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Aux livres etc. · Dec 26, 2025

Ode à Modiano

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Julia Marras · Aux livres etc.

Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.

Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.

La preuve en est : on ne croise jamais autant de monde en librairie qu’en décembre ! Et ça fait plaisir… En espérant que tous les livres qui ont été offerts pour les fêtes soient bien lus un jour (sauf si vous avez reçu en cadeau un repoussoir total, dans ce cas je suis désolée pour vous et je vous conseille de partager cette news avec le fautif).

C’est délicat de vous écrire en cette période où vous êtes probablement :

A. En pleine digestion

B. En détresse parce que vous devez bosser malgré tout

C. Alité·e suite à des abus ou une attaque de virus (mais heureux, avec pour unique programme lire, rien que lire !)

D. Partis découvrir si la neige est plus blanche ailleurs.

Rayez les mentions inutiles.

Pour ma part, je n’avais d’ailleurs aucun article prêt, seulement un gros brouillon qui attendait son heure depuis longtemps, et que je me suis enfin décidée à finaliser.

J’ai tardé à en rédiger la version finale parce que j’étais étouffée par mon admiration pour cet auteur. Comment lui rendre un assez bel hommage ? Comment ne rien réduire ni trahir ? Comment donner suffisamment envie ?

Pour ne pas repousser davantage encore ce partage, j’ai choisi de me concentrer sur les causes de ma passion pour Modiano et de dresser, sans prétention, la liste des caractéristiques qui font que son style est si particulier et totalement enivrant à mes yeux.

La case de ma bibliothèque qui lui est dédiée (décorée pour Noël)

« Les mêmes situations, les mêmes gestes se répètent à travers le temps. Et ils ne sont pas perdus, mais inscrits pour l’éternité sur les trottoirs, les murs et les halls de gare de cette ville. L’éternel retour du même. » La Danseuse

On reproche souvent à Modiano d’écrire le même livre. La caricature est tentante : un homme croise une personne dans les rues de Paris la nuit. Des souvenirs réapparaissent et l’amènent à enquêter sur cette personne. C’est toute une époque qui resurgit alors, avec ses fantômes et ses secrets.

Je parodie à très gros traits car on ne trouvera pas systématiquement cette histoire chez Modiano mais elle met en avant plusieurs thèmes et schémas qui reviennent effectivement dans les romans de l’auteur, liés à ses obsessions. Des enquêtes, des fantômes, des secrets, des identités troubles, le climat de l’Occupation et de l’après-guerre, Paris.

Son œuvre est moins répétitive qu’obsessionnelle : elle creuse inlassablement un univers intimement lié à sa propre histoire.

« Le Paris où j’ai vécu et que j’arpente dans mes livres n’existe plus. Je n’écris que pour le retrouver. Ce n’est pas de la nostalgie, je ne regrette pas du tout ce qui était avant. C’est simplement que j’ai fait de Paris ma ville intérieure, une cité onirique, intemporelle où les époques se superposent et où s’incarne ce que Nietzsche appelait “l’éternel retour”. Il m’est très difficile maintenant de la quitter. C’est ce qui me donne si souvent l’impression, que je n’aime pas, de me répéter, de tourner en rond. » Patrick Modiano dans Le Nouvel Observateur en 2007

« Sa lumière baigne parfois mes livres » déclarait-il dans son discours de réception au Nobel ; lui qui n’a eu de cesse d’être hanté par le Paris de la guerre et d’après-guerre.

Et c’est pour précisément ça qu’il a été couronné, pour son art de la mémoire, les destins insaisissables qu’il ressuscite et les éclairages sur le Paris de l’Occupation.

Modiano ne cherche pas tant à brosser le tableau historique de l’Occupation qu’à retranscrire l’atmosphère troublante de cette époque, qui a profondément marqué son enfance.

Cette sensibilité est nourrie par la vie de Modiano, enfant de la guerre. Ses parents comédiens ont traversé l’Occupation en se débrouillant, en vivant eux-mêmes de manière assez trouble, dans une zone grise. Son père notamment a caché son identité et participé au marché noir. L’auteur évoquera à plusieurs reprises un événement traumatisant de son enfance : quand il est arrêté avec son père et emmené dans le panier à salade. (Dans Dora Bruder, et Un Pedigree).

