Le 30 mai 2026, Gabriel Attal a lancé sa campagne présidentielle à Paris avec un slogan martelé comme un mantra : “la force d’agir”. “En exerçant le pouvoir, j’ai mûri, j’ai acquis une force, la force d’agir”, a-t-il déclaré, présentant son passage à Matignon comme la preuve qu’il sait transformer les choses plutôt que se contenter de les commenter. Deux mois plus tard, la Gironde brûle à nouveau, presque exactement comme en 2022, l’été qui avait précédé une autre promesse de Macron, celle de moderniser entièrement la flotte de Canadair d’ici 2027. Or c’est justement Gabriel Attal qui, en février 2024, en tant que Premier ministre, a signé le décret d’économies qui a conduit la France à renoncer à deux de ces appareils, selon un rapport sénatorial de la sénatrice Les Républicains Françoise Dumont. Autrement dit, au moment précis où il fallait transformer une promesse en décision budgétaire concrète, celui qui revendique aujourd’hui “la force d’agir” a choisi l’inverse. C’est ce paradoxe qui mérite d’être déplié.
Pour comprendre ce qui se joue vraiment, il faut d’abord savoir qu’un pan entier de la sociologie politique étudie précisément cette question, sous le nom de sociologie de l’action publique. Ce champ de recherche s’est construit à partir d’un constat dérangeant, fait dans les années 1970 par les politistes américains Jeffrey Pressman et Aaron Wildavsky. En étudiant un programme fédéral d’aide à l’emploi lancé à Oakland, ils ont montré qu’une décision politique, aussi ferme soit-elle sur le papier, se transforme presque toujours en traversant les étapes administratives et budgétaires qui séparent l’annonce de sa réalisation concrète. Plus il y a d’étapes, plus le risque est grand que la décision initiale soit édulcorée, retardée, voire abandonnée en cours de route, sans qu’aucune trahison explicite n’ait jamais été formulée. En France, le politiste Patrick Hassenteufel a repris cette approche dans son manuel de référence sur l’action publique. Sa conclusion est nette : la mise en œuvre d’une décision n’est jamais une simple formalité technique, c’est un lieu à part entière où se rejouent les rapports de pouvoir et les vraies priorités, souvent bien loin de ce qu’annonçait le discours initial.
C’est très exactement ce mécanisme qu’on observe avec les Canadair. La décision existe, elle est même inscrite dans la loi début 2023. Mais entre cette décision et sa réalisation concrète s’intercalent des arbitrages budgétaires annuels, des choix d’économies, des priorités redéfinies gouvernement après gouvernement. C’est précisément dans cet espace-là, celui de la mise en œuvre, que Gabriel Attal a agi en 2024, non pas en annulant frontalement une promesse, ce qui aurait été politiquement coûteux, mais en signant un décret d’économies plus large qui, mécaniquement, a fait disparaître deux Canadair du budget réel.
Le politiste américain Murray Edelman permet de comprendre pourquoi ce type de décision reste politiquement peu coûteux, alors même que ses effets concrets sont mesurables des années plus tard. Dans ses travaux sur les usages symboliques du pouvoir, il montre que le discours politique fonctionne souvent comme un geste rassurant en soi, davantage que comme une description fidèle de ce qui se passe réellement dans l’appareil d’État. Un slogan comme “la force d’agir” agit sur ce même registre. Il ne décrit pas un bilan, il produit une impression.
Le parcours de Gabriel Attal sous la présidence d’Emmanuel Macron est, sur le papier, une ascension fulgurante. Entré au gouvernement en octobre 2018 comme secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation, il devient porte-parole du gouvernement en 2020, ministre du Budget en 2022, ministre de l’Éducation nationale en juillet 2023, puis Premier ministre le 9 janvier 2024, à 34 ans, le plus jeune de l’histoire de la Cinquième République. Il démissionne le 16 juillet 2024, après la défaite du camp présidentiel aux élections législatives provoquées par la dissolution de l’Assemblée. Sa fiche biographique précise qu’il a grandi dans une famille aisée et a été scolarisé à l’École alsacienne, un établissement privé parisien réputé pour son élitisme (contrairement à ce que l’intéressé veut nous faire croire avec son RP de caliméro).
