Le sable brillait sous les rayons du soir.
Par moments, un nuage venait mordre la lumière et plongeait le bord de mer dans son ombre. Alors le sol reprenait sa couleur ocre, presque fauve, celle de l’hiver bien installé qui glaçait la ville depuis déjà de longues semaines. Le vent, lui, était doux. Il allait, dans un sens puis dans l’autre. Il remuait la surface de l’eau avec une légèreté indécise. Ses brises caressaient les joues d’Henri qui contemplait le bord de mer.
L’année se terminait.
Il était venu apprécier un dernier moment suspendu au bord de l’eau, et ne pouvait s’empêcher à une rétrospective de tout ce qu’il avait vécu ici.
Il avait du mal à donner à cette année une saveur particulière: elle avait été faite d’un de ces mélanges aussi riches qu’éprouvants dont la vie a le secret et qui lui laissait une impression légèrement trouble.
Mais cette année l’avait profondément changé.
Henri souriait.
Il avait beau songer à toutes les intensités de l’année passée, à ses rencontres, ses surprises, ses épreuves et à toutes les couleurs peintes par ses émotions sur la toile de ses souvenirs, il savait qu’elle avait surtout été pour lui un renouvellement intérieur. Elle avait été une mue spirituelle qui, bien que peu de personnes autour de lui puissent encore en témoigner, avait refondu l’ensemble de ses croyances passées en un fondement solide, un socle d’or, sur lequel il allait édifier toutes ses futures créations et sur lequel il allait désormais s’épanouir.
Cette mue, cette renaissance, avait pris forme devant une simple réalisation, celle qu’Henri avait soigneusement effleuré jusqu’alors, mais qu’il n’avait pu ignorer cette année: celle du monde qu’il traversait.
Ce monde, c’était le monde des grands.
Mais qu’est ce que le monde des grands ?
Le monde des grands est celui dirigé par les obligations, les règles et les chiffres. C’est le monde véritable mais vu par le prisme scientifique. C’est le monde qui, au travers de la loupe cartésienne (affreuse machine!), a déjà déteint de toutes ses couleurs. C’est le monde de l’ambition, des idéaux carriéristes et des affronts grotesques. C’est finalement le monde quand il est pris à la gorge par l’ego et par toutes les illusions qu’il entretient.
Le plus grand malheur de ce monde ? Il est sourd au présent.
En effet, il est tellement défait —déraciné même— de sa propre nature qu’il perd chaque jour un peu plus ses chances de retrouver le paisible. Ce monde, embrouillé par les nuages de la raison et du savoir, creuse une bien pénible perspective pour tous ses ressortissants.
Mais alors, pourquoi Henri souriait ?
Il souriait car voilà, après de longues années perdues dans ce monde, il allait en sortir.
Oh, comme il souriait. Il riait presque, devant ce bord de mer sans témoin. Il riait d’une béatitude innocente que l’on éprouve lorsqu’on s’apprête à renaître.
Le monde des grands ? Bien sûr qu’il allait en sortir.
Pourquoi cela ?
Henri n’avait jamais été un grand.
Au sortir de sa jeunesse, le jeune homme s’était retrouvé à suivre un chemin que l’on qualifiait de scientifique. Il avait étudié des matières aussi étonnantes que nouvelles pour lui: les maths, la physique, la chimie, entre autres. “Que ces ensembles peuvent paraître beaux quand on leur dédie plus de 4 jours dans une semaine!” lui avait-on dit. (en réalité, cela n’avait rien à voir avec une quelconque beauté, mais le fait de s’imprégner continûment de ces choses dissipait rapidement le goût amer de leur découverte, et pouvait même leur donner une semblance d’utilité et un goût d’indispensable que tout apprenant aurait bien du mal à défaire).
Par la suite, il avait poursuivi sur ce chemin en développant quelques atouts informatiques qui lui permettraient bientôt de trouver un travail. Et c’est ainsi que, sans s’en rendre compte, il pénétra doucement dans le monde des grands.
