la couleur du sol.

Par moment, les herbes étaient si élevées que Takuma était désorienté. Son seul repère était alors le bruit de l’eau. Dans ces moments, il se figeait. Il tendait l’oreille et se tournait afin d’avoir le bruit de la rivière dans son oreille gauche, puis il reprenait sa marche.

Après une traversée en silence, le jeune homme passa les derniers roseaux. Il parvint à un ponton dont il gravit les premières marches.

C’est ici que le chemin prenait un goût d’étrange.

La rivière était bordée de cabanes et de huttes en tous genres. Takuma était toujours songeur devant l’épais silence de ce qui s’apparentait à une escale de fortune pour les barques qui remontaient le cours de l’eau. Une fumée fine s’évadait de quelques abris, mais le son de l’eau demeurait maître.

Cette halte était la plus connue des marchands et des pèlerins. Aussi car, en réalité, nombreuses étaient les légendes d’Hozu qui avaient pris source ici. L’une d’elles avait même laissé aux lieux un nom qui était resté: le miroir des ponts.

Car le pont de bois que le jeune homme foulait à présent faisait en réalité face à un autre. Sur la berge opposée, à travers la brume rose du matin, Takuma distinguait le même décor. Une file d’habitations, toutes plus petites et plus irrégulières les unes que les autres, surélevée de quelques mètres au-dessus de l’eau.

Le miroir des ponts laissaient à tous les passants une impression vive. Parfois celle d’un refuge retrouvé qui croisait les chemins du bois, du riz, du poisson séché et de toutes les marchandises que l’on acheminait dans la vallée. D’autres fois, au contraire, celle d’un lieu vide, abandonné, avec pour seul écho de chaleur humaine la fabrication des huttes et des ponts dont le bois des planches grinçait sous les pieds du passant. Quelles que soient ces impressions, aussi multiples et contradictoires puissent-elles être, aucune ne semblait jamais ni partagée ni commune. Chacun y voyait, semblerait-il, les couleurs et les scènes d’un spectacle qui lui était propre. Et ainsi chacun, qu’il soit marchand, pèlerin, marcheur ou mystique, voyageur ou voisin, ne pouvait que tenter de mettre sur son expérience quelques mots bien simples devant les sentiments éprouvés.

C’est ce que firent de nombreux artistes, écrivains et poètes qui étaient passés par là et dont les œuvres alimentèrent, au fil des siècles, les légendes autour de la rivière d’Hozu. Malgré l’indicible myriade des expériences vécues, toutes ces histoires et légendes s’accordaient sur une chose: la folie suscitée par la traversée du miroir des ponts.

Takuma n’était pas épargné.

Si les premiers pas sur le pont étaient d’un profond silence, celui-ci était de courte durée. À peine passait-il devant les premières maisons qu’il voyait de premières images.

À chaque traversée, le jeune homme éprouvait la même vision. Ce matin encore, alors qu’il avançait le long de la rivière, les berges se muaient en un étrange théâtre.

Sur sa rive, des hommes et des femmes, à peine vêtus, les visages noirs de boue, se lamentaient au seuil de leur habitation. Tous suppliaient celui qui passait en silence. Ils semblaient avoir faim. Ils semblaient souffrir. Mais il ne savait pas dire de quel mal. Quelques enfants au regard triste croisaient parfois son chemin. Jamais Takuma n’avait vu autant de désespoir dans les yeux d’enfants. Ils étaient las, sans idée, et se laissaient simplement pleurer, comme s’il ne leur restait qu’à se joindre à la tristesse des parents.

Dans les maisons pourtant, dont les fenêtres laissaient entrevoir l’intérieur, Takuma voyait des pièces propres et bien rangées. Une chaleur paisible émanait des murs en bois. Parfois, une odeur de cuisine se faisait sentir. Une soupe ou un poisson attendait sur le feu. Une table était mise. Mais les chaises étaient vides.

Le jeune homme, mû par une étrange volonté, continuait malgré tout sa traversée. Il passait devant la foule en lamentation, appuyée contre les façades ternes et délabrées des maisons. Le bois pourri, noir et humide, laissait penser que certaines bâtisses étaient sur le point de s’effondrer. Pourtant, jamais aucune n’avait failli.

