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Aux livres etc. · Jan 9, 2026

À quoi bon lire si on oublie tout ?

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Se rappeler de tout ce qu’on lit, impossible (et indésirable) ? L’art subtil d’oublier ce qu’on a lu pour devenir un meilleur lecteur.

Merci d’avoir pris le temps d’ouvrir cette 70ème édition de Aux livres, etc. 📚

Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.

Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.

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Meilleurs vœux à toutes et tous pour 2026 !

Que votre année soit riche en livres surprenants, enrichissants, bouleversants et en belles découvertes.

Qui n’en peut plus de lire partout des tops 5 des livres de 2025 ? ✋

L’overdose est totale. À tel point que mon envie de m’atteler à une telle liste s’est complétement évaporée.

Par contre, j’ai fait le test en fin de l’année, est-ce que je saurais me souvenir de toutes mes lectures ? J’ai lu une centaine de livres en 2025 et j’ai essayé d’en faire l’inventaire de tête, sans l’aide de la précieuse application qui me permet de consigner ce que je lis/ce que je veux/ce que je pense (Gleeph, pour ne pas la nommer)… J’ai pu à grand peine et sur toute une journée dresser une liste de 44 titres (en hésitant sur certains qui ont pu dater de l’année précédente).

Bon, est-ce bien utile de lire autant si c’est pour ne se souvenir que de la moitié, me direz-vous ?

La question est légitime, l’excès nuit en toutes choses. D’autant que parmi les livres omis, il y en a qui m’ont plu, des livres importants, des classiques aussi.

Si j’ai oublié les avoir lus cette année, il est pourtant évident que si l’on évoque Ulysse de Joyce je me rappellerai en avoir lu le dernier chapitre (Penelope, dans l’édition Folio 3 € dont j’ai déjà parlé). Lorsqu’il est question d’Adèle Yon, la vie d’Elisabeth me revient en tête. Et les souvenirs de ces deux livres sont d’ailleurs assez vifs.

Mais qu’en est-il de tous ces livres qu’on a lus et dont on a totalement oublié l’intrigue ?

C’est le moment où j’avoue que je n’ai qu’un souvenir vague de 1984 (Orwell) lu à l’adolescence, des Justes (Camus) lus dans la vingtaine et de l’Occupation (Ernaux) lu il y a seulement quatre ans (mais sans passion) !

La honte ? Est-ce bien normal ? Est-ce même souhaitable de lire autant si c’est pour tout oublier ?

Analysons le lien ténu entre oubli et littérature pour excuser (peut-être) mon amnésie.

Cette newsletter se repose sur le cours Inter-Âge d’Amélie Barabas à la Sorbonne, la lecture littéraire, module 10. Les citations en sont extraites.

À quoi ça sert de lire si l’on ne se rappelle pas des livres qu’on lit ?

La question est légitime, on l’a vu, tant il est fréquent de n’avoir que de vagues souvenirs d’un livre ouvert il y a quelques années (voire quelques mois pour les plus terribles 🙈).

La lecture, une émotion

Si l’on ne garde pas en mémoire le contenu d’un roman, il nous reste la lecture qu’on en a faite : une image, une scène, une ambiance…

C’est ce qu’on peut qualifier de lecture affective, que l’on trouve par exemple chez Proust. Les moments de lecture et les livres dont nous nous souvenons le plus intensément sont souvent ceux de notre enfance, période où la lecture est une découverte, un enrichissement fort et un moment de partage. L’activité, le loisir de la lecture fait appel à la mémoire affective et non intellectuelle.

« Ce qui nous en reste, ce n’est pas tant la pensée des auteurs que la trace des circonstances dans lesquelles nous les avons lues. » (Marcel Proust, sur la lecture d’enfance dans Sur la lecture )

Les livres offrent un point d’ancrage affectif : les sensations demeurent même s’il arrive d’en oublier l’intrigue. La lecture fonctionnerait donc comme la madeleine, laissant une empreinte sensible.

Marcel Proust empreint du souvenir fugace de sa dernière lecture ?

Pour Barthes également, la dimension du plaisir est fondamentale dans l’activité de lecture, plus que la mémoire intellectuelle.

« Ce que j’oublie c’est le texte, ce qui demeure c’est le plaisir » Roland Barthes

Une expérience fondamentale

Montaigne aussi reconnait l’oubli inhérent à l’activité de lecture. Les contenus s’envolent de notre esprit mais y demeure une trace diffuse et personnelle, une expérience acquise entre les pages plus qu’un savoir mémorisé.

« Je feuillette les livres, je ne les étudie pas ; ce que j’en retiens, c’est ce qui me sert, non ce que j’y ai appris. » Montaigne

L’étude alors apparait comme un remède à l’oubli. Pour mémoriser une œuvre, il faut l’annoter, la relire, la scruter, la détailler, l’analyser pour en tirer une trace plus scientifique, plus universitaire.

La lecture n’est pas seulement une transmission de sens mais aussi un événement de vie.

On retient davantage les moments de lecture, les sensations, les ambiances, les atmosphères que les textes.

Mais devons-nous mal vivre cet oubli ?

Faisons appel à la philosophie pour le savoir.

Et pour la faire courte : non !

L’oubli est inhérent à la vie.

Pour le philosophe Georges Gusdorf, se souvenir est un travail actif de réinterprétation dans lequel on organise le passé, sélectionne les souvenirs en fonction du présent. Ce n’est pas fixer toute la matière brute, c’est donner un sens à ce que l’on a traversé.

