Chaque Ă©tĂ©, la mĂȘme scĂšne se rĂ©pĂšte des milliers de fois. Deux personnes qui, dans leur vie ordinaire, ne se seraient probablement jamais adressĂ© la parole, se retrouvent Ă tout se dire en trois jours, sur une plage, dans un camping, au comptoir dâun bar de vacances. LâintensitĂ© surprend souvent les intĂ©ressĂ©s eux-mĂȘmes, tout comme la lĂ©gĂšretĂ© avec laquelle on finit par se dire au revoir, parfois avec des grandes promesses, mais sans vraiment y croire. Ce contraste entre lâintensitĂ© du moment et la dĂ©sinvolture de la fin donne Ă ce genre dâhistoire une rĂ©putation de sentiment mineur, un amour de second rang. Or, ce nâest pas un hasard romantique, câest un mĂ©canisme social prĂ©cis, datant de bien avant lâinvention du mot âcrushâ.
Arnold van Gennep a montrĂ©, dĂšs 1909, que la vie sociale est ponctuĂ©e de rites de passage. Il pensait surtout Ă des Ă©vĂ©nements comme le mariage ou les initiations, ces moments oĂč on quitte un statut pour en adopter un nouveau. Il dĂ©coupe ce genre de moment en trois temps : dâabord on se sĂ©pare de sa place habituelle, ensuite on traverse une sorte de sas intermĂ©diaire, et enfin on rejoint une nouvelle position sociale bien dĂ©finie. Prenez un mariage traditionnel : avant, on est âcĂ©libataireâ, pendant la cĂ©rĂ©monie on nâest plus vraiment lâun ni encore tout Ă fait lâautre, et aprĂšs, on ressort âmariĂ©â. Lâanthropologue britannique Victor Turner sâest concentrĂ© sur ce moment du milieu, ce sas, quâil appelle la liminalitĂ©, ce moment oĂč lâon nâest plus tout Ă fait ce quâon Ă©tait, sans ĂȘtre encore autre chose.
Turner remarque un phĂ©nomĂšne frappant dans ce sas : les Ă©tiquettes sociales qui organisent dâhabitude nos rapports aux autres sâeffacent temporairement. Il appelle ça la communitas, un lien direct et presque Ă©galitaire entre des gens qui, en temps normal, ne se seraient jamais sentis proches. Son exemple classique vient des rites dâinitiation africains, oĂč des jeunes de milieux diffĂ©rents, une fois isolĂ©s ensemble pour le rituel, se retrouvent traitĂ©s exactement de la mĂȘme façon, sans distinction de rang. Les vacances dâĂ©tĂ© fonctionnent sur un principe trĂšs proche. On quitte son bureau, son quartier, son rĂŽle habituel de collĂšgue ou de voisin, pour entrer dans une parenthĂšse oĂč personne, autour de soi, ne connaĂźt ce rĂŽle. Le serveur du bar de plage ne sait pas que vous ĂȘtes cadre supĂ©rieur ou Ă©tudiant boursier. Il ne voit que vous, ici, maintenant.
Câest prĂ©cisĂ©ment cette parenthĂšse qui explique pourquoi un crush dâĂ©tĂ© semble ignorer des barriĂšres qui, le reste de lâannĂ©e, trient silencieusement qui lâon rencontre et qui lâon aime. On a dĂ©jĂ montrĂ©, dans un prĂ©cĂ©dent article, que lâamitiĂ© obĂ©it Ă un principe appelĂ© lâhomophilie : concrĂštement, on sâattache dâabord aux gens qui nous ressemblent socialement, par lâorigine, le niveau dâĂ©tudes, le milieu professionnel, un peu comme si un filtre invisible triait en permanence nos rencontres. LâĂ©tĂ©, et sa parenthĂšse liminale dĂ©crite par Turner, brouille temporairement ce filtre. Le mĂ©tier de lâautre, son quartier, son cercle social dâorigine, deviennent momentanĂ©ment secondaires, remplacĂ©s par ce qui se voit et se vit dans lâinstant, un sourire, une conversation, une soirĂ©e.
