Note importante : cette analyse mobilise des outils sociologiques contemporains, Tilly, Gramsci, Crenshaw, Davis, pour relire un Ă©vĂ©nement de 1877. Ces concepts nâexistaient pas Ă lâĂ©poque. Lâobjectif est dâĂ©clairer ce qui sâest passĂ©, pas de lâanachroniser.
1. La dépression économique comme condition de la mobilisation
En 1877, les Ătats-Unis traversent leur quatriĂšme annĂ©e consĂ©cutive de dĂ©pression Ă©conomique depuis la Panique de 1873. Les compagnies ferroviaires ont procĂ©dĂ© Ă plusieurs baisses de salaires successives. La Baltimore and Ohio Railroad coupe les salaires une deuxiĂšme fois en un an le 14 juillet 1877. Câest la goutte qui fait dĂ©border. Charles Tilly, dans La France conteste, montre que la mobilisation collective nâĂ©merge pas de la misĂšre absolue mais dâune rupture dans ce que les gens considĂšrent comme tolĂ©rable ! Les cheminots de 1877 nâĂ©taient pas les plus pauvres dâAmĂ©rique : ils avaient des organisations, des rĂ©seaux, une conscience de leurs droits. Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui les a rendus capables dâagir.
2. Une des premiĂšres grĂšves gĂ©nĂ©rales de lâhistoire amĂ©ricaine
Le 22 juillet 1877, environ 1 500 cheminots et habitants de Saint-Louis dĂ©clenchent une grĂšve qui sâĂ©tend rapidement aux tonneliers, boulangers, gaziers, mariniers, brasseurs, cigariers, menuisiers. La ville sâarrĂȘte. Câest lâune des premiĂšres grĂšves gĂ©nĂ©rales de lâhistoire des Ătats-Unis, un Ă©vĂ©nement sans prĂ©cĂ©dent Ă cette Ă©chelle. Durkheim, dans De la division du travail social, montre que la solidaritĂ© organique des sociĂ©tĂ©s industrielles peut produire des formes de conscience collective puissantes quand les travailleurs reconnaissent leur interdĂ©pendance. Ă Saint-Louis, cette interdĂ©pendance devient visible en quelques heures : arrĂȘter les chemins de fer, câest arrĂȘter toute la ville !
3. Lâalliance noir-blanc comme rupture historique
Ă Saint-Louis, des travailleurs blancs et noirs sâunissent dans la grĂšve. Câest un fait extraordinaire dans lâAmĂ©rique de 1877, douze ans aprĂšs la fin de lâesclavage, dans un pays oĂč la sĂ©grĂ©gation raciale structure chaque aspect de la vie sociale. Cette alliance est fragile : elle se fissurera vers la fin, quand les dirigeants blancs de la grĂšve refuseront de laisser les travailleurs noirs sâexprimer lors dâun meeting. KimberlĂ© Crenshaw, dans ses travaux sur lâintersectionnalitĂ©, montre que les solidaritĂ©s de classe ne gomment pas automatiquement les hiĂ©rarchies raciales. Saint-Louis en est une dĂ©monstration prĂ©coce et douloureuse : lâunitĂ© ouvriĂšre interraciale est possible, mais elle doit ĂȘtre construite activement, elle ne vient pas dâelle-mĂȘme.
4. Le Workingmenâs Party : un parti ouvrier socialiste
La Commune de Saint-Louis est organisĂ©e par le Workingmenâs Party of the United States (WPUSA), directement influencĂ© par la PremiĂšre Internationale de Marx et par les rĂ©volutionnaires allemands et français exilĂ©s aprĂšs 1848 et 1871. Le journal Missouri Republican Ă©crit le 27 juillet : âLes Internationalistes ont pris le contrĂŽle de la grĂšve, comme les communistes avaient pris le contrĂŽle de Paris.â Ce nâest pas une mĂ©taphore : les dirigeants du mouvement revendiquaient explicitement la nationalisation des chemins de fer. Karl Marx, dans Le Capital, thĂ©orise que le chemin de fer est lâinfrastructure centrale du capitalisme industriel. Les grĂ©vistes de Saint-Louis lâavaient compris intuitivement : prendre le contrĂŽle des rails, câest prendre le contrĂŽle de lâĂ©conomie.
5. Une gestion non violente et organisée du pouvoir
Contrairement Ă dâautres villes oĂč la grĂšve dĂ©gĂ©nĂšre en Ă©meutes et pillages, Saint-Louis se distingue par son organisation disciplinĂ©e. Les grĂ©vistes contrĂŽlent la circulation, autorisent le passage des trains de voyageurs et des convois de nourriture pour le bĂ©tail, interdisent les dĂ©bordements. Le comitĂ© exĂ©cutif gĂšre la ville comme un gouvernement provisoire. Erving Goffman, dans La Mise en scĂšne de la vie quotidienne, montre que la lĂ©gitimitĂ© dâune institution se construit par la performance de ses actes. Le comitĂ© de Saint-Louis performe dĂ©libĂ©rĂ©ment la responsabilitĂ© et lâordre pour se distinguer du chaos que les Ă©lites leur prĂ©disent. Câest une stratĂ©gie politique consciente.
