Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.
Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.
Je souhaite qu’elle reste accessible à toutes et tous, j’ai envie d’échanger avec le plus grand nombre et de continuer à proposer librement mes questionnements, observations et recommandations.
Ceci étant dit, elle représente aussi beaucoup de travail (jusque deux jours entiers pour certaines éditions), une implication pour garder sa régularité et un exercice que je ne prends jamais à la légère. Donc après moult hésitations, réflexions, discussions avec mes comparses et amies rédactrices d’infolettres, et moult incitations de leur part, je me résous à ouvrir la possibilité de soutenir Aux livres, etc. (sans barrière à l’entrée).
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En partageant mon cas de conscience avec ma chère Louise Hourcade, notre discussion m’a conduite à me pencher sur le thème de l’argent en littérature (et il est si vaste). Dont acte, c’est parti.
Quel que soit l’angle sous lequel on prend le sujet, il me semble trop complexe de trancher dans le vif de cette question tant les deux sont liés.
Tout commence, ou plutôt s’accélère au XIXe siècle, véritable tournant du capitalisme qui s’est répandu jusque dans les esprits des auteurs… et leurs textes. La littérature aussi s’industrialise. À cette époque, les feuilletons se développent dans les journaux et la presse tourne à plein régime, on imprime à gogo et on y voit une manne de rendement, d’autant que l’instruction progresse aussi. Certains auteurs s’emparent du format pour gagner leur vie (Zola, Balzac, pour ne citer qu’eux). C’est tout un système économique qui se met en place.
Avant le XIXe, les auteur·ices proviennent surtout de milieux aisés, vivent de leur rente principalement. La littérature, art parmi les arts, n’est pas un gagne-pain. La question de l’argent ne se pose pas. On publie par amusement, pour la gloire ou pour faire circuler des idées, pas pour devenir milliardaire (et aujourd’hui encore qui pense faire fortune avec de belles histoires ? 😏). On écrit parce qu’on le peut, parce qu’on a « 500 livres de rente et une pièce à soi » (Virginia Woolf).
Nait alors une querelle entre les gens de Lettres qui défendent la Littérature avec un grand L (Sainte-Beuve en tête, déplorant la démocratisation de l’écriture) et ceux qui considèrent que ce travail mérite salaire (nous prendrons en fer de lance Zola).
On a d’un côté un défenseur les belles lettres, pour qui l’écrivain doit être aisé (de naissance donc) et instruit et ne peut pas dépendre d’une rémunération. De l’autre côté, un homme décomplexé par rapport à l’argent (ce qui ne l’empêchera pas d’en décrire les ravages), sans rente, qui estime qu’il doit pouvoir vivre de sa plume. Zola distingue toutefois son écriture pour la presse, qu’il « pisse », de sa grande œuvre, les Rougon-Macquart qu’il approche avec plus de soin.
Tous deux mettent en avant que le XIXème siècle voit la naissance de « deux littératures (qui) coexistent dans une proportion bien inégale et coexisteront de plus en plus » (Sainte-Beuve dans son pamphlet De la littérature industrielle, 1839) : une littérature commerciale (avec pour volonté de gagner de l’argent donc) et une « bonne littérature », fruit d’un travail acharné et désintéressé. Une vision plutôt bourgeoise de la littérature mais force est de constater que ces deux approches s’opposent jusqu’à aujourd’hui. Ne pointe-t-on pas parfois du doigt les maisons d’édition tiraillées entre œuvres littéraires plus confidentielles et gros appâts à lecteurs pour faire tourner la maison ?
« Avec l’argent sont nées les lettres modernes » Emile Zola
Non seulement il contribue à rendre l’argent romanesque mais il courut après les dettes toute sa vie (ou plutôt se cacha des huissiers). Titiou Lecoq y a consacré un ouvrage très accessible (et très drôle, comme toujours), Honoré et moi, que je vous recommande au passage.
Les héros balzaciens (archétypaux) veulent réussir, progresser socialement et l’argent, la richesse signe donc leur salut.
Balzac était simplement un homme de son temps et ambitionnait de faire du roman un outil historique de l’époque, un portrait de la société.
Certes La Fontaine fait danser sa cigale, pour mieux nous transmettre sa morale.
Certes Molière se joue de l’Avare mais sous un ressort comique, avec une visée tout aussi moraliste, pas pour en comprendre la psychologie ni l’origine.
Chez Balzac, le père Grandet par exemple est l’archétype du riche radin : il y a là une portée moraliste mais aussi sociologique (même si le mot ici est anachronique), Balzac décrit la logique d’accumulation capitaliste comme un principe structurant du monde social de son siècle.
On a parlé d’argent depuis l’antiquité mais jamais celui-ci n’eut une place centrale dans la littérature. C’est un vice, cette question est trop triviale pour la tragédie et les grandes œuvres (juste bonne pour les moralistes). Balzac (notamment) rend ce sujet sérieux. Avec l’avènement du roman, de la bourgeoisie et du capitalisme, l’économie se taille une place de choix dans les vies et donc dans les récits (et pas qu’en France : Dickens, Mann, Goethe et même Marx…). Le mouvement du réalisme ne peut que s’emparer de ce thème au cœur des préoccupations humaines au XIXe.
