Henri sortit de chez lui.
Il allait prendre son café quotidien dans la boulangerie la plus proche.
Ce matin, le ciel était gris.
Il pensa combien celui-ci s’accordait un peu trop avec ses pensées, elles qui étaient troubles et maussades.
Le jeune homme se sentait perdu.
Après tout, comment ne pas l’être ?
Cela ferait bientôt un an qu’il avait posé ses valises dans la ville bleue.
Dès ses premiers jours ici, il avait senti grandir en lui une énergie nouvelle. La ville bleue était aussi étrange que merveilleuse. Dans cette ville, il y avait tout. C’était un mélange éclectique et pourtant harmonieux ; paisible et nerveux à la fois. C’était une douce frénésie. C’était à chaque instant, un voyage.
C’était une ville où tout semblait possible. Avec les autres, dans le travail, dans les plaisirs. Tout était ici, quelque part entre les murs de cette cité : la moindre idée, la première ambition, une quelconque folie. Toutes les créations, les entreprises et les distractions des Hommes pouvaient y prendre forme.
Pourtant, la ville bleue semblait aussi, à chaque instant, inviter à la pause. Elle semblait chuchoter, à l’oreille de tous, les délices de la contemplation et les promesses de l’oisiveté. Elle semblait inspirer, à chaque soleil levant, une nouvelle journée belle de vide.
Dans la ville bleue, on manquait de tout mais on ne manquait de rien.
Henri avait adoré sa ville nouvelle. Il l’avait aussi haï. Il y avait vécu des joies et des douceurs indicibles. Mais il y avait aussi éprouvé des peines et des solitudes glacées.
Encore plus depuis maintenant trois mois.
En effet, depuis la fin de l’été passé, Henri s’était retrouvé face à lui-même. Sans toit ni famille. Depuis ce moment, il éprouvait beaucoup sa vie. Il n’en parlait que peu aux autres. Alors il écrivait pour s’en défaire.
Dans cette longue période, cette longue traversée, Henri avait eu l’espoir de trouver un Refuge. Un endroit simple et beau. Un lieu humain. Une quête que lui avait soufflé la ville dès son arrivée.
Un chemin que lui soufflait son cœur sans cesse.
Il en était convaincu, son cœur parlait le plus beau des langages. Mais il comprenait aussi qu’aujourd’hui, peu d’entre nous savent l’entendre. Et encore moins savent s’entendre.
Après bien des recherches, bien des rencontres, et autant de surprises, Henri ne l’avait pas trouvé, ce chemin. Il ne l’avait pas senti. C’était pour lui un déchirement car il sentait glisser hors de son être tous ses espoirs intérieurs.
Beaucoup parlaient du jeune homme comme un idéaliste, un rêveur. Mais lui ne se voyait pas ainsi. Il laissait simplement parler son âme. Il sentait bien que, dans cette vie si confuse, si agitée, il y avait une clarté. Il sentait bien que, dans cette ville bleue, cette ville aux mille dimensions, brillait une lueur quelque part.
Car dans la ville bleue, il y avait tout.
Alors il devait y avoir, cachée ici ou là, cette lumière, cette cohérence.
Henri n’avait qu’à la trouver.
Mais voilà, après bientôt un an, il n’était toujours qu’un homme suspendu à ce rêve bleu.
Et aujourd’hui, ce n’était pas un jour bleu.
C’était un jour gris, maussade et détestable.
Alors, plus que jamais, ce matin, Henri se sentait perdu.
-
Arrivé à la boulangerie, le jeune homme passa commande puis s’installa à une table.
À quelques mètres de lui, une jeune fille prit place. Elle sortit des crayons et ouvrit un carnet. Puis, sur la première page qu’elle dissimulait entre ses mains, elle se mit à dessiner.
La serveuse posa sur la table d’Henri un café et un croissant.
Il songeait vaguement.
Habituellement, il aurait trouvé bonheur et réconfort dans cette modeste table. Mais aujourd’hui, il avait beaucoup de mal.