Mais cette mĂȘme parenthĂšse explique aussi pourquoi la fin de lâhistoire ressemble si souvent Ă ce silence poli quâon laisse sâinstaller plutĂŽt que dâassumer une vraie rupture. Le rite de passage de Van Gennep ne sâarrĂȘte pas au sas du milieu, il prĂ©voit toujours un troisiĂšme temps, celui du retour, oĂč lâon rĂ©intĂšgre sa place sociale habituelle. Une fois rentrĂ©s chacun chez soi, les statuts, les distances gĂ©ographiques, les cercles sociaux dâorigine reprennent leurs droits, exactement le filtre dâhomophilie quâon avait mis en pause tout lâĂ©tĂ©. Ne pas recontacter lâautre Ă la rentrĂ©e nâest donc pas nĂ©cessairement un manque de sincĂ©ritĂ© sur le moment. Câest souvent, sans quâon se le formule aussi clairement, la reconnaissance que cette connexion tenait en grande partie aux conditions trĂšs particuliĂšres qui lâavaient rendue possible, des conditions qui viennent de disparaĂźtre dâun coup, avec le retour du quotidien.
Pour autant, ça ne dit pas quâil faut ghoster les gens : ce nâest pas parce que la dilution de ce lien sâexplique sociologiquement quâelle est dĂ©sirable ou quâelle dispense de toute considĂ©ration pour lâautre ! Reste alors une question quâon se pose forcĂ©ment en refermant cette parenthĂšse : peut-on faire quelque chose contre cette dilution presque automatique ? Turner lui-mĂȘme a prolongĂ© sa thĂ©orie en remarquant que dans les sociĂ©tĂ©s tribales quâil Ă©tudiait, ce genre de parenthĂšse arrivait une fois, imposĂ©e par un rituel obligatoire, alors que nos sociĂ©tĂ©s modernes ont inventĂ© quelque chose dâassez diffĂ©rent : la possibilitĂ© de se rejouer volontairement, autant de fois quâon veut, ce mĂȘme sas hors du temps. Il appelle ça le liminoĂŻde. Un festival, un voyage entre amis, une soirĂ©e un peu Ă part, ce sont des liminoĂŻdes : des parenthĂšses quâon choisit, quâon peut recommencer, contrairement au rite tribal quâon ne vit quâune fois dans sa vie. Autrement dit, rien nâoblige Ă vivre cette suspension du quotidien une seule fois, lâĂ©tĂ©, avant de la refermer pour de bon.
ConcrĂštement, cela suggĂšre une piste : ce qui menace un crush dâĂ©tĂ©, ce nâest pas le retour du quotidien en lui-mĂȘme, câest le fait que chacun retourne dans une structure sociale totalement sĂ©parĂ©e de celle de lâautre. La connexion tenait parce que les deux mondes habituels Ă©taient absents. Pour quâelle survive, il faudrait donc lâinverse dâun retour Ă deux structures sĂ©parĂ©es : introduire lâautre dans son propre monde, ses amis, ses habitudes, plutĂŽt que de laisser la relation exister uniquement dans cette bulle hors sol. Ce nâest pas une garantie, mais câest la seule vraie option que la thĂ©orie laisse entrevoir : transformer un lien de circonstance en lien qui traverse, pour de bon, les deux vies ordinaires quâil avait justement permis dâoublier le temps dâun Ă©tĂ©.
Alors, le crush dâĂ©tĂ© est-il un amour au rabais ? Non, et câest mĂȘme lâinverse quâil faudrait dire. Ce nâest pas un amour diminuĂ©, câest un amour dĂ©barrassĂ©, le temps dâun Ă©tĂ©, de tout ce qui filtre habituellement nos attachements, le mĂ©tier, le quartier, le statut, tout ce qui dĂ©cide en silence qui a le droit dâaimer qui. Ce que nos amours ordinaires appellent pudiquement de la âcompatibilitĂ©â nâest souvent quâune accumulation de ces filtres sociaux, et le crush dâĂ©tĂ© a simplement eu le courage, ou lâinconscience, de sâen passer. Sâil sâĂ©vapore si souvent en septembre, ce nâest donc pas la preuve quâil valait moins. Câest la preuve que le reste de lâannĂ©e, nos amours restent, elles, sous la surveillance constante dâun tri quâon ne remarque mĂȘme plus. Peut-ĂȘtre que ce quâil faudrait vraiment se demander, ce nâest pas pourquoi le crush dâĂ©tĂ© ne dure pas, mais pourquoi on accepte, tout le reste de lâannĂ©e, dâaimer sous surveillance.
đ Bibliographie
Arnold van Gennep, Les Rites de passage, Ămile Nourry, 1909
Victor Turner, The Ritual Process: Structure and Anti-Structure, Aldine, 1969
Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin & James M. Cook, « Birds of a Feather: Homophily in Social Networks », Annual Review of Sociology, 2001
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