De longues années passèrent. Sourd et aveugle à la réalité qui était devenue la sienne, Henri avait continué inexorablement dans sa quête de grandeur. Mais les vides, les vertiges et les amertumes violentes —effets néfastes inévitables ressentis par celui qui n’est pas dans son monde— eurent finalement raison de son masque.
Il n’avait jamais été un grand.
Henri n’était, au fond, qu’un enfant.
Comment le savait-il ?
Oh! Grâce à un détail magnifique ; une tendance sublime et merveilleuse ; un reste émanant sans cesse de son être et le tirant toujours hors du monde adulte: celui de l’émerveillement.
Quelle douce tendance que celle de ceux qui se laissent émouvoir si simplement par la vie. Et quelle joie pour Henri que d’en être !
Mais, à mesure qu’il progressait dans ce monde, Henri vit combien les grands ont perdu cette joie. Ils ne savent plus s’émerveiller. Ils ne savent plus trouver, dans le sable brillant du soir, dans la lumière de l’hiver ou dans la poésie des nuages une raison d’être.
Alors que ces choses tiennent justement toutes les raisons d’être !
Pourquoi cette incapacité à se plaire dans les choses telles qu’elles demeurent naturellement ? Cela échappait à Henri qui n’avait cessé de voir combien les grands semblent avoir mieux à faire. Ils ont des chiffres à arroser, voyez-vous. Ils ont des ambitions à nourrir. Ils ont toute sorte de frénésies aussi intellectuelles que comportementales. Ils ont une agitation à entretenir. Sans elle, les mirages de la raison et du savoir se dissipent. Sans elle, le sens cartésien et économique avec lequel ils ont habillé la vie s’envole.
Les grands se pressent et ne savent plus ralentir ; le goût de la simplicité leur manque terriblement, mais ils l’ignorent.
“Tu joues bien l’étonnement!” avait-on même dit à Henri une fois.
Mais de quel jeu parlaient-ils ? Tout n’était que façade pour ces gens-là. A force de masques, ils ne savaient même plus reconnaître une joie candide et un bonheur spontané. Quelle tristesse!
Il est vrai que, parmi les gens de son entourage, Henri étaient de ceux qui s’émerveillaient le plus facilement. Il lui fallait peu. Une bière partagée entre amis ; un café à l’aube dans le silence de la ville qui dormait encore ; quelques pins dont les aiguilles doraient à la lumière du soleil ; deux hommes riant et se donnant une accolade joueuse ; un enfant marchant à toute allure et faisant de son mieux pour échapper aux bras de sa mère.
Il lui fallait peu.
Henri était ainsi fait.
Cet aspect de sa personnalité ne l’avait jamais quitté. Mieux même, il avait discrètement et sans cesse suggéré au jeune homme l’indice de son égarement.
Henri n’était pas de ce monde.
Il n’était pas un grand.
Voilà pourquoi, plus que jamais, il riait ce soir face à la mer.
Comment ne pas rire devant cette farce qu’est celle de la vie ? Comment ne pas s’exclamer devant le choix infini de chemins qui mènent à l’insouciance et au bonheur ? Comment ne pas s’émerveiller devant tout ce que nous pouvons être ?
Henri éprouvait une joie si douce et si paisible.
Cette année l’avait balloté à la surface d’une mer parfois trouble et agitée. Mais il avait depuis quelques semaines goûté à une vague d’insouciance, et son écume était délicieuse.
Son écume était celle de cette soirée depuis laquelle il contemplait le chemin parcouru.
Les grands de ce monde pourraient bien continuer à chercher dans les profondeurs de l’océan toutes les raisons d’en expliquer l’obscurité. Henri, lui, se laisserait simplement flotter.
Il était un enfant, un petit, un tout petit. Un minuscule. Mais un minuscule comblé. Il resterait désormais à la surface de toutes les choses graves et sérieuses, et ne plongerait qu’occasionnellement, quand les courants de l’innocence et du rire l’appelleraient!
Quelle joie.

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