Car, en réalité, les rêves du jeune homme n’étaient pas les seuls à être éprouvés. Sa vie bien réelle (ou plutôt, bien “réelle”) l’était tout autant. Sa fin d’année de travail avait été particulièrement rude. Il avait perdu beaucoup de projets et ses économies avaient fondu.
En fait, la situation serait bientôt critique.
Henri était à quelques semaines de devoir quitter la ville bleue.
Noël approchait, et voilà que la vie le mettait face à lui-même, sans travail et sans argent. Il allait retrouver sa famille avec toujours en lui ces angoisses intérieures, ce sentiment de culpabilité. Ce goût amer de l’échec, si familier pour lui depuis plusieurs années, allait bientôt l’envahir.
Soudain, un homme interrompit la rêverie du jeune homme, et demanda à ce dernier s’il pouvait prendre la place en face de lui.
L’homme semblait assez âgé, avait le teint mat et des cheveux gris. Il avait le corps un peu voûté. Mais il dégageait une certaine paix. Une joie non dite mais bien présente. De lui émanait quelques ondes sages et tranquilles qui éveillèrent la curiosité du jeune homme.
— ‘Je peux ?’ lui adressa l’inconnu.
— ‘Bien sûr’ réponda Henri, aussi agréablement surpris que curieux à l’idée de partager ce moment.
Il y eut d’abord un long silence.
Pourquoi cet homme voulut s’installer en face de lui ? Henri voulait en savoir plus sur son nouveau vis-à-vis. Mais il ne savait pas trop s’il devait interrompre celui qui semblait encore se réveiller. Ce moment semblait être pour lui celui béni par le café du matin.
Il acheva de se convaincre. Il était trop curieux.
— ‘Belle journée ?’ lui lança-t-il, peu inspiré.
Le vieil homme haussa les épaules.
— ‘Difficile à dire, il va peut-être pleuvoir’ répondit-il en levant un doigt au ciel.
— ‘Ah, oui...’ soupira Henri. ‘Je voulais dire, votre journée à vous. Est-elle belle ?’ relança-t-il, soucieux de se faire comprendre, mais soudain saisi d’un doute en voyant combien il était étrange de poser cette question à une personne qui prenait à peine son petit déjeuner.
— ‘Oh, oui... très certainement’, lui sourit le vieil homme.
Son nouvel interlocuteur semblait peu bavard.
Il y eut un nouveau long silence.
Henri reprit.
— ‘Que faites-vous dans la vie, cher monsieur ?’
— ‘De la peinture.’
Le regard d’Henri s’illumina.
C’était ça! L’art était venu à sa table. Derrière ce teint grisé se cachaient milles couleurs et milles toiles! Henri frissonnait. Lui qui louait un amour si respectueux pour les artistes et une admiration si profonde pour toutes ces personnes qui inspirent les autres, le voilà bien heureux! Au milieu de cette journée nuageuse, cet homme l’illuminait déjà! Quelle chance, quel bonheur!
— ‘Vraiment! Que peignez-vous ?’ s’exclama Henri.
— ‘Ce que je peins? Des murs, des plafonds, des portes, tiens! Mais aujourd’hui, je n’ai pas de chantier.’
Le visage d’Henri s’éteint aussi rapidement.
Quelle désillusion. Pourquoi s’était-il emporté ainsi? Pourquoi devait-il toujours voir les choses sous l’angle si aigu de l’art au sens propre ?
— ‘Oh, je vois...très bien’ glissa Henri d’une voix fébrile.
Il y eut un nouveau silence.
Cette fois-ci, le vieil homme relança.
— ‘Et vous, de quoi vivez-vous ?’
Henri redoutait toujours cette question.
Après sept années flottant dans les mystères du code et du développement, il sentait plus que jamais que cette identité devait le quitter. Mais c’était plus profond que cela. Ce métier qui avait été le sien depuis toutes ces années, cette soi-disant vocation au travail et à l’entreprenariat, c’était un masque. C’était un poids immense qui pesait chaque jour un peu plus sur ses épaules. C’était un chemin sur lequel il s’était égaré après l’adolescence ; un chemin qu’il n’avait pas su quitter.
Ce travail, c’était une errance.
Ce n’était pas lui.
