RSS Amplifier

Le Refuge · Dec 30, 2025

Le petit homme

0
Sign in to vote or save

Bastien Armand · Le Refuge

C’était un de ces matins encore gelé par sa propre nuit.

La forêt, doucement, se réveillait, aidée par la lumière qui se frayait un chemin entre les nuages.

L’air n’était que silence. Un vide cristallin parfois saisi par le craquement d’un arbre. Seule une brise muette et givrée se faisait alors sentir.

Les frênes nus contemplaient le sol en feuilles. Ils semblaient voir avec nostalgie les restes de la saison passée. Leur vieux manteau d’automne, devenu lit pour l’hiver, laissait leurs branches semblables à des bras en bois.

“Comme un arbre peut paraître humain quand on l’a déshabillé”, pensa Henri.

Le jeune homme foulait le sol froid d’un bout de forêt, non loin de son village.

Il était en promenade avec ses parents.

Car ce matin n’était pas comme les autres. C’était celui de Noël.

Il était celui de cette période si spéciale qui nous réunit. Celui qui nous ramène à nos racines. Il était de cette saison si étrangement coutumière de la famille et de la fête.

Les yeux rivés sur les chaussures qui mordaient la terre, un songe l’absorba.

Il pensa combien cette fin d’année lui avait été différente.

De longues années durant, le retour hivernal au foyer avait été difficile pour Henri.

Il avait bien souvent eu du mal à apprécier ce retour aux sources.

Cette difficulté tenait encore beaucoup de mystère. Mais Henri, qui commençait à en saisir quelques indices, l’attribuait en grande partie à certains choix de sa vie passée et, notamment, aux nombreux périples qui avaient rythmé sa jeunesse.

Son parcours l’avait en effet assez tôt emmené hors des frontières de son propre pays et il avait, après ses études notamment, découvert des vies et des cultures d’une richesse qu’il ne soupçonnait alors pas.

Loin de la terre mère, il avait traversé d’autres réalités. Celles que les montagnes de l’Asie, les plaines du Moyen-Orient et un grand nombre de vallées éparses partout en Europe avaient offert à ses yeux.

Ces expériences, qui demeurent des fils bien minces dans l’épaisse soie des possibilités de voyage du monde, avaient brodé son âme de voyageur. Elles avaient réveillé en lui une soif de curiosité tant pour les paysages de la Terre que pour ceux des Hommes et avaient cultivé son goût pour l’autre et pour l’inconnu qui s’y cache.

Ainsi Henri avait-il nourri sa vie de jeune adulte d’un certain nombre de voyages. Des voyages qui, parsemés de nombreuses rencontres, ne tardèrent pas à le changer.

Et cela, d’une manière parfois fausse.

Car la route du voyage empruntée par Henri était celle d’un privilégié.

Elle était celle de celui qui, jouissant d’une certaine liberté, pouvait s’en donner encore davantage en explorant de nouveaux pays et de nouvelles villes.

Or, sur cette route, nombreuses étaient les rencontres avec d’autres privilégiés. Et ainsi, sans en être tout en fait conscient, Henri avait creusé un chemin à l’aspect brillant, confortable et parfois non moins sophistiqué. L’aspect de ce chemin n’était finalement que le reflet de tous les humains qu’il lui avait été donné de voir le long de celui-ci. Certains d’entre eux étaient parfois si absorbés par la frénésie de leur voyage qu’ils devenaient de grands voyageurs. Des Hommes très occupés, menant de grandes choses et ayant toujours de nouveaux voyages et de nouvelles missions à réaliser dans des contrées qui n’étaient pas la leur. De grands hommes, disait-on.

Ces années de découvertes et de nouveautés sans cesse renouvelées avaient donné à son âme de voyageur un vif éclat. Un éclat entretenu par une certaine abondance, la possession et, dans une certaine mesure, les entreprises. Toutes choses qui étanchaient, justement pensait-il, sa soif de connaissance pour les autres et pour le monde.

Seulement, à travers tous ces voyages, Henri restait Henri.