L’argent reste très présent (dans nos vies et) dans la littérature contemporaine, que ce soit pour dépeindre l’aisance des milieux favorisés (comme le faisait Sagan la plupart du temps, dans La Laisse notamment, intéressant de l’entendre en interview à ce propos ; lui a-t-on reproché d’être dispendieuse parce qu’elle était jeune ? Parce qu’elle était une femme ? Parce qu’elle était romancière ?), la lutte des classes (citons Martin Eden de Jack London) ou les rouages de la société de consommation (Les choses de Perrec, Regarde les lumières mon amour de Annie Ernaux).
A-t-on besoin de 500 livres de rente pour écrire ? L’écriture s’est évidemment démocratisée, la possibilité de publier aussi (dans une certaine mesure, l’entre soi ne s’éteint pas) et vivre de sa plume est désormais accepté mais reste une sinécure. Il y a une forme de résignation du côté des auteur·ices, pris entre leur désir d’écrire et la nécessité de gagner sa vie. Si on considère que 2000 personnes vivent de l’écriture romanesque en France aujourd’hui, combien d’auteur·ices exercent un « vrai métier » à côté ?
« On estime qu’environ 2 000 personnes en France parviennent à vivre exclusivement de leur plume, c’est-à-dire à dégager des revenus suffisants pour en vivre toute l’année. Un chiffre dérisoire au regard des plus de 100 000 titres publiés chaque année, qui révèle de profondes inégalités dans le monde littéraire — des disparités souvent sources de jalousie et de tensions ». Olivier Bessard-Banquy, spécialiste des lettres et de l’édition contemporaines, professeur des universités à l’Université Bordeaux Montaigne, sur France Culture
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le statut et la rémunération des gens de Lettres, et c’est ouvrir la porte à de longs débats. L’émission citée ci-dessus peut constituer une première approche intéressante.
📖 https://philitt.fr/2018/10/31/largent-obsession-du-siecle-de-balzac/
La revue étudiante de critique littéraire de l’université de MONTRÉAL, Fémur a consacré tout un numéro à l’Argent.
Explorez cette compilation de textes dans lesquels il est question d’argent.
Impossible de ne pas citer ce 18ème tome des Rougon Macquart après les développements ci-dessus. L’Argent traitait ici par l’un des maîtres du sujet en littérature.
L’Argent est le premier grand western financier des temps modernes : bilans falsifiés, connivences politiques, fièvre spéculative, manipulations médiatiques, rumeurs, scandales, coups de Bourse et coups de Jarnac, lutte à mort entre les loups-cerviers de la finance qui déjà rôdaient chez Balzac. S’inspirant de quelques faits divers retentissants, Zola décrit le culte nouveau du Veau d’or, la vie secrète de son temple, l’activité fiévreuse de ses desservants ; il dénombre ses élus et ses victimes.
Autopsie de l’autrice qui sonde son rapport à l’argent en toutes situations… et nous invite à nous interroger à notre tour.
« Je suis radine mais j’aimerais ne pas l’être. La première victime de ma radinerie, c’est moi.En effet je crois que vivre c’est dépenser, jouir, donner sans compter. Surtout, ne pas compter.Je peux me mettre en colère contre moi. Je peux réagir contre. Il n’en reste pas moins : mon premier instinct, c’est d’être radine.Je finirai comme grand-maman : invitant les autres, donnant, payant avec mon fric laborieusement économisé. Je serai la femme-qui-paie-plus-vite-que-son-ombre mais je resterai la radine : celle qui calcule.Parfois je me demande si c’est par radinerie aussi que j’écris. Pour que rien ne se perde. Pour recycler, rentabiliser tout ce qui m’arrive. Pour amasser mon passé, le constituer en réserve sonnante et trébuchante. Pour y entrer comme dans une salle au trésor et contempler mes pièces d’or. Pour investir et faire fructifier mon capital de sensations et de douleurs. »
Premier livre recommandé dans la première newsletter envoyée !
Il a depuis paru en poche et reçu le prix Sagan. Je ne me lasse pas de conseiller ce huis clos à suspens, un plaisir de lecture où il est notamment question d’une bataille autour d’un héritage familial.
Les Simart-Duteil ont marqué votre enfance. Leur nom si français, leur maison flanquée d’une tourelle — comme dans les contes —, leur allure bon chic bon genre ont imprimé sur le papier glacé de votre mémoire l’image d’une famille parfaite. Un jour, pourtant, vous les retrouvez à la page des faits divers, reclus dans un manoir normand aux volets fermés. Les souvenirs remontent et, par écran interposé, vous plongez dans la généalogie d’un huis clos.
Merci de m’avoir lue et merci à celles et ceux qui se rendront sur le Tipee.
À dans deux semaines pour un nouveau sujet littéraire ! Et a priori on va voyager. 🇧🇪
D’ici là, dépensez sans compter dans les librairies indépendantes. 😇
Julia

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