Sur l’épisode des Canadair, il faut aussi mentionner l’objection avancée par son camp, qui rappelle que son gouvernement en a commandé deux la même année 2024, une première depuis 2007. C’est exact, mais il s’agit d’un programme mutualisé et financé par l’Union européenne, pas d’un choix budgétaire français autonome ! Il aura fallu un nouveau mégafeu, dans l’Aude en 2025, pour que la France commande enfin deux appareils sur ses propres deniers, avec une livraison prévue en 2032 et 2033, cinq à six ans après l’échéance promise par Macron en 2022.
Cela dit, ce mécanisme éclaire un phénomène plus large que le seul cas d’Attal. Bourdieu a montré que le pouvoir politique repose en grande partie sur un capital symbolique, c’est-à-dire un crédit, une réputation, une image de compétence, qui peut s’accumuler indépendamment des résultats matériels obtenus. Ce capital n’a pas besoin d’être vrai pour fonctionner, il a seulement besoin d’être cru ! Guy Debord est allé plus loin en montrant que la politique contemporaine tend à se transformer en spectacle, où le discours sur l’action finit par remplacer l’action elle-même, où gouverner devient d’abord une mise en scène destinée à un public plutôt qu’une transformation réelle du réel. “La force d’agir” fonctionne exactement sur ce registre : la formule agit, elle produit un effet de conviction, indépendamment de ce qu’elle recouvre vraiment dans les faits.
Le problème, c’est que ce capital symbolique et le monde matériel ne se paient jamais sur le même compte. Quand un slogan échoue à convaincre, son auteur perd un peu de crédit, tout au plus. Quand une décision budgétaire est retardée, ce sont des avions qui ne volent pas, des forêts qui brûlent plus longtemps, des maisons qui ne sont pas assurées, des vies qui basculent, sans qu’aucun responsable politique n’en paie jamais le prix au même niveau que ceux qui le subissent !
Gabriel Attal demande aujourd’hui aux Français de lui confier le pouvoir le plus élevé qui existe dans ce pays, au nom d’une force d’agir qu’il dit avoir acquise en l’exerçant. Mais l’exercice du pouvoir, précisément, n’a pas suffi à transformer une promesse aussi consensuelle et peu clivante que le renouvellement d’une flotte d’avions contre les incendies. Si l’action politique échoue déjà sur un sujet où personne, ni à droite ni à gauche, ne conteste l’urgence, il y a peu de raisons de croire qu’elle suffira demain à trancher les arbitrages autrement plus difficiles que réclame une présidence…
En conclusion, la force d’agir ne se démontre pas dans un slogan : elle se vérifie dans ce qu’on choisit de financer quand personne ne regarde encore ! Et peut-être aussi dans la capacité à assumer d’où l’on part, plutôt qu’à réécrire son propre récit... Gabriel Attal, scolarisé dès la maternelle dans l’un des établissements privés les plus sélectifs du 6e arrondissement de Paris, a pourtant été jusqu’à décrire publiquement une enfance difficile… Un homme capable de retoucher jusqu’à son propre enfance pour paraître plus proche des Français qu’il ne l’a réellement été a-t-il vraiment la force d’agir, ou seulement celle de raconter qu’il agit ?
📚 Bibliographie
Jeffrey L. Pressman & Aaron B. Wildavsky, Implementation, University of California Press, 1973
Patrick Hassenteufel, Sociologie politique de l’action publique, Armand Colin, 2011 (2ᵉ éd. 2021)
Murray Edelman, The Symbolic Uses of Politics, University of Illinois Press, 1964
Rapport sénatorial de Françoise Dumont (Les Républicains), sécurité civile, Sénat, 21 novembre 2024

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