D’ailleurs, c’était bien là le vide que devait combler ce Refuge. Cette quête qui avait pris source dans la ville bleue n’était rien d’autre que le chemin authentique de son être. Le Refuge, ce n’était que la question: qui suis-je ?
Ah... cette question. Diaboliquement simple et pourtant si universelle.
Seulement voilà, il n’en avait toujours pas la moindre idée.
Enfin, ce n’était pas tout à fait vrai. Il avait aperçu certaines choses. Il voyait parfois des parties incomplètes de sa vraie personnalité. Car sur son chemin, il avait eu des indices ; tous soigneusement disséminés par l’étrangeté de la vie. Mais, malgré tout, il n’avait jamais vraiment senti cette lueur chaude de l’authenticité dans le jeu froid et inerte de la vie faussement vécue.
Il devait donc se résoudre, encore aujourd’hui, à se présenter comme un développeur.
Mais ce n’était pas lui!
Diable, que répondre à cette question. De quoi vivait-il ? D’amour et d’eau voilà tout. Qui était-il ? Comment le savoir ? Il était tant de choses et si peu à la fois. Il n’était rien... au fond.
Toutefois, sentant la tranquillité du vieil homme, Henri se résolut à un peu de sincérité.
— ‘À vrai dire, je ne sais pas vraiment. Depuis plusieurs années, je suis développeur. Je m’essaie à des choses créatives. Je fais beaucoup de choses. Mais aujourd’hui, c’est terminé. Enfin, pas exactement. Mais c’est en train de se terminer. Vous comprenez...’
Henri se sentait mal. Il voyait bien que, à cet instant précis, il n’existait pas vraiment. En tout cas, c’était son impression.
Comme la vie est froide sans masque! Comme le vent des jugements est glacial contre le visage quand il est nu!
Mais le vieil homme sourit.
— ‘Oui, je comprends, bien sûr. J’ai moi-même des enfants.’
Henri sentit en lui une pointe de soulagement. Il crut sentir une lueur.
— ‘Mais vous savez, moi aussi j’ai toujours rêvé d’art. J’ai longtemps cultivé ma propre illusion autour de la voie de l’artiste et longtemps cherché à en connaître les plaisirs. Mais aujourd’hui, je peins chez les gens. Je peins leur intérieur, si vous voulez. Et j’aime cela. Beaucoup même. C’est quelque chose que je dis souvent autour de moi, mais j’aime penser que l’on peut changer le monde en peignant des murs. Je dirai même que je le crois fermement. Il faut voir le bonheur des gens quand ils s’installent dans leur nouvel appartement, leur nouveau refuge. Bien sûr, l’artiste tient une place merveilleuse dans ce monde ; une place vitale même. Il a sa folie ; il tire les autres dans des idées et des imaginaires que lui seul peut mettre au monde. Nous avons besoin d’eux. Mais en réalité, il y a de la folie dans tout travail et dans toute œuvre. C’est à nous de la trouver. Ce n’est pas chose facile. Mais elle existe.’ lui lâcha le vieil homme.
Henri fut saisi.
Il se sentit gêné. Quelle étrange réponse. Ce monsieur avait-il lu dans ses pensées ? Avait-il vu la déception sur son visage en apprenant que celui-ci n’était pas, à proprement parler, un artiste ?
Il ne sut quoi dire, un peu déconcerté par le partage révélateur de celui qui était si tranquille jusque-là.
À nouveau, le silence s’installa.
Quelques minutes passèrent. Les deux hommes regardaient filer les passants. La frénésie de la ville allait bientôt reprendre.
Là, dans un vide au goût éternel, le visage d’Henri s’illumina.
Ce n’était pas la lumière d’une idée, mais celle d’une lueur. Cette même lueur qu’il avait senti naître plus tôt.
Là, autour d’un café banal, à l’aube de cette journée maussade et sous le ciel gris des incertitudes, toute l’obscurité se muait en lumière.
Il souriait. Oh, comme il souriait! Peut-être son plus beau sourire depuis trois mois.
