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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 10, 2026

Tom Holland, RK... pourquoi les "short kings" sont-ils Ă  la mode ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

En ce moment, les Ă©dits sur Zendaya et Tom Holland nous mettent tous des Ă©toiles dans les yeux. CĂŽtĂ© français, on a la demande en mariage de RK Ă  Aya Nakamura. Dans les deux cas, un dĂ©tail revient sans cesse dans les commentaires, soit avec tendresse ou moquerie : lui est plus petit qu’elle. Ce genre de remarque, il y a encore quelques annĂ©es, aurait presque toujours pris une tournure moqueuse, voire humiliante pour l’homme concernĂ©. Aujourd’hui, le ton a changĂ©, sans pour autant disparaĂźtre complĂštement : on a vu apparaĂźtre, un peu partout sur les rĂ©seaux, le terme de “short king”, qui cĂ©lĂšbre justement les hommes de petite taille comme un nouvel idĂ©al plutĂŽt qu’un dĂ©faut Ă  corriger, tout en laissant transparaĂźtre, en filigrane, que le sujet continue de fasciner et d’agacer Ă  parts Ă©gales.

Pour comprendre pourquoi cette association entre grande taille et valeur masculine reste encore si prĂ©sente, y compris dans la moquerie, il faut remonter Ă  son origine, qui n’a rien d’une Ă©vidence naturelle. Dans les annĂ©es 1960, les primatologues Irven DeVore et Sherwood Washburn Ă©laborent, Ă  partir de leurs observations sur les babouins, ce qu’on appelle le modĂšle du “mĂąle protecteur” : chez certains primates, les mĂąles plus grands assureraient la dĂ©fense du groupe, ce qui justifierait, par extension, le fait que les mĂąles aient Ă©voluĂ© vers une taille supĂ©rieure Ă  celle des femelles. Ce modĂšle a longtemps Ă©tĂ© transposĂ©, presque sans discussion, Ă  l’espĂšce humaine, comme une explication biologique dĂ©finitive.

Des travaux plus rĂ©cents viennent pourtant sĂ©rieusement nuancer cette lecture. L’anthropologue française Priscille Touraille, chercheuse au CNRS, a montrĂ© que l’écart de taille entre hommes et femmes n’a rien d’un simple fait biologique figĂ© depuis la prĂ©histoire. Une part de cet Ă©cart s’explique par des pratiques culturelles bien rĂ©elles, notamment des discriminations nutritionnelles historiques envers les filles, qui ont fini, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, par s’inscrire durablement dans les statures observĂ©es. Autrement dit, l’idĂ©e que les hommes seraient “naturellement” plus grands pour mieux protĂ©ger n’est pas le constat scientifique stable qu’on prĂ©sente parfois, c’est un modĂšle datĂ©, aujourd’hui largement dĂ©battu, et en partie le produit de la culture qu’il prĂ©tendait pourtant seulement dĂ©crire.

Ce mythe biologique s’est ensuite doublĂ© d’un mythe social tout aussi tenace, celui du grand homme forcĂ©ment protecteur. Or rien ne garantit qu’un homme de grande taille sache rĂ©ellement faire face Ă  un danger. Le courage, le sang-froid, la capacitĂ© Ă  rĂ©agir dans l’urgence ne se mesurent pas en centimĂštres, et un homme grand peut tout aussi bien se figer devant une situation de conflit qu’un homme petit peut faire preuve d’un calme et d’une dĂ©termination remarquables. Olivia GazalĂ©, dans son travail sur la construction sociale de la virilitĂ©, montre que ce modĂšle viril traditionnel associe la valeur d’un homme Ă  des attributs physiques spectaculaires, la force, la stature, l’imposant, sans que ce lien ait jamais eu besoin d’ĂȘtre dĂ©montrĂ© pour continuer Ă  fonctionner socialement.

Ce qui se construit Ă  la place, chez ceux qui n’ont jamais pu s’appuyer sur ce capital physique pour sĂ©duire, est sans doute plus intĂ©ressant que le mythe lui-mĂȘme. Un article consacrĂ© Ă  cette tendance avance une hypothĂšse simple : quand on ne peut pas capitaliser sur sa stature pour attirer l’attention, il faut dĂ©velopper autre chose, souvent l’humour, l’écoute, une forme d’intelligence relationnelle affĂ»tĂ©e par nĂ©cessitĂ© plutĂŽt que par vertu innĂ©e.

C’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’on retrouve, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, dans la façon dont Tom Holland est filmĂ© aux cĂŽtĂ©s de Zendaya. Ce qu’on y pointe rarement, c’est sa taille. Ce qu’on y souligne presque systĂ©matiquement, en revanche, c’est son attention constante envers elle, la façon dont il la regarde parler, dont il la met en valeur publiquement sans jamais chercher Ă  occuper tout l’espace, une Ă©coute et une complicitĂ© qui semblent tenir dans la durĂ©e plutĂŽt que dans la seule mise en scĂšne des tapis rouges.

