Le bruit des gouttes se laissait entendre sur le toit, comme les perles d’une soirée grise que le ciel ne rattraperait plus.
À travers la baie vitrée de la bibliothèque, Henri voyait leur sillon filtrer la lumière du soir.
Sa main planait sur le carnet vide.
Il n’était pas sûr de ce qu’il voulait lui confier ce soir.
Le jeune homme sentait bien, comme devant chaque moment d’écriture, la profondeur de chaque page. Chacune d’elles aurait bientôt la teinte de ses idées. Chacune d’elles serait bientôt une part de lui. À moins qu’elles ne le soient déjà ?
Il pensait effectivement que le carnet n’était qu’une part de lui-même. Un morceau de son être et de sa nature. Plus exactement un bout de terre et de sentiments inexplorés dont les feuillets, ondulant sous les doigts, avaient le grain et l’odeur de l’herbe fraîche.
Le carnet, lopin de terre du jardin des pensées.
Parfois, Henri venait s’allonger dans son herbe et, à mesure qu’il se laissait rêver, qu’il posait sur les pages ses premiers mots, son corps pénétrait doucement le sol de ses pensées.
Seulement voilà, certains jours, il avait plu. Et alors le jeune homme glissait dans une terre humide et sombre. Une terre imbibée de tristesse. Les sentiments de ces journées n’étaient pas beaux à voir. Mais Henri avait grand besoin de les écrire. Car plus il se laissait glisser dans leur sol et plus les émotions semblaient s’évaporer. Sous la mine salvatrice du crayon de bois, l’humus respirait.
D’autres jours, au contraire, la journée avait baigné de soleil. Dans ces moments, Henri ne connaissait pas plus exquise douceur que celle des plantes et des fleurs qui, parsemées ici et là, aux quatre coins du jardin de ses souvenirs, semblaient déjà briller sous les yeux du lecteur. Comme il était facile de peindre le beau dans les pages, ces jours-là. Les mots glissaient à même le tapis émeraude des idées et son corps, lourd mais tranquille, semblait à peine s’enfoncer.
Henri observait le crayon las.
Sa main planait toujours au-dessus des pages vides.
Il songeait.
Si le ciel pleurait dans son cœur la mélodie des jours, quelle emprise avait-il sur ses malheurs ? Et si son soleil jouait parfois les accords de l’insouciance, était-il maître de son bonheur ? La beauté du jardin de ses pensées était-elle à la merci des humeurs du ciel ? Les sentiments de la vie étaient-ils déjà écrits ?
Les couleurs de la journée avaient-elles déjà coulées, là, dans la doublure du feuillet ? Écrire ne serait rien d’autre que les mettre au jour, ces couleurs, à la vue de tous ?
Henri s’offusquait intérieurement.
Comment concevoir une chose pareille ? N’était-il pas l’auteur de ses propres journées ? Le choix du sombre et profond mais révélateur, ou bien celui du léger, du lumineux mais sans substance, n’étaient-ils pas que cela, des choix ? Des choix qui lui appartenaient ?
À vrai dire, il en doutait.
Il en doutait car il voyait bien, du haut de son quotidien, l’infinité de circonstances et d’évènements qui, au delà de son petit libre arbitre, venait toujours peindre et laver, faire et défaire le ciel de sa journée.
Il observait son crayon, puis se ressaisit.
Sur la première page, il écrivit:
“Le jardin des pensées. Éden de la vie. Mais ne pas trop s’y attarder. Au risque de voir les belles choses du quotidien ensevelies sous la merveilleuse boue des idées.”
Il signa.
“La futilité, terreau des plus belles fleurs et maîtresse du bonheur.”
Il ferma le carnet.
Il vit à nouveau la pluie dehors.
Il souriait.
Il y avait donc bien des fleurs sous la terre.
Peinture de Pierre-Auguste Renoir, “Femme Couchée Dans L’herbe”

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