Au-delà de l’occupation, c’est dans un monde englouti que se situent les romans de l’auteur. Les numéros de téléphone ont des indicatifs (ANJOU 15-18 ; AUTEUIL 15-28… on pourrait créer un répertoire des numéros désuets cités dans ses livres), on vit dans des meublés dans les hôtels, on consulte l’annuaire, le bottin…

Dans Dora Bruder, Modiano dessine une « radiographie de la ville engloutie » et nous amène à « respirer l’odeur du temps » à travers son enquête minutieuse.

Modiano s’attache à ces détails qui n’en sont pas et font le sel d’une époque, qui font la vie.

L’émotion passe par le style chez Patrick Modiano. Si ses textes en semblent dénués, l’émotion est pourtant partout. Elle transpire dans les détails, la description du cadre, la mise en valeur de choses fugaces mais si prégnantes.

« Ce qui est intéressant c’est quand le style a un pouvoir émotionnel (…) Ce qui est intéressant c’est d’avoir une phrase qui produit une petite musique émotionnelle » Patrick Modiano

Son style est celui-là même, celui de la mélancolie, de la petite musique qui picote à l’intérieur du cerveau. Il envoûte subtilement, sans grandiloquence, sans artifice. J’aurais pu aussi parler d’une esthétique de la simplicité.

« Maintenant, les feuilles mortes tapissaient le trottoir d’une couche épaisse et collaient aux talons. Leur odeur amère était la même que celle des vieux journaux dont on tourne doucement les feuilles cassantes, une à une, à rebours du temps, pour essayer de retrouver une photo, un nom, la trace enfouie de quelqu’un. » Dans De si braves garçons.

Ce style ne plaît pas à tout le monde, mais il mérite d’être expérimenté. Et peut-être comme moi serez-vous conquis à jamais.

Que feriez-vous si vous découvriez un avis de recherche dans un vieux journal de 1941 ? Modiano, lui, plus de 50 ans après, s’inquiète encore de la disparition d’une jeune fille de 15 ans, Dora Bruder. Commence alors une longue et minutieuse enquête au fil des rues de Paris. Ce livre confronte deux destins réunis par la même tragédie : en septembre 1942, le père de l’auteur et la jeune Dora partaient dans le même convoi vers le camp de concentration d’Auschwitz.

En creux on lit le portrait de Modiano, et le souvenir de son père dans ces années-là. Une enquête sur les pas d’un fantôme qui lie grande histoire et intimité de l’auteur.

C’est le roman qui l’a vraiment révélé auprès du public (il obtient le Goncourt) et a fait connaître sa partition stylistique.

Le narrateur enquête ici sur sa propre histoire, en rencontrant des témoins de sa jeunesse (dont les noms déjà sont une aventure) : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé…

Des allures de roman policier avec des individus opaques, flous, révélateur des obsessions de l’auteur.

C’est avec ce roman que j’ai découvert Modiano, un coup de cœur immédiat. (Même si j’ai retrouvé dans mes livres d’enfance Catherine Certitude, tout a sans doute réellement commencé là).

C’est un de ses textes de « l’éternel retour », empreint de mélancolie, dans lequel le narrateur poursuit l’image de Louki, jeune femme rencontrée autrefois dans un café et sur les pas de laquelle il repart. Un récit plein de fantômes, de réminiscences et de nostalgie.

Philippe Jaenada a consacré un roman La Désinvolture est une bien belle chose, à cette femme (Jacqueline) et à ces désœuvrés de Saint-Germain-des-Prés après-guerre, les moineaux. Pas encore lu, il m’attend quelque part dans ma pile, mais il me semble parfait pour faire écho au roman de Modiano.

Fun fact : j’ai accouché le jour où j’ai commencé à lire ce roman. Je crois qu’il a donné à ma fille l’envie de venir au monde (ou du moins j’aime me le raconter ! 😄).

Parmi ses publications récentes, celle-ci permet de faire connaissance avec l’univers de l’auteur avec une histoire simple et fantomatique, dont il a le secret. Ce roman de fiction est à la fois une traque, une fuite en avant et un voyage dans le passé.

Un trésor caché, une maison d’enfance, des malfrats et des réunions secrètes, le tout servi par un style impeccable comme toujours.

Je pourrai aussi citer Accident nocturne, Un pedigree (plus frontalement autobiographique), Villa triste mais ce sera pour une autre fois. À vous de naviguer dans l’univers de Modiano !

Rendez-vous dans deux semaines pour un prochain sujet littéraire, sur lequel je tâcherai d’être moins enflammée.

Bonne fin d’année à toutes et tous. ✨

Julia

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