En ce moment, les Ă©dits sur Zendaya et Tom Holland nous mettent tous des Ă©toiles dans les yeux. CĂŽtĂ© français, on a la demande en mariage de RK Ă Aya Nakamura. Dans les deux cas, un dĂ©tail revient sans cesse dans les commentaires, soit avec tendresse ou moquerie : lui est plus petit quâelle. Ce genre de remarque, il y a encore quelques annĂ©es, aurait presque toujours pris une tournure moqueuse, voire humiliante pour lâhomme concernĂ©. Aujourdâhui, le ton a changĂ©, sans pour autant disparaĂźtre complĂštement : on a vu apparaĂźtre, un peu partout sur les rĂ©seaux, le terme de âshort kingâ, qui cĂ©lĂšbre justement les hommes de petite taille comme un nouvel idĂ©al plutĂŽt quâun dĂ©faut Ă corriger, tout en laissant transparaĂźtre, en filigrane, que le sujet continue de fasciner et dâagacer Ă parts Ă©gales.
Pour comprendre pourquoi cette association entre grande taille et valeur masculine reste encore si prĂ©sente, y compris dans la moquerie, il faut remonter Ă son origine, qui nâa rien dâune Ă©vidence naturelle. Dans les annĂ©es 1960, les primatologues Irven DeVore et Sherwood Washburn Ă©laborent, Ă partir de leurs observations sur les babouins, ce quâon appelle le modĂšle du âmĂąle protecteurâ : chez certains primates, les mĂąles plus grands assureraient la dĂ©fense du groupe, ce qui justifierait, par extension, le fait que les mĂąles aient Ă©voluĂ© vers une taille supĂ©rieure Ă celle des femelles. Ce modĂšle a longtemps Ă©tĂ© transposĂ©, presque sans discussion, Ă lâespĂšce humaine, comme une explication biologique dĂ©finitive.
Des travaux plus rĂ©cents viennent pourtant sĂ©rieusement nuancer cette lecture. Lâanthropologue française Priscille Touraille, chercheuse au CNRS, a montrĂ© que lâĂ©cart de taille entre hommes et femmes nâa rien dâun simple fait biologique figĂ© depuis la prĂ©histoire. Une part de cet Ă©cart sâexplique par des pratiques culturelles bien rĂ©elles, notamment des discriminations nutritionnelles historiques envers les filles, qui ont fini, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, par sâinscrire durablement dans les statures observĂ©es. Autrement dit, lâidĂ©e que les hommes seraient ânaturellementâ plus grands pour mieux protĂ©ger nâest pas le constat scientifique stable quâon prĂ©sente parfois, câest un modĂšle datĂ©, aujourdâhui largement dĂ©battu, et en partie le produit de la culture quâil prĂ©tendait pourtant seulement dĂ©crire.
Ce mythe biologique sâest ensuite doublĂ© dâun mythe social tout aussi tenace, celui du grand homme forcĂ©ment protecteur. Or rien ne garantit quâun homme de grande taille sache rĂ©ellement faire face Ă un danger. Le courage, le sang-froid, la capacitĂ© Ă rĂ©agir dans lâurgence ne se mesurent pas en centimĂštres, et un homme grand peut tout aussi bien se figer devant une situation de conflit quâun homme petit peut faire preuve dâun calme et dâune dĂ©termination remarquables. Olivia GazalĂ©, dans son travail sur la construction sociale de la virilitĂ©, montre que ce modĂšle viril traditionnel associe la valeur dâun homme Ă des attributs physiques spectaculaires, la force, la stature, lâimposant, sans que ce lien ait jamais eu besoin dâĂȘtre dĂ©montrĂ© pour continuer Ă fonctionner socialement.
Ce qui se construit Ă la place, chez ceux qui nâont jamais pu sâappuyer sur ce capital physique pour sĂ©duire, est sans doute plus intĂ©ressant que le mythe lui-mĂȘme. Un article consacrĂ© Ă cette tendance avance une hypothĂšse simple : quand on ne peut pas capitaliser sur sa stature pour attirer lâattention, il faut dĂ©velopper autre chose, souvent lâhumour, lâĂ©coute, une forme dâintelligence relationnelle affĂ»tĂ©e par nĂ©cessitĂ© plutĂŽt que par vertu innĂ©e.
Câest prĂ©cisĂ©ment ce quâon retrouve, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, dans la façon dont Tom Holland est filmĂ© aux cĂŽtĂ©s de Zendaya. Ce quâon y pointe rarement, câest sa taille. Ce quâon y souligne presque systĂ©matiquement, en revanche, câest son attention constante envers elle, la façon dont il la regarde parler, dont il la met en valeur publiquement sans jamais chercher Ă occuper tout lâespace, une Ă©coute et une complicitĂ© qui semblent tenir dans la durĂ©e plutĂŽt que dans la seule mise en scĂšne des tapis rouges.