Il restait celui qui avait grandi dans une petite région du nord de son pays. Une région agricole. Un bout de campagne parfois terne en apparence. Un petit morceau de pays emprunt d’humilité, sans prétention aucune, et qui le rappelait sans cesse, chaque année, à l’aube de Noël.

Alors s’opérait en lui un certain déchirement.

Car comment, une fois ramené à sa réalité natale, ne pas souffrir du vide creusé par les manières sophistiquées et inauthentiques du voyageur privilégié ? Comment, face à l’effet enivrant et grisant de ces habitudes, ne pas souffrir du silence et de la tranquillité de sa propre famille ? Comment, après tant de fois s’être ébloui des reflets de mille cités, ne pas se sentir perdu dans son petit village de pierre ?

Ce déchirement était bien naturel. Il était celui des racines auxquelles il avait longtemps pensé échapper mais qui, le rappelant sans cesse à lui-même, le replongeaient dans la terre de sa propre région, de son village et de toute la simplicité qui en émane.

Ce tiraillement, qui lui avait causé bien du tort, était en réalité quelque chose qu’il s’était infligé à lui-même, car les opportunités de renouer avec ses origines n’avaient jamais manqué, mais il avait chaque fois fermé les yeux sur elles.

Cette année toutefois, les choses avaient un peu changé.

Henri avait moins voyagé.

Il avait renoncé à toutes ces autres réalités. Il avait cessé de chercher au loin de nouvelles vérités et le lot de brillances qu’elles semblent revêtir. Il avait demeuré dans son pays et, au bout de plusieurs mois au goût malgré tout amer de longues solitudes et de nombreux vides, il avait trouvé une certaine paix.

Au prix de tous les personnages qu’il avait joués par le passé, il s’était résolu à son être.

Et c’est ainsi que, les racines le rappelant à lui à la fin de cette année, Henri n’eut cette fois pas le sentiment trop familier du manque d’air en famille. Il n’éprouva pas le vertige de la simplicité. Bien au contraire, il ressentit même une certaine stabilité. Un ancrage nouveau. Une sensation douce et joyeuse qui prenait source dans la terre de son village.

Cette terre qu’il foulait, ce matin, sur ce chemin de forêt.

Elle avait beau être glacée et endurcie par l’hiver, cette terre, Henri la savait plus fertile que jamais. De ses profondeurs allait bientôt fleurir une multitude de nouveaux chemins, de nouveaux personnages et de nouvelles facettes d’un Henri assumé. Car ce sol à l’aspect froid et inerte, façade hivernale à laquelle il s’était tristement arrêté toutes ces années, tenait en réalité en son sein une chaleur et un espoir naissant: ceux d’une vie plus authentique.

Henri releva la tête.

Il vit ses deux parents marcher un peu plus loin.

Le jeune homme avait toujours prôné la sincérité. Mais l’avait-il vraiment vécue lui-même ?

Henri pensa qu’en dépit de tous les brillants chemins que lui avaient offert la vie jusqu’ici, jamais il ne sentit une paix plus douce que celle de ce moment où, marchant en forêt derrière ses parents, il entrevit la beauté d’un moment simple.

À ce moment, il saisit combien il n’était pas un grand homme.

Il était quelqu’un de très simple. De très modeste, en fait.

Henri était bien un petit homme.

Aussi comprenait-il que, derrières les apparences et les surfaces que nous nous autorisons à montrer aux autres, il y avait une chose autrement belle et autrement plus profonde.

Il y avait le cœur, et ce que nous ressentons à travers lui.

De la même façon, il comprenait que, derrière la façade parfois terne et muette d’un petit village de pierre perdu dans la campagne, il y avait en vérité un château. Un endroit beau et majestueux. Un écrin d’histoire érigé sur la base de tous les sentiments quand ils sont exprimés, qui était aussi bien le cœur concret du village que le cœur spirituel du jeune homme, et qui était en fait le symbole d’une noblesse oubliée.

La noblesse de l’âme.

