La schizophrénie rose.
Voilà une expression qui ne devrait pas exister.
Et si le rose est celui de la beauté, alors il ne devrait jamais être dissocié de la folie.
Car la folie est toujours belle.
Mais que la folie d’un Homme dérange et n’accommode pas les plus sages (ah, odieuse sagesse—cette manie de l’intellectuel à toujours poser des règles sur le tableau de la vie), cela ne nous surprend plus. Pourtant, nous devrions être révoltés. Devant la rigidité des Hommes de savoir, nous devrions nous lever. Nous devrions peindre encore plus maladroitement et grossièrement la toile de nos vies. Nous devrions nous exclamer, rire et caricaturer les traits du quotidien. Nous devrions crier haut et fort nos idées les plus folles. Et nous devrions, en cœur et en corps, rugir de nos anomalies.
Ce monde est trop sérieux.
Ou bien est-ce seulement celui de l’homme qui tient ces mots ?
Une chose est sûre: la schizophrénie n’est pas un mal. Elle est un don et une bénédiction. Mais elle est une couleur mal vécue par les autres dans la grande peinture du monde.
Vous allez me dire: parlons-nous d’un homme ou d’un peintre ? D’aucun et des deux à la fois.
Vivre sa journée n’est jamais qu’une lente coulée de sentiments et d’émotions qui nous traverse le corps. Seulement, il y a les gens sains, les gens heureux: ceux qui tolèrent les pigments du voisin. Ceux qui s’accommodent d’un paysage au loin et qui survivent dans des couleurs étrangères.
Et il y a les gens fous: les rebelles, les artistes et les incompris. Ceux qui se révoltent et renversent la toile. Ceux qui font du rose la couleur de fond.
Les premiers sont des peintres qui s’ignorent. Les seconds sont des dieux. Mais ils s’ignorent aussi.
Ainsi notre vie est une toile.
Alors, au risque d’entacher la vôtre, permettez-moi de dire ceci: la folie d’un peintre n’a jamais fait moins de mal à sa famille que toutes les règles que celle-ci a toujours voulu s’imposer. Et ses milles teintes fuchsia n’ont jamais blessé d’autres peintres autant que leur cadre étroit n’en a frustré.
Mais il est vrai que l’atelier de notre époque n’est pas fait pour recevoir la folie.
Alors il nous faut, encore ce soir, la décorer d’une belle couleur. Et il nous faut, sur la parure choquante de la démence, ajouter quelques fleurs. Et voilà que surgit, joliment, un semblant de délire attachant.
La schizophrénie rose.
Voilà une expression qui ne devrait pas exister.
Attendez, vous me dites que ce n’en est pas une ?
Ces mots n’existent pas ?
Mais…
Quel fou peut bien imaginer tout cela!
Peinture de Henri-Edmond Cross, ‘Printemps Rose’ (1908)
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