C’était un dimanche très doux.
Henri s’était levé tôt.
Ce matin, il avait décidé de prendre un train pour une ville un peu plus au nord, dont il avait beaucoup entendu le nom. Après bientôt une année dans la région, il lui restait à en découvrir les charmes.
Comme mu par le cœur, il allait donc, filant à travers la campagne, rejoindre cette ville nouvelle.
Le jeune homme sortit du train. Il se mit en marche, et traversa les premières rues. Le soleil irradiait quelques lumières blondes sur les maisons et les cyprès. L’air était si doux. Cette journée d’hiver n’en avait que le nom.
Après un petit quart d’heure de marche attentive, il arriva à un croisement.
Il marqua une pause, comme tiraillé entre deux sentiments. La première direction était celle du centre-ville. La deuxième n’avait pas de nom. Son corps allait à gauche. Son cœur à droite.
Alors il se pencha et vit, au loin, au bout de la rue sans nom, une grande église.
Il prit le chemin anonyme.
Henri arriva au pied de l’église, et passa la porte.
Là, une jeune femme qui le devançait de quelques mètres se retourna. Elle lui lâcha un grand sourire. Elle s’approcha de lui et, sans que le jeune homme ne dise mot, lui loua la beauté des lieux. Elle lui raconta l’histoire de l’église, celle des prêtres qui en faisaient la renom, et comment elle avait retrouvé la foi depuis plusieurs années.
Elle parla plusieurs minutes au jeune homme absorbé par la gentillesse et la passion. Finalement elle conclut puis, sans attendre une seule réponse, sourit à nouveau et alla rejoindre le chœur en préparation.
Une messe allait se tenir.
Henri était troublé. Le témoignage de cette parfaite inconnue, en apparence quelconque, se mut en une invitation tacite. Il se sentit convié.
Il prit place sur un banc et, tout étonné de l’emballement agréable qu’avait déjà donné le choix d’un seul chemin anonyme, se laissa apprécier le début de la cérémonie.
Le prêtre, sous une robe pourpre et brillante, menait le déroulement de la messe. Il fit la lecture de plusieurs passages bibliques, chaque fois entrecoupés de chants. Le chœur, duquel Henri distinguait celle qui l’avait accueilli, donnait une voix céleste et intensément suivie par la tribune. Puis, après un discours teinté de sagesse, le prêtre introduisit un autre chœur.
Celui des enfants.
Sous l’œil admiratif des plus grands prirent place une douzaine d’enfants. Certains chuchotaient, couverts par le léger bruissement de curiosité que la tribune ne pouvait contenir. Tous souriaient ; l’impatience se lisait sur leurs visages. Puis, l’assemblée à nouveau silencieuse, ils fixèrent le regard sur celle qui les avait soigneusement alignés.
Celle-ci alla leur faire face.
Au son des premières notes de l’orgue, elle leva les bras.
Alors, les enfants se mirent à chanter.
D’une voix unie, ils plongèrent l’église de l’autre côté du monde. Celui qui saisit votre être tout entier, en fait vibrer les cordes les plus sensibles et jamais ne vous rend la personne que vous étiez jusqu’alors.
Là, au chevet d’une messe innocente, Henri fut saisi. Saisi d’une beauté indicible et immuable. Les notes cristallines de ce chœur d’enfants s’élevaient dans l’église. Elles glissaient à même les voûtes en pierre et brillaient dans la rosace du grand autel.
Les larmes lui montaient.
À ce moment, le jeune homme comprit. Il comprit ce qu’il cherchait depuis toutes ces années. Ce qu’il cherchait, c’était ce flot pur de l’émotion ; cette vague de tendresse et d’amour ; cette légèreté de l’âme traversée par le chant des anges. Ce chant était une tristesse si joyeuse ; une mélancolie si profonde et si lumineuse ; une nostalgie abyssale, pure, enfouie dans les décombres de l’homme endurci mais l’irradiant soudain de toute sa jeunesse. Ce chant était une nuit ensoleillée.
La foule demeurait là, elle aussi, suspendue au chant des anges, levée à l’unisson par cette beauté attendrie.
Dans ces secondes qui le marquèrent d’une empreinte éternellement sacrée, Henri sentit toute la candeur qui manquait au monde. Le monde n’avait besoin ni de raison, ni de connaissance. Il avait besoin d’émoi. Il devait vivre et ressentir. Il devait connaître la couleur si douce de l’âme émue. Il devait abandonner toutes ses demi-teintes, toutes ses pâles extrémités et se laisser fondre dans leur mélange ; celui que ces enfants venaient distiller à ses oreilles ce matin.
Là, dans le creux de l’église d’un petit village provençal, Henri voyait le sien se transformer. Les chimères de l’ordre et de la science tiraient leur révérence. Elles quittaient le théâtre de sa vie. Derrière elles prenaient place un tout nouveau cortège: celui des fantaisies, de l’insouciance et de toutes ses folies. Celles que seuls les enfants se laissent imaginer. Mais celles que seuls les adultes peuvent profondément vivre.
Là, dans cette maison des dieux, Henri voyait se déverser une nouvelle lumière. Cette lumière prenait source dans le cœur de toutes ces têtes blondes, vibrait au son de leur voix étincelle, puis s’élevait sous les arches magnifiques pour finalement inonder la foule de ses nouvelles couleurs.
Cette lumière était l’aube d’un règne nouveau: le règne absurde et libérateur des sentiments.
Inondé lui-même, Henri vacilla. Il s’assit sur son banc.
Les voix de l’enfance finirent par s’éteindre.
Un silence émerveillé planait dans la nef.
Le monde ne serait plus jamais le même.
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