Ă la fin de Spider-Man : No Way Home, Peter Parker prend une dĂ©cision quâil ne partage avec personne. Il demande au Docteur Strange dâeffacer son existence de la mĂ©moire de tous ceux quâil aime, y compris MJ, qui nâa jamais donnĂ© son accord. Peter agit seul, persuadĂ© de la protĂ©ger dâun danger rĂ©el, celui dâĂȘtre identifiĂ©e et menacĂ©e Ă cause de lui. Mais il ne lui laisse jamais la possibilitĂ© de choisir elle-mĂȘme ce quâelle est prĂȘte Ă risquer pour continuer Ă lâaimer en connaissance de cause. Ce geste, aussi sincĂšre soit-il dans son intention, pose une question qui dĂ©passe largement le film. ProtĂ©ger quelquâun quâon aime peut-il justifier de dĂ©cider, seul, ce quâil doit savoir ou ignorer ?
Georg Simmel a montrĂ©, dĂšs 1908, que le secret nâest jamais un simple silence neutre. Dans son ouvrage consacrĂ© Ă la question, il explique que taire une information Ă quelquâun produit toujours un dĂ©sĂ©quilibre de pouvoir entre celui qui sait et celui qui ignore. Le secret, Ă©crit-il, est un problĂšme fondamental de la vie sociale, il structure les hiĂ©rarchies autant quâil protĂšge. Autrement dit, mĂȘme quand lâintention est gĂ©nĂ©reuse, le fait de garder une information pour soi installe automatiquement une asymĂ©trie entre les deux personnes concernĂ©es, lâune agit en pleine connaissance de cause, lâautre non.
John Stuart Mill offre un cadre plus tranchant encore pour juger ce type de dĂ©cision. Il pose, dĂšs le dix-neuviĂšme siĂšcle, un principe devenu central en Ă©thique, celui selon lequel on ne peut lĂ©gitimement restreindre la libertĂ© de quelquâun que pour Ă©viter un tort Ă autrui, jamais simplement pour son propre bien tel que quelquâun dâautre lâaurait dĂ©cidĂ© Ă sa place. Ce principe, connu sous le nom de harm principle, sâapplique difficilement Ă lâamour, oĂč les frontiĂšres entre se sacrifier pour lâautre et dĂ©cider pour lâautre sont rarement aussi nettes que dans un texte de philosophie politique. Mais il Ă©claire prĂ©cisĂ©ment ce que fait Peter. Il ne demande jamais Ă MJ ce quâelle est prĂȘte Ă risquer. Il dĂ©cide, seul, que la connaissance elle-mĂȘme est un danger dont il faut la priver.
Ce dilemme, loin dâĂȘtre purement fictif, a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© empiriquement chez de vrais couples. James Coyne a thĂ©orisĂ©, au dĂ©but des annĂ©es 1990, un concept appelĂ© protective buffering, cette stratĂ©gie qui consiste Ă cacher ses inquiĂ©tudes Ă son partenaire pour le prĂ©server dâun poids Ă©motionnel. Une Ă©tude menĂ©e sur des couples oĂč lâun des deux venait de faire un infarctus montre que plus le patient dissimule ses soucis, plus sa propre dĂ©tresse augmente, encore visible six mois plus tard. Et le mĂ©canisme fonctionne dans les deux sens : quand câest le conjoint en bonne santĂ© qui pratique le mĂȘme silence protecteur, câest lui qui en paie le prix psychologique.
Une autre Ă©tude apporte une nuance encore plus Ă©clairante pour comprendre le choix de Peter. Finkenauer et Hazam ont montrĂ© que dissimuler une information Ă son partenaire amĂ©liore la satisfaction de la personne qui protĂšge, mais dĂ©grade celle de la personne protĂ©gĂ©e. Le silence, aussi bien intentionnĂ© soit-il, profite dâabord Ă celui qui dĂ©cide de le garder. Câest prĂ©cisĂ©ment ce que vit Peter Ă la fin du film, soulagĂ© dâavoir ârĂ©glĂ©â le problĂšme Ă sa maniĂšre, pendant que MJ, elle, perd purement et simplement lâhistoire quâelle a vĂ©cue.
Ce mĂȘme champ de recherche a aussi identifiĂ© ce qui fonctionne rĂ©ellement mieux que le silence protecteur, un concept que les chercheurs appellent le communal coping, ou lâaffrontement partagĂ© dâune difficultĂ©. PlutĂŽt que de porter seul le poids dâun problĂšme pour Ă©pargner lâautre, ce mode de fonctionnement consiste Ă le transformer en un problĂšme commun, ânotreâ difficultĂ© plutĂŽt que âmaâ difficultĂ©, discutĂ©e Ă deux, affrontĂ©e Ă deux. Les Ă©tudes montrent que ce choix est associĂ© Ă une meilleure qualitĂ© de la relation, une dĂ©tresse plus faible chez les deux partenaires, et une plus grande capacitĂ© du couple Ă traverser les Ă©preuves suivantes. Peter aurait pu proposer ce choix Ă MJ, or, il ne le lui a jamais posĂ©.
Alors, doit-on protĂ©ger lâautre en lui mentant ? La rĂ©ponse la plus honnĂȘte est non, pas de cette façon-lĂ . Ce nâest pas lâintention de protĂ©ger qui pose problĂšme, elle reste souvent sincĂšre et mĂȘme gĂ©nĂ©reuse. Câest le fait de la transformer en dĂ©cision unilatĂ©rale et irrĂ©versible, qui prive lâautre de la possibilitĂ© de choisir comment affronter, Ă ses cĂŽtĂ©s, ce qui les menace. Peter nâa pas seulement menti Ă MJ sur un fait. Il lui a retirĂ©, pour toujours, le droit de dĂ©cider elle-mĂȘme ce quâaimer valait la peine de risquerâŠ
đ Bibliographie
Georg Simmel, Le secret et les sociétés secrÚtes, 1908
John Stuart Mill, De la liberté, 1859
James C. Coyne & al., Hiding Worries from Oneâs Spouse: Associations Between Coping via Protective Buffering and Distress in Male Post-Myocardial Infarction Patients and Their Wives, Journal of Behavioral Medicine, 1990s
Catrin Finkenauer & Rivka Hazam, étude sur le secret et la satisfaction conjugale, 2000
Aucun post

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.