L’idée est solidement installée dans l’imaginaire collectif : l’été serait la saison des aventures, des rencontres sans lendemain, du fameux “charo” version vacances. Les données disent pourtant autre chose, et c’est nettement plus intéressant que le cliché…
Le vrai pic d’activité des applications de rencontre n’a en réalité rien à voir avec l’été. Il se situe le premier dimanche de janvier, surnommé le “Dating Sunday”, suivi d’un second pic début février avant la Saint-Valentin, dans la logique de ce qu’on appelle la “cuffing season”, la période où l’on cherche activement à se caser pour l’hiver. Tinder à elle seule revendique environ 75 millions d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde, un volume qui ne connaît aucun sursaut particulier en juillet ou en août. Et l’application illustre au passage un autre chiffre qui a plus à voir avec les inégalités de genre qu’avec la saison, les femmes n’y “likent” en moyenne que 14 % des profils qui leur sont proposés contre 46 % pour les hommes, ce qui leur vaut un taux de match nettement plus élevé, autour de 10,5 %, soit environ six fois supérieur à celui des hommes. Cette asymétrie structure le fonctionnement des applications toute l’année, hiver comme été, et n’a rien de spécifiquement estival non plus.
Mais l’été garde malgré tout un lien très fort avec les histoires d’amour, seulement pas de la façon qu’on imagine. L’Insee a publié une étude entière sur la saisonnalité des mariages en France, et les chiffres sont frappants : 68 % des mariages ont désormais lieu entre mai et septembre, avec un pic en juillet. Rien qu’en juin 2019, 19 % de tous les mariages de l’année ont été célébrés.
Ce n’est pas une constante immuable de la nature humaine. L’Insee le précise elle-même dans le titre de son étude, se marier l’été est une habitude récente. Le sociologue français Joffre Dumazedier permet de comprendre pourquoi, dans son ouvrage fondateur sur la sociologie du loisir publié en 1962. Il montre que la démocratisation des congés payés a transformé, en quelques décennies, le temps libre en une valeur sociale centrale, au même titre que le travail, et non plus en un simple moment résiduel entre deux périodes d’activité. Avant cette transformation, se marier obéissait à d’autres calendriers, souvent liés aux cycles agricoles ou religieux. C’est seulement une fois que l’été est devenu, socialement, le temps sanctuarisé de la famille réunie et disponible, que le mariage a fini par s’y installer massivement.
Ce déplacement raconte quelque chose de plus profond sur la structure même de nos rites amoureux. L’ethnologue Arnold van Gennep, dont on a déjà parlé pour comprendre le crush d’été, prenait précisément le mariage comme exemple central de ce qu’il appelle un rite de passage complet, un individu quitte un statut, traverse une phase intermédiaire, puis rejoint une nouvelle position sociale pleinement reconnue. Le crush de vacances, lui, ne parcourt jamais ce chemin en entier. Il s’arrête à la deuxième étape, cette parenthèse liminale où les statuts s’effacent, sans jamais atteindre la troisième, celle de la réintégration dans une position nouvelle et stable. Le mariage d’été, à l’inverse, est la version aboutie du même rituel, la même saison, le même relâchement du quotidien, mais poussés jusqu’à leur terme officiel plutôt que refermés en silence à la rentrée.
Reste alors une question qui mérite qu’on s’y attarde : si les chiffres contredisent aussi nettement l’idée que l’été serait la saison des rencontres éphémères, pourquoi cette croyance reste-t-elle aussi ancrée ? Émile Durkheim parle de représentation collective. Cela désigne ces systèmes de croyances partagées par un groupe social tout entier, qui organisent notre façon de percevoir un phénomène, indépendamment de sa réalité statistique, et qui s’imposent à l’individu de l’extérieur, un peu comme une évidence qu’on n’a jamais vraiment choisi de croire. Ces représentations ne se construisent pas à partir de données chiffrées, elles se construisent par répétition, à travers les films, les chansons, les publicités de vacances, les récits que chacun se raconte et se transmet. L’idée du “flirt de vacances” fonctionne exactement de cette manière, un scénario culturel tellement répété, de Dirty Dancing aux tubes de l’été, qu’il finit par se substituer, dans l’esprit collectif, à ce que les chiffres montrent réellement.
Cela dit, cette représentation collective ne tient pas en l’air toute seule, elle s’incarne concrètement dans une iconographie très reconnaissable, martelée chaque année avec la même régularité que le retour des beaux jours. Les comédies romantiques d’été, les publicités pour boissons fraîches montrant des inconnus qui se croisent sur une plage, les tubes qui reviennent en boucle à la radio chaque juin, tout ce petit théâtre visuel et sonore fonctionne comme une chambre d’écho. Chaque été, cette imagerie se redépose un peu plus sur l’expérience réelle des gens, au point que beaucoup finissent par mesurer leurs propres vacances à l’aune de ce récit, plutôt que l’inverse. Ce n’est donc pas la réalité qui façonne l’image du crush d’été. C’est bien souvent l’image qui vient façonner, ou du moins colorer, la façon dont on raconte sa propre réalité une fois rentré.
Cette pression narrative a d’ailleurs un revers qu’on évoque assez peu : l’été est aussi, très concrètement, une période où énormément de gens sont seuls, au sens purement factuel du terme, sans que cela ait quoi que ce soit de triste en soi. Mais dans un contexte social saturé par le récit du flirt de vacances, ce célibat estival devient difficile à assumer tel quel, sans justification ni compensation. Elizabeth Brake a proposé, pour décrire ce mécanisme plus large, le concept d’amatonormativité, cette présomption sociale selon laquelle tout le monde irait naturellement mieux dans une relation amoureuse exclusive, et selon laquelle ce type de relation devrait toujours primer sur les autres formes de vie affective. L’été, sous ce prisme, ne se contente pas de proposer le récit du crush comme une option parmi d’autres. Il le présente presque comme la seule façon légitime de vivre cette saison, ce qui pousse une partie des célibataires à se sentir obligés de basculer, au moins en façade, en mode charo, non pas nécessairement par désir réel, mais pour ne pas avoir à revendiquer un célibat que la norme collective peine encore à considérer comme une option pleinement satisfaisante en elle-même.
Alors, l’été est-il vraiment une saison de charo ? Les chiffres répondent plutôt non. C’est même presque l’inverse : l’été français ressemble moins à une saison de rencontres nouvelles qu’à une saison de confirmation, celle où l’on formalise ce qui a commencé ailleurs, souvent bien avant, un soir de janvier peut-être. Le charo de vacances existe, il est même sociologiquement documenté, mais il reste l’exception qui confirme une règle beaucoup plus sage, celle d’un pays qui, dans l’ensemble, préfère se marier au soleil plutôt que d’y multiplier les histoires sans lendemain. S’il continue d’y croire, c’est surtout parce qu’on ne cesse de le lui raconter, en boucle, chaque été, jusqu’à ce que ce récit finisse par peser sur celles et ceux qui n’ont, cette année, personne à charo, et qui n’ont pourtant rien de moins bien loti que les autres.
📚 Bibliographie
Insee Focus, Se marier en été est une habitude récente : 150 ans de saisonnalité des mariages, n°225, 2021
Insee Focus, Les mariages en 2022 et 2023, n°321
Joffre Dumazedier, Vers une civilisation du loisir ?, Seuil, 1962
Arnold van Gennep, Les Rites de passage, Émile Nourry, 1909
Émile Durkheim, « Représentations individuelles et représentations collectives », Revue de métaphysique et de morale, 1898

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