Ce dĂ©placement, du centimĂštre vers le comportement, invite Ă se demander plus largement ce qui dĂ©finit vraiment une relation solide, au-delĂ de ces deux couples prĂ©cis. Le psychiatre Scott Peck propose une dĂ©finition :âLâamour est la volontĂ© de se dĂ©passer soi-mĂȘme dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle dâautrui.â Cette dĂ©finition ne dit rien de la taille, du physique ou du prestige de qui que ce soit. Elle place au centre une seule question : est-ce que cette relation fait grandir les deux personnes qui la composent, ou seulement lâune dâentre elles ?
Cela ne veut pas dire, pour autant, que le physique ne compterait pour rien, ce serait naĂŻf de le prĂ©tendre. Lâattirance physique reste un dĂ©clencheur rĂ©el, et la sociologue Marie Bergström a montrĂ© Ă quel point les applications de rencontre, en organisant le choix autour de la photo avant tout le reste, ont encore renforcĂ© ce rĂ©flexe de tri visuel immĂ©diat, dans une gĂ©nĂ©ration entiĂšre habituĂ©e Ă juger en un coup dâĆil avant mĂȘme dâĂ©changer un mot. Le problĂšme nâest donc pas dâaccorder de lâimportance Ă lâapparence. Le problĂšme, câest lâincohĂ©rence qui consiste Ă rĂ©clamer, toute lâannĂ©e, des hommes aimants, attentifs, disponibles Ă©motionnellement, pour ensuite les disqualifier dâun revers de main dĂšs quâils ne cochent pas certains critĂšres physiques attendus, souvent flous, souvent hĂ©ritĂ©s sans quâon les ait jamais vraiment interrogĂ©s.
Câest trĂšs exactement ce que bell hooks vient bousculer dans son ouvrage sur la masculinitĂ©, en refusant de faire porter cette contradiction aux seuls hommes. Elle affirme quâil faut âmettre en lumiĂšre le rĂŽle que jouent les femmesâ dans le maintien du patriarcat. Son raisonnement va Ă lâencontre dâune idĂ©e reçue trĂšs rĂ©pandue, celle qui voudrait que seuls les hommes profitent du systĂšme et doivent donc, seuls, porter lâeffort de le transformer. Pour hooks, les deux sexes y trouvent leur compte, diffĂ©remment, et personne ne peut sâen extraire seul dans son coin. Elle pousse le raisonnement plus loin sur un point trĂšs concret : Ă lâĂ©poque oĂč le fĂ©minisme commençait Ă pousser les hommes vers plus de sincĂ©ritĂ© Ă©motionnelle, certaines femmes, selon elle, ont rĂ©agi avec le mĂȘme dĂ©goĂ»t que les hommes les plus sexistes face Ă cette vulnĂ©rabilitĂ© nouvelle, alors quâelles la rĂ©clamaient au mĂȘme moment. Vouloir une chose et la rejeter en pratique dĂšs quâelle se prĂ©sente, câest une autre maniĂšre, plus discrĂšte, de laisser les vieux rĂ©flexes reprendre le dessus, sous couvert dâun discours qui semble pourtant les combattreâŠ
Vu sous cet angle, la mode du âshort kingâ nâest peut-ĂȘtre quâun symptĂŽme visible dâun changement plus profond, mais encore inachevĂ©. On continue de scruter les centimĂštres par habitude, la moquerie nâa pas totalement disparu, et le physique, lui, nâa jamais cessĂ© de compter. Ce qui change, en revanche, câest quâon commence Ă interroger ce quâon exige rĂ©ellement dâune relation, et surtout Ă qui, dans les faits, on accorde le droit dâĂȘtre aimĂ© pour son Ă©coute plutĂŽt que pour sa stature. Si Tom Holland et Zendaya, ou RK et Aya Nakamura, suscitent autant dâattendrissement, câest peut-ĂȘtre moins parce quâils ont dĂ©passĂ© la question des centimĂštres que parce quâils donnent, publiquement, lâimage rare dâune rĂ©ciprocitĂ© tenue dans la durĂ©e. Reste Ă savoir si cette rĂ©ciprocitĂ© restera un attendrissement de commentaires, ou si elle finira, un jour, par vraiment changer ce quâon exige les uns des autres une fois les projecteurs Ă©teints.
đ Bibliographie
Priscille Touraille, Hommes grands, femmes petites : une Ă©volution coĂ»teuse, Ăditions de la Maison des sciences de lâhomme, 2008
Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité. Un piÚge pour les deux sexes, Robert Laffont, 2017
M. Scott Peck, Le Chemin le moins fréquenté, Robert Laffont, 1987 [1978]
Marie Bergström, Les Nouvelles Lois de lâamour. SexualitĂ©, couple et rencontres au temps du numĂ©rique, La DĂ©couverte, 2019
bell hooks, La VolontĂ© de changer. Les hommes, la masculinitĂ© et lâamour, Ăditions Syllepse, 2021 [2004]
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