En juin 2024, Charli XCX sort Brat, un album qui devient en quelques semaines bien plus quâun simple disque. Le mot âbratâ sâimpose comme un Ă©tat dâesprit, celui dâune confiance assumĂ©e, imparfaite, un peu chaotique, revendiquĂ©e sans complexe. Le phĂ©nomĂšne dĂ©passe la musique au point que la campagne prĂ©sidentielle de Kamala Harris sâen empare cet Ă©tĂ©-lĂ , Charli XCX dĂ©clarant elle-mĂȘme sur les rĂ©seaux sociaux que âKamala is bratâ. Pendant tout un Ă©tĂ©, ce mot condense un mĂ©lange prĂ©cis dâhĂ©donisme, de lĂącher-prise et dâautodĂ©rision fĂ©minine assumĂ©e.
Deux ans plus tard, en juillet 2026, la mĂȘme Charli XCX sort un nouvel album, Music, Fashion, Film, qui rompt dĂ©libĂ©rĂ©ment avec cette esthĂ©tique. Le disque se referme sur un morceau oĂč le cinĂ©aste David Cronenberg, pionnier du body horror, livre un monologue glaçant sur la mort, rĂ©pĂ©tant que âpersonne ne dure Ă©ternellementâ. Le contraste est total avec lâĂ©nergie insouciante de Brat. Cette bascule, venue de lâintĂ©rieur mĂȘme du phĂ©nomĂšne, pose une question simple : cette insouciance-lĂ a-t-elle vraiment survĂ©cu, ou nâĂ©tait-elle que le climat dâun moment prĂ©cis, dĂ©jĂ refermĂ© ?
Pour y rĂ©pondre, il faut un outil que le thĂ©oricien culturel britannique Raymond Williams a proposĂ© dĂšs les annĂ©es 1950, celui de structure of feeling, littĂ©ralement structure du sentiment. Williams dĂ©signe par lĂ une expĂ©rience collective, encore diffuse et pas totalement formulĂ©e, propre Ă un moment historique prĂ©cis, que lâart parvient Ă capter avant mĂȘme que le discours officiel ou la pensĂ©e thĂ©orique ne la nomme clairement. Une structure de sentiment ne sâexplique jamais complĂštement sur le moment. Elle ne devient lisible quâaprĂšs coup, une fois quâon peut la comparer Ă ce qui lâa suivie.
Vu sous cet angle, le Brat Summer nâĂ©tait pas quâune esthĂ©tique ou une campagne marketing rĂ©ussie. CâĂ©tait la cristallisation dâun climat Ă©motionnel trĂšs datĂ©, celui de lâaprĂšs-pandĂ©mie tardif, un besoin collectif de relĂąchement aprĂšs des annĂ©es de contrĂŽle et dâanxiĂ©tĂ©. Ce relĂąchement portait une charge fĂ©ministe prĂ©cise, et elle se lisait dâautant mieux quâelle se dĂ©finissait en creux, par opposition Ă deux autres figures fĂ©minines qui occupaient le terrain Ă la mĂȘme pĂ©riode. Dâun cĂŽtĂ©, la âclean girlâ, cette figure de perfection permanente qui dominait les rĂ©seaux sociaux, optimisĂ©e, lisse, jamais en dĂ©faut. De lâautre, la âtrad wifeâ, ce mouvement viral apparu sur TikTok dĂšs 2022, qui cĂ©lĂšbre au contraire un retour Ă des rĂŽles de genre traditionnels, foyer, maternitĂ©, dĂ©pendance Ă©conomique au conjoint, prĂ©sentĂ© par ses adeptes comme un choix libĂ©rateur, mais largement critiquĂ© par les chercheuses fĂ©ministes comme une rĂ©gression habillĂ©e en autonomie.
Brat refusait les deux Ă la fois, aussi bien lâinjonction Ă lâoptimisation permanente que le retour nostalgique Ă la femme au foyer, pour leur prĂ©fĂ©rer le droit Ă la contradiction, Ă lâincohĂ©rence, Ă lâimperfection assumĂ©e. Le contraste est dâautant plus frappant quâun an Ă peine avant Brat, lâĂ©tĂ© 2023 avait Ă©tĂ© dominĂ© par lâesthĂ©tique du film Barbie, tout en rose et en maximalisme assumĂ©. Dâun Ă©tĂ© Ă lâautre, lâĂ©poque semblait donc passer dâun extrĂȘme Ă un autre, sans que ces deux esthĂ©tiques soient pourtant vĂ©ritablement opposĂ©es sur le fond, puisque toutes deux, Ă leur maniĂšre, revendiquaient une fĂ©minitĂ© dĂ©complexĂ©e plutĂŽt que discrĂšte. Le fait que ce climat Brat ait ensuite trouvĂ© une traduction politique, via une campagne prĂ©sidentielle, confirme Ă quel point il dĂ©passait la simple tendance musicale.
Cette ambivalence rejoint un mĂ©canisme plus gĂ©nĂ©ral, que le sociologue Georg Simmel, dĂ©jĂ convoquĂ© pour comprendre la mĂ©canique de la mode, avait dĂ©crit avec prĂ©cision : toute tendance porte en elle les germes de sa propre fin, elle perd sa force distinctive Ă mesure quâelle se gĂ©nĂ©ralise, quâelle est rĂ©cupĂ©rĂ©e, citĂ©e, commercialisĂ©e par tous. Un mot repris par une campagne prĂ©sidentielle, dĂ©clinĂ© en produits dĂ©rivĂ©s, citĂ© dans des articles de presse pendant des mois, a statistiquement peu de chances de conserver la charge subversive quâil avait Ă son origine. Le mĂ©dia Feminism in India a rĂ©sumĂ© ce paradoxe avec justesse : un mouvement de contestation peut finir par ĂȘtre recyclĂ© par le systĂšme mĂȘme quâil prĂ©tendait contester, au point de le renforcer plutĂŽt que de le fragiliser. Ce nâest donc pas un hasard si celle qui a créé ce climat est aussi la premiĂšre Ă sâen Ă©loigner, en signant un disque hantĂ© par la pression de devoir dĂ©sormais ĂȘtre, comme elle le formule elle-mĂȘme, âle bon type de bienâ, moralement irrĂ©prochable plutĂŽt que simplement libre. Le fond du problĂšme nâa donc pas changĂ©, il a juste changĂ© de forme, la pression esthĂ©tique dâhier est devenue la pression morale dâaujourdâhui.
Alors, lâinsouciance du Brat Summer est-elle toujours dâactualitĂ© ? Sous sa forme de 2024, non, et son autrice elle-mĂȘme semble en ĂȘtre la premiĂšre convaincue. Mais le besoin plus profond quâelle exprimait, celui de lĂącher prise face Ă une Ă©poque anxiogĂšne, nâa probablement pas disparu, il a seulement cessĂ© dâavoir un nom. Câest peut-ĂȘtre ça, la vraie leçon de Williams : une structure de sentiment ne meurt jamais vraiment, elle change juste de costume, en attendant quâon trouve les mots pour la nommer Ă nouveau.
đ Bibliographie
Raymond Williams, Preface to Film, Film Drama, 1954
Raymond Williams, The Long Revolution, Chatto & Windus, 1961
Georg Simmel, « Fashion », International Quarterly, vol. 10, 1904
« Feminism, so confusing: Charli XCXâs Brat and nihilistic feminism », Communication and Critical/Cultural Studies, vol. 23, n°2, 2026
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