Et alors qu’il longeait la rive sombre et tourmentée, Takuma se tournait vers l’autre côté de la rivière. À travers la brume, il voyait un tout autre spectacle.

Sur le pont d’en face, des hommes et des femmes dansaient. Des notes de musique, de lyres et de flûtes, rythmaient la joie des habitants. Tous riaient. Ils se poussaient, s’exclamaient, et ne prenaient rien au sérieux. D’ailleurs, on peinait à distinguer les enfants des plus grands, tant ces derniers s’abandonnaient aux plaisirs de la vie au bord de l’eau. Certains, dans une folie amoureuse, s’embrassaient dans la rivière et laissaient leurs corps nus s’enlasser à la vue de tous les autres.

Les façades des maisons quant à elles brillaient de milles couleurs. Leurs murs, recouverts par les plantes et les fleurs, concentraient toutes les teintes de la vallée.

À l’intérieur, les pièces des maisons tenaient la même chaleur que celles de la première rive. Takuma y retrouvait le même cœur et la même simplicité. Parfois, il apercevait le même plat. Mais à la différence de la première rive, les habitants étaient cette fois réunis autour de la table. Ils goûtaient avec surprise et enchantement le poisson de la rivière. À cette vue, le jeune homme souriait.

En réalité, si Takuma connaissait si bien l’autre bord de la rive, c’est parce que, certaines matinées, cette même vision l’envahissait depuis l’autre bord de la rivière. Et alors qu’il franchissait les roseaux, qu’il gravissait les marches du ponton, il se retrouvait sur la rive dansante et lumineuse. Alors il pouvait entendre, voir et sentir les moindres détails de la vie des hommes et des femmes qui semblaient ne rien demander. Ces hommes et ces femmes semblaient d’ailleurs ne jamais remarquer le passage de Takuma tant ils étaient pris par l’insouciance et la joie.

Mais un jour, alors qu’il éprouvait une nouvelle fois sa propre hallucination, Takuma releva un ultime détail. Depuis le pont de la rive sombre, celle qu’il traversait ce jour-là, le jeune homme se mit à montrer du doigt la berge d’en face. Les hommes et les femmes en souffrance ne portaient pas attention à son geste. Mais Takuma vit soudain, sur le pont opposé, une silhouette étrangement familière. Un homme, portant sur le dos un sac de riz, progressait à la même allure et lui faisait face. Cet homme, lui aussi, levait la main dans sa direction.

Depuis ce jour, à chaque traversée, qu’elle se fisse dans l’euphorie de la rive dansante ou dans l’abattement de la rive malheureuse, le jeune homme apercevait chaque fois l’ombre de ce qui lui semblait être son propre reflet.

Et si, une fois le chemin de terre retrouvé, la folie du miroir des ponts se dissipait, jamais Takuma ne sut lui donner un sens évident.

Ce matin encore, il passa le pont, troublé, sonné par la vision. Puis il reprit sa traversée dans l’épais feuillage des berges.

Un peu plus loin, absorbé dans ses pensées, le jeune homme croisa un autre marcheur.

Takuma lui lança un signe amical.

Il avait reconnu Ido, un garçon qui travaillait pour la guilde forestière de son village. Il transportait le bois pour le livrer aux hameaux qui bordaient la rivière. Ido croisait souvent son chemin. Mais ils échangeaient peu. Le garçon, d’une bonhomie contenue, n’était pas bavard. Takuma éprouvait toujours un peu de peine devant celui qui semblait ne pas trouver de plaisir dans le travail. Il ne comprenait pas non plus que le jeune homme ne se réjouisse pas davantage des paysages de la vallée. Ils partageaient parfois un bout de chemin. À chaque fois, Takuma n’avait cessé de se surprendre devant la beauté de la rivière. Et s’il tentait bien de communiquer son enchantement, Ido n’avait toujours pour réponse qu’un hochement de tête las. Les tentatives d’égaiement semblaient vaines.

—Ido! Comment vas-tu ?, fit Takuma.