6. LâĂtat comme bras armĂ© du capital
La rĂ©pression ne vient pas de nulle part. Le maire de Saint-Louis mobilise 700 policiers et miliciens le 26 juillet. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral envoie 3 000 soldats fĂ©dĂ©raux, rappelĂ©s pour lâoccasion de la frontiĂšre oĂč ils combattaient les peuples autochtones. 5 000 supplĂ©tifs sont financĂ©s directement par les compagnies ferroviaires. Angela Davis, dans Are Prisons Obsolete?, montre que les forces de lâordre amĂ©ricaines ont Ă©tĂ© historiquement construites pour protĂ©ger la propriĂ©tĂ© privĂ©e et rĂ©primer les rĂ©sistances ouvriĂšres et raciales. Ă Saint-Louis en 1877, cette vĂ©ritĂ© est nue : les soldats qui Ă©crasent la grĂšve sont payĂ©s par les mĂȘmes entreprises qui ont baissĂ© les salairesâŠ
7. La mémoire ouvriÚre effacée
La Commune de Saint-Louis est lâune des premiĂšres grĂšves gĂ©nĂ©rales de lâhistoire amĂ©ricaine. Elle a durĂ© plusieurs jours, impliquĂ© des dizaines de milliers de travailleurs, et failli renverser lâordre Ă©conomique dâune grande ville industrielle. Pourtant, elle est presque inconnue. Michel-Rolph Trouillot, dans Silencing the Past, montre que lâhistoire nâest pas un enregistrement neutre du passĂ© : elle est produite par des rapports de pouvoir qui dĂ©cident ce qui mĂ©rite dâĂȘtre retenu et ce qui doit ĂȘtre oubliĂ©. La Commune de Saint-Louis dĂ©range trop de mythes fondateurs amĂ©ricains : le mythe de lâharmonie de classes, le mythe de la mĂ©ritocratie, le mythe de lâexceptionnalisme amĂ©ricain impermĂ©able au socialisme. Elle a Ă©tĂ© effacĂ©e.
8. LâhĂ©ritage europĂ©en dans la conscience ouvriĂšre amĂ©ricaine
Les dirigeants de la grĂšve sont majoritairement des immigrants allemands et français, exilĂ©s aprĂšs lâĂ©chec de la rĂ©volution de 1848 en Allemagne et aprĂšs lâĂ©crasement de la Commune de Paris en 1871. Ils apportent avec eux une culture politique ouvriĂšre, une expĂ©rience de lâorganisation collective, un vocabulaire de la lutte de classes. Pierre Bourdieu, dans La Distinction, parle de capital culturel incorporĂ© : des dispositions acquises par la socialisation qui persistent dans les pratiques. Ces immigrants ont incorporĂ© une culture rĂ©volutionnaire europĂ©enne et lâont transplantĂ©e dans le Missouri. Saint-Louis de 1877 est autant un produit de Paris 1871 que de la dĂ©pression amĂ©ricaine de 1873.
9. La défaite comme leçon structurelle
La Commune de Saint-Louis dure moins de deux semaines. Le quartier gĂ©nĂ©ral des grĂ©vistes est pris dâassaut, 70 dirigeants sont arrĂȘtĂ©s, 131 leaders syndicaux sont licenciĂ©s par la Burlington Railroad. Les baisses de salaires restent en place. Rien ne change matĂ©riellement. Et pourtant, lâĂ©vĂ©nement laisse des traces durables : il prouve que la grĂšve gĂ©nĂ©rale est possible aux Ătats-Unis, que les travailleurs noirs et blancs peuvent sâunir, que les chemins de fer peuvent ĂȘtre arrĂȘtĂ©s. Antonio Gramsci, dans les Cahiers de prison, distingue la guerre de mouvement, la confrontation directe, de la guerre de position, la construction patiente dâune hĂ©gĂ©monie culturelle et politique. Saint-Louis est une guerre de mouvement perdue. Mais elle pose les bases dâune guerre de position qui continuera pendant des dĂ©cennies dans le mouvement ouvrier amĂ©ricain.
10. Un Ă©vĂ©nement qui dit quelque chose sur aujourdâhui
En 1877, des travailleurs ont pris le contrĂŽle dâune grande ville amĂ©ricaine pendant plusieurs jours, organisĂ© une grĂšve gĂ©nĂ©rale interraciale, nationalisĂ© temporairement les chemins de fer, et gĂ©rĂ© lâordre public sans violence. Ils ont Ă©tĂ© Ă©crasĂ©s par une coalition dâĂtat, de milices et de capitaux privĂ©s. Zygmunt Bauman, dans La ModernitĂ© liquide, dĂ©crit un monde oĂč les liens collectifs se dissolvent, oĂč lâaction collective devient de plus en plus difficile Ă construire et Ă maintenir. La Commune de Saint-Louis dit lâinverse : que dans les pires conditions Ă©conomiques, avec des outils rudimentaires et sans internet, des travailleurs ordinaires ont rĂ©ussi Ă sâorganiser, Ă gouverner et Ă rĂ©sister. Ce nâest pas une leçon dâhistoire, mais peut-ĂȘtre une question posĂ©e au prĂ©sentâŠ
đ Bibliographie
Charles Tilly, La France conteste, 1986
Ămile Durkheim, De la division du travail social, 1893
Kimberlé Crenshaw, Mapping the Margins, 1991
Karl Marx, Le Capital, 1867
Erving Goffman, La Mise en scĂšne de la vie quotidienne, 1959
Angela Davis, Are Prisons Obsolete?, 2003
Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past, 1995
Pierre Bourdieu, La Distinction, 1979
Antonio Gramsci, Cahiers de prison, 1929-1935
Zygmunt Bauman, La Modernité liquide, 2000
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