Hier, j’ai pleuré.
J’ai pleuré au son d’un piano, celui du japonais Hanada, et de l’un de ses morceaux qui me rappelle à l’enfance, à la douceur des choses oubliées, au passé simple et presque parfait.
J’ai pleuré au souvenir d’un vieil ami qui m’avait dit “Moi aussi je pleure, et très souvent tu sais”, moment où, sans le savoir, cet ami avait probablement élargi en moi la brèche de la sensibilité, cette brèche enfouie dans les décombres de mon être endurci. Ce moment résonne en moi encore aujourd’hui, comme un écho à tous les sentiments que j’ai longtemps réprimé.
Alors j’ai pleuré en songeant à tous les hommes qui ne pleurent que trop peu. Moi aussi je continue de croire parfois que la force c’est de se tenir droit, plein d’assurance et de sévérité. Mais qui a besoin d’un tel vis-à-vis aujourd’hui ? À ces hommes, j’aimerais leur dire combien le papier de la journée devient clair et limpide après quelques larmes séchées. J’aimerais qu’ils connaissent la couleur des pages de la vie sensible. Qu’ils écrivent un peu plus, qu’ils voient combien tout s’accorde si bien quand on dit ce qu’on ressent. Après tout, pourquoi si le cœur joue de si jolies notes vouloir les étouffer ?
Hier, j’ai pleuré.
J’ai pleuré devant le soleil froid qui se couchait. Il embrassait la ville endormie par l’hiver. Un moment qui, une fois de plus, me remet devant la cadette magnifique de mes aspirations quotidiennes, la beauté de ce monde qui défile sous nos yeux, mais aussi devant son indéfectible sœur, la tristesse. La tristesse de ceux qui ne prennent plus le temps de s’y abandonner, qui ont toujours milles entreprises, milles desseins, et qui vont, dans leur frénésie, en emporter d’autres dans le torrent de la beauté manquée. La tristesse aussi de ceux qui veulent à tout prix vous faire voir les malheurs de l’époque, les horreurs du monde, et toutes ces raisons pour lesquelles “nous sommes perdus de toute façon”. Quel optimisme. Je me demande parfois, à quoi bon s’évertuer sur la peinture du beau si le voisin en souille la première esquisse ?
Puis je me dis que cela les regarde. Le monde que je vois est beau. Il est beau à en pleurer. N’en déplaise aux bornés, aux égoïstes, aux résignés, et aux êtres monocordes trop inquiets de découvrir une belle note dans l’étroit morceau de leur quotidien.
Simplement, je vous en prie, ne m’ôtez pas mon innocence.
Car, de toutes celles qui accompagnent inévitablement la beauté, la tristesse qui me déchire le plus est peut-être celle de ceux trop occupés à changer les autres. Pourquoi cet acharnement à projeter sur autrui les imperfections de ce monde quand nous en sommes, en réalité, le seul peintre ? Voilà une tristesse indélébile.
Je ne changerai rien.
Pourtant, je pleure aussi en pensant aux autres. Car quand on se sent bien, quand on a trouvé en soi un peu de paix à partir de rien, et que les fulgurances de la vie ne nous font plus vraiment peur, on a envie d’inviter les autres. On a envie de leur faire goûter au paisible. Mais les choses ne sont pas ainsi. On ne change pas les autres. On ne change que soi. On se tourne vers l’avant et on change son propre monde, en souhaitant de bon cœur que celui-ci devienne assez large et lumineux pour recevoir dignement.
Non, on ne change pas les autres.
Mais peut-être peut-on de temps à autre leur montrer, avec un texte ou une peinture, que le monde est beau ? N’est ce pas à nous de célébrer la beauté, de la faire surgir des choses simples ? Sinon, quelle vie mener ?
Hier, j’ai pleuré.
Et quelle belle journée ce fut.
Peinture de Georges Seurat, Final Study for “Bathers at Asnières” (1883)
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