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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 9, 2026

Le Brat Summer est-il déjà mort ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

En juin 2024, Charli XCX sort Brat, un album qui devient en quelques semaines bien plus qu’un simple disque. Le mot “brat” s’impose comme un Ă©tat d’esprit, celui d’une confiance assumĂ©e, imparfaite, un peu chaotique, revendiquĂ©e sans complexe. Le phĂ©nomĂšne dĂ©passe la musique au point que la campagne prĂ©sidentielle de Kamala Harris s’en empare cet Ă©tĂ©-lĂ , Charli XCX dĂ©clarant elle-mĂȘme sur les rĂ©seaux sociaux que “Kamala is brat”. Pendant tout un Ă©tĂ©, ce mot condense un mĂ©lange prĂ©cis d’hĂ©donisme, de lĂącher-prise et d’autodĂ©rision fĂ©minine assumĂ©e.

Deux ans plus tard, en juillet 2026, la mĂȘme Charli XCX sort un nouvel album, Music, Fashion, Film, qui rompt dĂ©libĂ©rĂ©ment avec cette esthĂ©tique. Le disque se referme sur un morceau oĂč le cinĂ©aste David Cronenberg, pionnier du body horror, livre un monologue glaçant sur la mort, rĂ©pĂ©tant que “personne ne dure Ă©ternellement”. Le contraste est total avec l’énergie insouciante de Brat. Cette bascule, venue de l’intĂ©rieur mĂȘme du phĂ©nomĂšne, pose une question simple : cette insouciance-lĂ  a-t-elle vraiment survĂ©cu, ou n’était-elle que le climat d’un moment prĂ©cis, dĂ©jĂ  refermĂ© ?

Pour y rĂ©pondre, il faut un outil que le thĂ©oricien culturel britannique Raymond Williams a proposĂ© dĂšs les annĂ©es 1950, celui de structure of feeling, littĂ©ralement structure du sentiment. Williams dĂ©signe par lĂ  une expĂ©rience collective, encore diffuse et pas totalement formulĂ©e, propre Ă  un moment historique prĂ©cis, que l’art parvient Ă  capter avant mĂȘme que le discours officiel ou la pensĂ©e thĂ©orique ne la nomme clairement. Une structure de sentiment ne s’explique jamais complĂštement sur le moment. Elle ne devient lisible qu’aprĂšs coup, une fois qu’on peut la comparer Ă  ce qui l’a suivie.

Vu sous cet angle, le Brat Summer n’était pas qu’une esthĂ©tique ou une campagne marketing rĂ©ussie. C’était la cristallisation d’un climat Ă©motionnel trĂšs datĂ©, celui de l’aprĂšs-pandĂ©mie tardif, un besoin collectif de relĂąchement aprĂšs des annĂ©es de contrĂŽle et d’anxiĂ©tĂ©. Ce relĂąchement portait une charge fĂ©ministe prĂ©cise, et elle se lisait d’autant mieux qu’elle se dĂ©finissait en creux, par opposition Ă  deux autres figures fĂ©minines qui occupaient le terrain Ă  la mĂȘme pĂ©riode. D’un cĂŽtĂ©, la “clean girl”, cette figure de perfection permanente qui dominait les rĂ©seaux sociaux, optimisĂ©e, lisse, jamais en dĂ©faut. De l’autre, la “trad wife”, ce mouvement viral apparu sur TikTok dĂšs 2022, qui cĂ©lĂšbre au contraire un retour Ă  des rĂŽles de genre traditionnels, foyer, maternitĂ©, dĂ©pendance Ă©conomique au conjoint, prĂ©sentĂ© par ses adeptes comme un choix libĂ©rateur, mais largement critiquĂ© par les chercheuses fĂ©ministes comme une rĂ©gression habillĂ©e en autonomie.

Brat refusait les deux Ă  la fois, aussi bien l’injonction Ă  l’optimisation permanente que le retour nostalgique Ă  la femme au foyer, pour leur prĂ©fĂ©rer le droit Ă  la contradiction, Ă  l’incohĂ©rence, Ă  l’imperfection assumĂ©e. Le contraste est d’autant plus frappant qu’un an Ă  peine avant Brat, l’étĂ© 2023 avait Ă©tĂ© dominĂ© par l’esthĂ©tique du film Barbie, tout en rose et en maximalisme assumĂ©. D’un Ă©tĂ© Ă  l’autre, l’époque semblait donc passer d’un extrĂȘme Ă  un autre, sans que ces deux esthĂ©tiques soient pourtant vĂ©ritablement opposĂ©es sur le fond, puisque toutes deux, Ă  leur maniĂšre, revendiquaient une fĂ©minitĂ© dĂ©complexĂ©e plutĂŽt que discrĂšte. Le fait que ce climat Brat ait ensuite trouvĂ© une traduction politique, via une campagne prĂ©sidentielle, confirme Ă  quel point il dĂ©passait la simple tendance musicale.

Cette ambivalence rejoint un mĂ©canisme plus gĂ©nĂ©ral, que le sociologue Georg Simmel, dĂ©jĂ  convoquĂ© pour comprendre la mĂ©canique de la mode, avait dĂ©crit avec prĂ©cision : toute tendance porte en elle les germes de sa propre fin, elle perd sa force distinctive Ă  mesure qu’elle se gĂ©nĂ©ralise, qu’elle est rĂ©cupĂ©rĂ©e, citĂ©e, commercialisĂ©e par tous. Un mot repris par une campagne prĂ©sidentielle, dĂ©clinĂ© en produits dĂ©rivĂ©s, citĂ© dans des articles de presse pendant des mois, a statistiquement peu de chances de conserver la charge subversive qu’il avait Ă  son origine. Le mĂ©dia Feminism in India a rĂ©sumĂ© ce paradoxe avec justesse : un mouvement de contestation peut finir par ĂȘtre recyclĂ© par le systĂšme mĂȘme qu’il prĂ©tendait contester, au point de le renforcer plutĂŽt que de le fragiliser. Ce n’est donc pas un hasard si celle qui a créé ce climat est aussi la premiĂšre Ă  s’en Ă©loigner, en signant un disque hantĂ© par la pression de devoir dĂ©sormais ĂȘtre, comme elle le formule elle-mĂȘme, “le bon type de bien”, moralement irrĂ©prochable plutĂŽt que simplement libre. Le fond du problĂšme n’a donc pas changĂ©, il a juste changĂ© de forme, la pression esthĂ©tique d’hier est devenue la pression morale d’aujourd’hui.

Alors, l’insouciance du Brat Summer est-elle toujours d’actualitĂ© ? Sous sa forme de 2024, non, et son autrice elle-mĂȘme semble en ĂȘtre la premiĂšre convaincue. Mais le besoin plus profond qu’elle exprimait, celui de lĂącher prise face Ă  une Ă©poque anxiogĂšne, n’a probablement pas disparu, il a seulement cessĂ© d’avoir un nom. C’est peut-ĂȘtre ça, la vraie leçon de Williams : une structure de sentiment ne meurt jamais vraiment, elle change juste de costume, en attendant qu’on trouve les mots pour la nommer Ă  nouveau.

📚 Bibliographie
Raymond Williams,
Preface to Film, Film Drama, 1954
Raymond Williams,
The Long Revolution, Chatto & Windus, 1961
Georg Simmel, « Fashion »,
International Quarterly, vol. 10, 1904
« Feminism, so confusing: Charli XCX’s Brat and nihilistic feminism »,
Communication and Critical/Cultural Studies, vol. 23, n°2, 2026

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