Pour Henri, cette noblesse était celle de celui qui, loin des manières sophistiquées de son propre passé, osait voir en face sa propre vérité sans en dénigrer les aspérités ; celle de celui qui ne se réfugiait plus dans la réalité des autres.

Bien sûr, cette posture était très imparfaite.

Henri était loin d’être détaché des autres, des considérations matérielles et de ses propres aspirations bourgeoises. Le jeune homme ne renonçait pas non plus aux voyages et à leurs plaisirs. D’ailleurs, la contradiction était encore plus belle : le jeune homme brûlait intérieurement de voir tous les plus beaux endroits du monde.

Par exemple, il n’attendait que ce moment où, posant le pied dans le jardin du plus beau monastère de Kyoto, il se saisirait de toute l’essence et l’esthétique japonaise qui sont celles de la philosophie zen. Ou bien le moment où, redescendant le pan d’une montagne et venant à bout d’une marche de plusieurs jours, ses yeux absorberaient le vert émeraude des steppes de l’Altaï. Ou encore celui où, perdu dans les plaines d’Anatolie et au gré des surprises d’un long périple, il prendrait le thé avec un vieil homme turc qui le recevrait chez lui et lui donnerait la plus belle image qu’il lui aurait été donné de voir sur la lenteur du temps. Sans oublier ce moment où le ciel noir d’une petite île norvégienne se fendrait sous ses yeux d’une vague turquoise électrique, laissant à la magie boréale le dernier mot d’une journée éprouvée sous la neige. Et peut-être encore davantage attendait-il ce moment où les effluves de la danse et les couleurs de l’alcool auraient eu raison de lui et où, sortant d’un petit bar découvert par hasard au fin fond d’un village du nord du Mexique, il tiendrait par la hanche celle qui souriait encore, les yeux plein de malice, et qui l’entraînerait dans les ruelles baignées de musique.

Henri brûlait de vivre toutes ces choses.

Tous ces lieux étaient pour lui des joyaux qu’il tiendrait un jour de son propre regard.

Aussi car ces joyaux de terre et de vie n’étaient que le reflet d’une autre beauté : celle des Hommes qui vivaient là et qui lui montreraient la multitude de formes que peut prendre la richesse humaine.

Mais, surtout, et si Henri ne connaissait pas encore sa prochaine destination, à présent, il savait d’où il allait.

Il allait de cette bourgade de campagne, de ce bout de terre modeste et infiniment silencieux. Il allait de ce nord du pays que l’on ne connait que trop peu. Il allait de cette région anonyme, dénuée de toute l’effervescence des grandes villes et des apparences flamboyantes de la vie riche. Il allait de cette famille qui était la sienne et qui, au-delà de toutes les prétentions des Hommes qu’il avait rencontrés dans ses voyages, représentait bien ce qui faisait la beauté de sa terre natale. Cette famille qui représentait le goût des choses simples, de la vie humaine et de la noblesse intérieure. Cette famille qui, malgré ses tristesses et ses épreuves, demeurait un modèle d’amour pour autrui.

Plus que jamais, Henri savourait la perspective d’être un petit homme ayant grandi dans un village de pierre. Il savourait la richesse insoupçonnée qui, brillant au creux de cette destinée, se dévoilait en lui.

-

Un air glacé caressa les joues du jeune homme, brisant le vide céleste de ses songes.

Il alla rejoindre ses parents.

Arrivé à leur hauteur, il sourit.

Henri pensa combien il était difficile de porter l’amour à soi, à ce que nous sommes vraiment et que, en réalité, il était encore plus difficile de porter ce même amour à nos proches qui ne sont pourtant que les facettes les plus authentiques de notre être véritable.

Mais, en cette matinée de Noël déjà paisible, dans le silence bleu de la forêt endormie, il sentit combien cet amour pouvait guérir bien des maux, et songea qu’il ne souhaiterait, pour lui et pour les autres, pas plus que cela.

Peinture de Wojciech Gerson, Ruins of the Trakai Island Castle - 1855

No posts

Read the original on bastienarmnd.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.