Oublier est donc une condition de la compréhension du passé : si l’on gardait en soi la somme de tous les événements vécus (de tout le texte lu), la mise en forme, la narration serait bien plus complexe à restituer.

Montaigne (encore lui) rejette également la mémoire dépôt, le stockage intégral des données, pour valoriser l’entendement, la conscience, la mise en compréhension et donc la mémoire active. Il souligne la nécessité d’un oubli volontaire et d’une assimilation des œuvres, dans le sens où l’on en intègre les idées. Il invite à être pénétré par le texte, à ce qu’il devienne intime pour être incorporé, absorbé, dissout en soi. Les détails eux ne se fixent pas. Il met ici en avant une mémoire plus physiologique, qui se confond avec l’individu et qui reste partielle et subjective.

La lecture produit une culture intime qui s’inscrit en nous, qui nourrit notre substance personnelle.

L’oubli favorise l’entendement et la conscience. Le texte est le point de départ d’une expérience intime, vécue en soi et qui laissera des traces subjectives.

« La fleur, c’est l’oubli de la graine » Marc Augé

Cherchez la graine. 📸 Sixteen Miles Out / Unsplash

Comment (malgré tout) nourrir en soi les souvenirs des lectures passées ?

Ou comment après avoir déculpabilisé vis-à-vis de l’oubli, on va quand même essayer de mettre en place des mécanismes pour cultiver une meilleure mémorisation.

  • Au cours de la lecture, prendre des notes, corner des pages (oui on peut), relever les citations qui vous touchent est un conseil de base, qu’il me parait même superflu de rappeler. Et pourquoi pas également consigner son ressenti et ses réflexions à la lecture d’un texte, cette nourriture intérieure étant aussi précieuse que le livre lui-même.

  • Pour en revenir à ma petite expérience, parmi les titres lus en 2025 dont je me souviens, ceux que je cite le plus spontanément sont ceux que j’ai adorés (donc ceux dont j’ai beaucoup [trop] parlé autour de moi) et ceux à qui j’ai consacré des critiques, revues sur Instagram ou des bookclubs. Ceux qui ont donc nourri une activité sociale de la lecture. Formaliser ses commentaires ou échanger avec des amis ou un groupe de lecture est une piste intéressante.

  • L’étude bien sûr, et l’on peut apprendre à tout âge, est un moyen assez sûr d’ancrer en soi l’expérience d’une œuvre.

Et relire ?

Relire un livre lu au collège et oublié depuis, relire son livre d’enfance préféré, relire un livre qu’on a adoré mais dont on ne se souvient de rien… Est-ce souhaitable ? En a-t-on même le temps ?

La relecture est un sujet à part entière, que je réserve pour une prochaine fois. 🤓

Exit les tops 2025, je vous partage mes 3 premières lectures de début d’année.

Le Sigisbée, Mathilde Desaché

J’avais hâte de découvrir ce roman, qui parait aujourd’hui, car je suis et j’apprécie le travail de sur sa newsletter et j’étais curieuse de lire ce qu’elle allait faire du format épistolaire, rare et savoureux.
Pari réussi, avec un ton et une correspondance affutée sous la plume de Caterina (la seule dont on lira les lettres), aristocrate vénitienne déchue qui écrit à sa fille (mais aussi à celui qui deviendra Stendhal), enlevée à trois ans par son sigisbée français. Sigisbée ? Je n’avais jamais rencontré ce terme qui qualifie l’homme de compagnie, chevalier servant d’une femme, choisi par son mari, qui s’engage à l’assister et à l’accompagner en toutes circonstances, palliant ainsi les absences, ou parfois l’indifférence, de celui-ci. Alléchant, non ? Cette pratique courante dans l’Italie du XVIIIe siècle s’est (malheureusement) perdue. Une relation floue et qui entraine des développements intéressants.

Plus qu’un trio amoureux, j’y ai vu l’histoire d’une mère qui se construit en écrivant, en se confessant à sa fille qu’elle n’a pas connue ou si peu. Je me suis par ailleurs délectée des passages et clins d’œil sur Stendhal.

Une lecture rapide, addictive et plaisante.

Les Terroiristes, ou le Clan de Très Cantous, Aurélie Soubiran

Dans le cadre de mes lectures sur le vin (si vous avez raté l’événement, il est encore temps de s’inscrire pour une rencontre livre et vin, avec Sandrine Goeyvaerts, par ici), mes aimables et adorables libraires m’ont prêté ce livre-enquête de Aurélie Soubiran, autrice spécialisée dans le vin. Elle dépeint le parcours de la famille Plageolles, noms de référence (père, fils et petits fils) pour les vins nature et la valorisation de la région de Gaillac.

Une lecture très instructive qui nous plonge au cœur des enjeux d’une exploitation viticole plus authentique et durable. Une histoire de famille et de rencontres autant que de vin.

Labeur, Julie Bouchard

J’avais déjà parlé de mon coup de cœur pour les nouvelles de Julie Bouchard, son premier roman m’a également plus que conquise ! Il réunit tout ce que j’aime : un format fragmentaire, court, virtuose, des tranches de vie, de l’humour, des surprises, une dimension quasi sociologique…

Vous pouvez lire ma déclaration d’amour à ce livre en détail sur Instagram.


Voilà tout pour aujourd’hui.

Merci pour votre (oublieuse) lecture et votre fidélité ! On se retrouve dans deux semaines autour d’un nouveau sujet.

D’ici là, lisez (et oubliez) bien.

Julia


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