—Takuma. Merci, je vais bien. Si je n’avais pas ce bois sur les épaules, je ne pourrai probablement pas me sentir mieux. Mais cette semaine, la guilde m’a sommé de doubler les aller-retours. Un marcheur est malade, et je récupère tous ses fagots.

Takuma observa le garçon. Sa lassitude ne le surprenait plus.

Une pensée le traversa. Il voyait Ido chaque semaine mais ne lui avait jamais parlé de son expérience sur le miroir des ponts. En fait, il avait toujours hésité à lui faire part de ce moment. De peur de paraître fou, probablement. Mais ce matin, Takuma semblait curieux. Peut-être son ami marcheur avait-il les mêmes visions ?

—Ido, as-tu déjà traversé le pont, en amont, qui longe l’escale aux bateaux ?, demanda Takuma.

—Tu veux parler des cabanes abandonnées qui pourrissent au bord de l’eau ?

—Oui, enfin, le miroir des ponts.

—Je n’ai jamais compris ce nom. L’endroit est si sombre.

—Ah oui ? N’as tu pas ressenti des choses étranges, lors de tes traversées ?

—Étranges ? Non. Mais cette escale m’angoisse.

—Alors, tu n’as jamais vu personne le long de ces berges ?

—Non, personne. Et je crois que c’est mieux ainsi. Je te l’ai dit, l’endroit me fait peur. Qu’as-tu- donc avec cette escale ?

—Non, rien, je trouve simplement qu’il y a quelque chose d’envoûtant, là-bas. Ces ponts qui se regardent, et la rivière qui coule entre les deux.

—Que veux-tu dire, les ponts qui se regardent ?

—Et bien, je veux parler du pont sur la berge opposée.

Ido fronça les sourcils.

—Sur la berge opposée ? Je ne te suis pas, Takuma. Je n’ai jamais rien vu que les roseaux de l’autre côté de la rivière.

Takuma eut un moment d’égarement. Il allait répondre mais garda le silence. Il avait le sentiment d’en avoir trop dit.

Les deux garçons échangèrent un regard gêné.

—Excuse-moi, Ido. Ce doit-être le soleil qui me monte à la tête. Je vais te laisser. Il me reste encore une bonne heure de marche avant d’atteindre le prochain village.

—Repose-toi, mon ami.

—À bientôt, Ido.

Takuma reprit sa marche.

Un peu plus loin, il sentit sur sa nuque les rayons chauds du soleil. Une herbe fine lui glissait sous les pieds. Alors que le chemin s’enfonçait dans l’ombre des cyprès, Takuma était songeur.

Était-il le seul à s’éprendre de la nature qui l’entourait ? Était-il le seul à voir dans les choses banales et naturelles toute la poésie et le charme de la vie ? Était-il si différent? Takuma avait ce sentiment, tant de fois, de glisser dans une pente contemplative. Cette pente glissait en lui comme l’eau douce de la rivière et produisait devant ses yeux d’immenses reflets. Mais il sentait aussi que, de toutes les personnes qu’il rencontrait dans sa vie, la grande majorité ne connaissait pas cette pente, et restait au contraire fermement ancrée dans un sol droit, dur et sec. Il comprenait que cela n’était pas de leur volonté. Mais il éprouvait une grande tristesse pour ces personnes qui semblaient hermétiques à la grâce du quotidien et qui, surtout, le voyaient comme un fou.

Il s’arrêta au bord du chemin et s’assit sur la souche d’un arbre.

Depuis sa hauteur, il contemplait la rivière Hozu qui s’écoulait indéfiniment. De l’autre côté, sur la berge, un rideau de joncs verts et bleus surgissait des eaux. Le vent ondulait à la surface scintillante sous les rayons du soleil.

Takuma tendit la main et plissa les yeux. Du doigts, il pointait vers les points brillant à la surface de l’eau. Il relâcha son bras. Un sourire triste se dessina sur son visage.

“Bien sûr qu’il n’y a qu’une seule rive. Mais c’est à nous de choisir celle que l’on donne à voir…” pensa-t-il.

Il se releva lentement, et reprit sa marche le long de la rivière.

En contrebas, le jeune homme disparut dans l’épaisseur des roseaux.


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Peinture de Kawase Hasui, ‘Okutama in rain’

Read on bastienarmnd.substack.com

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