Ce dĂ©placement, du centimĂštre vers le comportement, invite Ă  se demander plus largement ce qui dĂ©finit vraiment une relation solide, au-delĂ  de ces deux couples prĂ©cis. Le psychiatre Scott Peck propose une dĂ©finition :“L’amour est la volontĂ© de se dĂ©passer soi-mĂȘme dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui.” Cette dĂ©finition ne dit rien de la taille, du physique ou du prestige de qui que ce soit. Elle place au centre une seule question : est-ce que cette relation fait grandir les deux personnes qui la composent, ou seulement l’une d’entre elles ?

Cela ne veut pas dire, pour autant, que le physique ne compterait pour rien, ce serait naĂŻf de le prĂ©tendre. L’attirance physique reste un dĂ©clencheur rĂ©el, et la sociologue Marie Bergström a montrĂ© Ă  quel point les applications de rencontre, en organisant le choix autour de la photo avant tout le reste, ont encore renforcĂ© ce rĂ©flexe de tri visuel immĂ©diat, dans une gĂ©nĂ©ration entiĂšre habituĂ©e Ă  juger en un coup d’Ɠil avant mĂȘme d’échanger un mot. Le problĂšme n’est donc pas d’accorder de l’importance Ă  l’apparence. Le problĂšme, c’est l’incohĂ©rence qui consiste Ă  rĂ©clamer, toute l’annĂ©e, des hommes aimants, attentifs, disponibles Ă©motionnellement, pour ensuite les disqualifier d’un revers de main dĂšs qu’ils ne cochent pas certains critĂšres physiques attendus, souvent flous, souvent hĂ©ritĂ©s sans qu’on les ait jamais vraiment interrogĂ©s.

C’est trĂšs exactement ce que bell hooks vient bousculer dans son ouvrage sur la masculinitĂ©, en refusant de faire porter cette contradiction aux seuls hommes. Elle affirme qu’il faut “mettre en lumiĂšre le rĂŽle que jouent les femmes” dans le maintien du patriarcat. Son raisonnement va Ă  l’encontre d’une idĂ©e reçue trĂšs rĂ©pandue, celle qui voudrait que seuls les hommes profitent du systĂšme et doivent donc, seuls, porter l’effort de le transformer. Pour hooks, les deux sexes y trouvent leur compte, diffĂ©remment, et personne ne peut s’en extraire seul dans son coin. Elle pousse le raisonnement plus loin sur un point trĂšs concret : Ă  l’époque oĂč le fĂ©minisme commençait Ă  pousser les hommes vers plus de sincĂ©ritĂ© Ă©motionnelle, certaines femmes, selon elle, ont rĂ©agi avec le mĂȘme dĂ©goĂ»t que les hommes les plus sexistes face Ă  cette vulnĂ©rabilitĂ© nouvelle, alors qu’elles la rĂ©clamaient au mĂȘme moment. Vouloir une chose et la rejeter en pratique dĂšs qu’elle se prĂ©sente, c’est une autre maniĂšre, plus discrĂšte, de laisser les vieux rĂ©flexes reprendre le dessus, sous couvert d’un discours qui semble pourtant les combattre


Vu sous cet angle, la mode du “short king” n’est peut-ĂȘtre qu’un symptĂŽme visible d’un changement plus profond, mais encore inachevĂ©. On continue de scruter les centimĂštres par habitude, la moquerie n’a pas totalement disparu, et le physique, lui, n’a jamais cessĂ© de compter. Ce qui change, en revanche, c’est qu’on commence Ă  interroger ce qu’on exige rĂ©ellement d’une relation, et surtout Ă  qui, dans les faits, on accorde le droit d’ĂȘtre aimĂ© pour son Ă©coute plutĂŽt que pour sa stature. Si Tom Holland et Zendaya, ou RK et Aya Nakamura, suscitent autant d’attendrissement, c’est peut-ĂȘtre moins parce qu’ils ont dĂ©passĂ© la question des centimĂštres que parce qu’ils donnent, publiquement, l’image rare d’une rĂ©ciprocitĂ© tenue dans la durĂ©e. Reste Ă  savoir si cette rĂ©ciprocitĂ© restera un attendrissement de commentaires, ou si elle finira, un jour, par vraiment changer ce qu’on exige les uns des autres une fois les projecteurs Ă©teints.

📚 Bibliographie
Priscille Touraille, Hommes grands, femmes petites : une Ă©volution coĂ»teuse, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2008
Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité. Un piÚge pour les deux sexes, Robert Laffont, 2017
M. Scott Peck, Le Chemin le moins fréquenté, Robert Laffont, 1987 [1978]
Marie Bergström, Les Nouvelles Lois de l’amour. SexualitĂ©, couple et rencontres au temps du numĂ©rique, La DĂ©couverte, 2019
bell hooks, La VolontĂ© de changer. Les hommes, la masculinitĂ© et l’amour, Éditions Syllepse, 2021 [2004]

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