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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Jul 31, 2026

Doit-on protĂ©ger l’autre en lui mentant, comme l’a fait Spider-Man avec MJ ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

À la fin de Spider-Man : No Way Home, Peter Parker prend une dĂ©cision qu’il ne partage avec personne. Il demande au Docteur Strange d’effacer son existence de la mĂ©moire de tous ceux qu’il aime, y compris MJ, qui n’a jamais donnĂ© son accord. Peter agit seul, persuadĂ© de la protĂ©ger d’un danger rĂ©el, celui d’ĂȘtre identifiĂ©e et menacĂ©e Ă  cause de lui. Mais il ne lui laisse jamais la possibilitĂ© de choisir elle-mĂȘme ce qu’elle est prĂȘte Ă  risquer pour continuer Ă  l’aimer en connaissance de cause. Ce geste, aussi sincĂšre soit-il dans son intention, pose une question qui dĂ©passe largement le film. ProtĂ©ger quelqu’un qu’on aime peut-il justifier de dĂ©cider, seul, ce qu’il doit savoir ou ignorer ?

Georg Simmel a montrĂ©, dĂšs 1908, que le secret n’est jamais un simple silence neutre. Dans son ouvrage consacrĂ© Ă  la question, il explique que taire une information Ă  quelqu’un produit toujours un dĂ©sĂ©quilibre de pouvoir entre celui qui sait et celui qui ignore. Le secret, Ă©crit-il, est un problĂšme fondamental de la vie sociale, il structure les hiĂ©rarchies autant qu’il protĂšge. Autrement dit, mĂȘme quand l’intention est gĂ©nĂ©reuse, le fait de garder une information pour soi installe automatiquement une asymĂ©trie entre les deux personnes concernĂ©es, l’une agit en pleine connaissance de cause, l’autre non.

John Stuart Mill offre un cadre plus tranchant encore pour juger ce type de dĂ©cision. Il pose, dĂšs le dix-neuviĂšme siĂšcle, un principe devenu central en Ă©thique, celui selon lequel on ne peut lĂ©gitimement restreindre la libertĂ© de quelqu’un que pour Ă©viter un tort Ă  autrui, jamais simplement pour son propre bien tel que quelqu’un d’autre l’aurait dĂ©cidĂ© Ă  sa place. Ce principe, connu sous le nom de harm principle, s’applique difficilement Ă  l’amour, oĂč les frontiĂšres entre se sacrifier pour l’autre et dĂ©cider pour l’autre sont rarement aussi nettes que dans un texte de philosophie politique. Mais il Ă©claire prĂ©cisĂ©ment ce que fait Peter. Il ne demande jamais Ă  MJ ce qu’elle est prĂȘte Ă  risquer. Il dĂ©cide, seul, que la connaissance elle-mĂȘme est un danger dont il faut la priver.

Ce dilemme, loin d’ĂȘtre purement fictif, a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© empiriquement chez de vrais couples. James Coyne a thĂ©orisĂ©, au dĂ©but des annĂ©es 1990, un concept appelĂ© protective buffering, cette stratĂ©gie qui consiste Ă  cacher ses inquiĂ©tudes Ă  son partenaire pour le prĂ©server d’un poids Ă©motionnel. Une Ă©tude menĂ©e sur des couples oĂč l’un des deux venait de faire un infarctus montre que plus le patient dissimule ses soucis, plus sa propre dĂ©tresse augmente, encore visible six mois plus tard. Et le mĂ©canisme fonctionne dans les deux sens : quand c’est le conjoint en bonne santĂ© qui pratique le mĂȘme silence protecteur, c’est lui qui en paie le prix psychologique.

Une autre Ă©tude apporte une nuance encore plus Ă©clairante pour comprendre le choix de Peter. Finkenauer et Hazam ont montrĂ© que dissimuler une information Ă  son partenaire amĂ©liore la satisfaction de la personne qui protĂšge, mais dĂ©grade celle de la personne protĂ©gĂ©e. Le silence, aussi bien intentionnĂ© soit-il, profite d’abord Ă  celui qui dĂ©cide de le garder. C’est prĂ©cisĂ©ment ce que vit Peter Ă  la fin du film, soulagĂ© d’avoir “rĂ©glĂ©â€ le problĂšme Ă  sa maniĂšre, pendant que MJ, elle, perd purement et simplement l’histoire qu’elle a vĂ©cue.

Ce mĂȘme champ de recherche a aussi identifiĂ© ce qui fonctionne rĂ©ellement mieux que le silence protecteur, un concept que les chercheurs appellent le communal coping, ou l’affrontement partagĂ© d’une difficultĂ©. PlutĂŽt que de porter seul le poids d’un problĂšme pour Ă©pargner l’autre, ce mode de fonctionnement consiste Ă  le transformer en un problĂšme commun, “notre” difficultĂ© plutĂŽt que “ma” difficultĂ©, discutĂ©e Ă  deux, affrontĂ©e Ă  deux. Les Ă©tudes montrent que ce choix est associĂ© Ă  une meilleure qualitĂ© de la relation, une dĂ©tresse plus faible chez les deux partenaires, et une plus grande capacitĂ© du couple Ă  traverser les Ă©preuves suivantes. Peter aurait pu proposer ce choix Ă  MJ, or, il ne le lui a jamais posĂ©.

Alors, doit-on protĂ©ger l’autre en lui mentant ? La rĂ©ponse la plus honnĂȘte est non, pas de cette façon-lĂ . Ce n’est pas l’intention de protĂ©ger qui pose problĂšme, elle reste souvent sincĂšre et mĂȘme gĂ©nĂ©reuse. C’est le fait de la transformer en dĂ©cision unilatĂ©rale et irrĂ©versible, qui prive l’autre de la possibilitĂ© de choisir comment affronter, Ă  ses cĂŽtĂ©s, ce qui les menace. Peter n’a pas seulement menti Ă  MJ sur un fait. Il lui a retirĂ©, pour toujours, le droit de dĂ©cider elle-mĂȘme ce qu’aimer valait la peine de risquer


📚 Bibliographie

Georg Simmel, Le secret et les sociétés secrÚtes, 1908

John Stuart Mill, De la liberté, 1859

James C. Coyne & al., Hiding Worries from One’s Spouse: Associations Between Coping via Protective Buffering and Distress in Male Post-Myocardial Infarction Patients and Their Wives, Journal of Behavioral Medicine, 1990s

Catrin Finkenauer & Rivka Hazam, étude sur le secret et la satisfaction conjugale, 2000

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