À la fin de Spider-Man : No Way Home, Peter Parker demande au Docteur Strange un sortilège qui efface son existence de la mémoire de tous ceux qu’il aime, y compris MJ. Il croit ainsi la libérer complètement de lui. Le film le prolonge plus tard par une lettre que Peter n’a jamais pu lui envoyer, où il écrit espérer que “quelque chose au fond d’elle se souvienne encore qu’elle l’aime”, comme si le scénario lui-même doutait de sa propre solution. Et c’est précisément là que la fiction rejoint quelque chose de très réel : la sociologie du sentiment amoureux montre depuis longtemps qu’effacer le souvenir d’une personne n’efface jamais ce qu’elle nous a appris à ressentir.
On en croise d’ailleurs la preuve tous les jours, sans magie ni multivers. On a tous croisé quelqu’un qui prétend avoir totalement oublié son premier amour, plus aucune émotion, plus aucun souvenir précis, une page tournée depuis longtemps. Et pourtant, il suffit parfois d’une chanson, d’une odeur, d’un prénom entendu par hasard, pour que quelque chose remonte, sans qu’on sache vraiment nommer quoi. Ce n’est pas un hasard. Ce qu’on croit avoir oublié continue souvent de structurer, en silence, la façon dont on aime après.
Anthony Giddens a proposé un concept utile pour comprendre ce mécanisme, celui de la réflexivité du soi. Selon lui, l’identité moderne ne se construit pas comme un bloc figé, mais comme un récit qu’on réécrit en permanence, en intégrant nos expériences passées comme autant de points de repère. Le premier amour occupe une place particulière dans ce récit, parce qu’il constitue souvent le premier moment où l’on expérimente, en pratique, ce que signifie désirer quelqu’un, s’attacher, avoir peur de perdre. Même quand les souvenirs précis s’effacent, ce moment continue d’exister comme référence silencieuse à partir de laquelle on continue, sans le savoir, de mesurer toutes les relations suivantes.
Niklas Luhmann va plus loin encore. Dans son ouvrage consacré à l’amour, il montre que sentir de l’amour ne va pas de soi, cela suppose d’avoir appris un code, un ensemble de gestes, de mots, d’attentes socialement construits, qui rendent possible l’expression même de ce sentiment. Ce code, on l’apprend rarement dans un livre. On l’apprend en le vivant, la première fois, avec toute la maladresse que cela suppose. Le premier amour fonctionne ainsi comme une sorte d’alphabétisation affective. On peut très bien oublier la personne précise qui nous l’a enseigné, sans jamais désapprendre l’alphabet lui-même.
Cette distinction rejoint d’ailleurs un acquis solide de la psychologie cognitive, celle entre mémoire explicite et mémoire implicite. La première correspond à ce qu’on peut raconter consciemment, un prénom, une date, une rupture. La seconde correspond à des automatismes, des réflexes, des manières de réagir qu’on a intégrées sans effort de mémorisation volontaire. Une personne peut perdre presque tout accès à la première tout en conservant intacte la seconde. C’est très exactement ce qui permet de comprendre pourquoi on peut dire sincèrement “je ne me souviens de rien” tout en continuant d’agir, dans ses relations suivantes, comme si ce premier apprentissage n’avait jamais cessé de jouer un rôle. Le sort de Doctor Strange, aussi puissant soit-il, n’aurait donc jamais pu toucher qu’une seule de ces deux mémoires.
Reste une question qu’on pose rarement : pourquoi certaines ruptures laissent-elles une trace si profonde, alors que d’autres semblent s’effacer presque sans effort ? Diane Vaughan a consacré toute une enquête à cette question, en interrogeant plus d’une centaine de couples séparés. Sa conclusion bouscule l’idée d’une rupture comme événement soudain. Elle montre qu’une séparation commence presque toujours en secret, bien avant d’être annoncée. L’un des deux partenaires entame, seul, un lent travail de détachement, envoie des signaux discrets de son insatisfaction, sans que l’autre les perçoive comme tels sur le moment. Quand la rupture devient enfin publique, elle n’est donc que la partie visible d’un processus commencé bien plus tôt.
Cette découverte change beaucoup de choses à la façon dont on comprend l’oubli qui suit. Si la rupture elle-même est un processus étalé dans le temps, rarement vécu au même rythme par les deux personnes concernées, il n’y a aucune raison que l’oubli, lui, obéisse à un calendrier plus net. Celui qui a initié la rupture a souvent eu le temps de s’y préparer intérieurement, de reconstruire le sens de la relation avant même qu’elle ne se termine officiellement. Celui qui la subit, en revanche, doit reconstruire ce sens après coup, à froid, ce qui explique pourquoi certaines premières histoires d’amour, interrompues sans que la personne ait eu le temps de les intégrer à son propre récit, continuent de peser bien plus longtemps que d’autres. Peter, en s’effaçant seul de la mémoire de MJ, lui a précisément volé ce temps-là.
Alors, peut-on vraiment oublier son premier amour ? Sans doute pas complètement, et peut-être pas de la façon dont on l’imagine. On peut perdre le fil du récit, les dates, le visage précis. Mais ce que ce premier amour nous a appris à ressentir, à espérer, à redouter, continue généralement de circuler sous la surface, bien après que l’histoire elle-même a cessé d’être racontée. Peter Parker pensait qu’effacer un souvenir suffisait à effacer un lien.
La sociologie, elle, raconte une autre histoire : on peut retirer le nom, le visage, jusqu’au moindre souvenir explicite de quelqu’un, il restera toujours, quelque part, la trace de ce qu’il nous a appris à devenir. Un sortilège peut faire oublier un prénom. Aucun ne défait jamais complètement ce que l’amour a construit.
📚 Bibliographie
Anthony Giddens, Modernity and Self-Identity: Self and Society in the Late Modern Age, Polity Press, 1991
Niklas Luhmann, Amour comme passion. Pour une théorie de la sexualité, Aubier, 1990 [1982]
Diane Vaughan, Uncoupling: Turning Points in Intimate Relationships, Oxford University Press, 1986
Madeleine Moulin & Alain Eraly (dir.), Sociologie de l’amour, Presses de l’Université de Bruxelles, 1995

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