— ‘Cher Monsieur, je vous remercie pour ce café. Il m’a sauvé, je crois. Je doute que le ciel soit gris longtemps aujourd’hui. Je crois même qu’il est déjà bleu.’
Henri salua le vieil homme et se leva. Il sentait une chaleur envahir son corps. Une sensation douce, paisible.
Mais avant de reprendre son chemin, il aperçut la fille qui dessinait toujours.
Curieux, il se pencha vers elle.
— ‘Puis-je vous demander ce que vous dessinez-là ?’
Elle leva la tête. La demoiselle laissait paraître un air timide et confus. Pour elle aussi, le ciel était gris aujourd’hui.
Mais, sentant l’air tranquille d’Henri, elle écarta les mains et lui montra le dessin.
— ‘C’est une barque sur l’eau’ fit-elle en levant la feuille coloriée de bleu.
Henri fut troublé par les couleurs qui lui rappelèrent une vieille émotion.
— ‘Où va-t-elle, cette barque ?’
— ‘Je ne sais pas. Je sais seulement qu’elle vient de quitter le bord de mer d’où elle était tenue depuis bien trop longtemps.’ répondit-elle en montrant l’esquisse d’un port dans le fond du dessin.
— ‘Une envie de traversée ?’ sourit Henri.
Elle ne répondit d’abord pas.
Son visage s’alourdit. Une larme coula le long de sa joue, qu’elle essuya aussitôt d’un revers de manche.
— ‘Je ne sais pas. C’est mon tout premier dessin. Je ne sais pas vraiment l’expliquer.’
Henri éprouva la solitude de celle qui avait commencé à s’ouvrir à lui.
— ‘Je comprends. Je sais que c’est difficile. Mais c’est justement parce que tu ne peux pas l’expliquer que c’est beau. Ton petit navire s’apprête à vivre quelque chose de grand. Quelque chose que la raison ne peut pas dire.’
Elle fit une moue, peu convaincue.
Henri reprit.
— ‘En tout cas, elle est très belle cette barque. Ne t’arrête jamais de naviguer. Enfin, de dessiner. Les couleurs de nos toiles ont une force que l’on ne peut jamais soupçonner. Je ne sais pas où elle te mènera, cette barque. Mais sache que la traversée sera belle. Elle sera peut-être longue et parfois douloureuse. Tu te sentiras seule par moments. Mais ne t’arrête pas. Un jour, tu regarderas derrière toi et tu distingueras le port d’où tu es partie. Mais tu ne le verras plus de la même façon. Tu y verras mille petits navires. Tu y verras mille barques. Tu réaliseras aussi beaucoup d’autres choses que seule la traversée te dira.’
La fille esquissa un sourire qui réchauffa le cœur d’Henri.
Alors le jeune homme reprit chemin.
Il marchait, l’air léger, levant les yeux au ciel.
Ce Refuge, il le tenait.
En réalité, il l’avait toujours eu. Il était là, devant lui. En lui. Il prenait forme au creux de son âme. Il n’avait aucune sorte d’idée de ce que la vie concrète allait désormais lui apporter, mais cela n’importait plus. Il savait, désormais.
Tout n’était que reflet.
Dieu seul savait ceux qu’il mettrait en face de lui pour peindre l’obscurité de tous les refuges des Hommes.
Soudain, quelques dizaines de mètres plus loin, un premier reflet jaillit en lui.
Mu par une étrange conviction, il sortit un morceau de papier de sa poche, s’empressa d’y écrire quelques mots et le plia soigneusement.
Le jeune homme fit demi-tour et retourna à la table de celle qui dessinait.
Il vit la fille, lui sourit, et lui glissa le papier.
— ‘Au fait, moi aussi j’ai une barque. Elle est toujours à flot. Si tu as besoin de te reposer sur la mienne de temps en temps pendant ta traversée, tu es la bienvenue.’
Troublée, la fille se saisit de la note.
Elle l’ouvrit, et lut.
‘ Café Complétude ’.
Elle releva la tête et s’apprêtait à répondre.
Mais elle ne vit personne.
Henri avait disparu.
Peinture de Pierre-Auguste Renoir, Montagne Sainte-Victoire (1889)
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