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Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬 · Aug 5, 2026

Pourquoi l'amitié ne vaut rien politiquement ?

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Anecdate · Anecdate - Laboratoire des rencontres 🧬

On confond souvent l’amitiĂ© et la communautĂ©. Pourtant, ce sont deux rĂ©gimes de lien social qui ne rĂ©pondent ni aux mĂȘmes logiques ni aux mĂȘmes promesses, et cette confusion explique en partie pourquoi tant de collectifs peinent Ă  durer, et pourquoi on peut se sentir seul tout en Ă©tant entourĂ© d’amis. Sociologiquement, un cercle d’amis repose sur des affinitĂ©s et une histoire partagĂ©e. Il fonctionne sur l’écoute, le soutien, la confidence, ce territoire commun qu’on a dĂ©taillĂ© dans notre article prĂ©cĂ©dent. Mais ce lien, aussi libre qu’il paraisse, reste traversĂ© par les structures sociales !

Les sociologues Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin et James Cook ont posĂ©, en 2001, le principe d’homophilie : la similaritĂ© crĂ©e le lien, bien plus souvent qu’on ne le croit. Ce principe structure tous les rĂ©seaux sociaux, et selon leurs travaux, ce sont l’origine ethnique et raciale qui produisent les clivages les plus nets dans nos cercles d’amis, suivies par l’ñge, le niveau d’études, la profession et le genre. On ne devient donc pas ami de n’importe qui au hasard des rencontres.

Bourdieu permet de comprendre pourquoi : il a montrĂ© que chaque individu porte avec lui un ensemble de capitaux, Ă©conomique, celui de l’argent et du patrimoine, culturel, celui des diplĂŽmes, des rĂ©fĂ©rences et des goĂ»ts, et social, celui du rĂ©seau de relations dĂ©jĂ  accumulĂ©. Ces capitaux ne se contentent pas de nous situer dans la sociĂ©tĂ©, ils dĂ©terminent aussi trĂšs concrĂštement qui l’on croise, dans quelle Ă©cole, quel quartier, quel travail, et donc qui l’on a une chance rĂ©elle de devenir ami. L’amitiĂ© se choisit, mais elle se choisit d’abord parmi les personnes que nos capitaux respectifs ont dĂ©jĂ  mises sur notre chemin.

La communautĂ©, au sens sociologique, dĂ©signe autre chose, un projet partagĂ© ou une condition commune, survivre, se soigner, s’organiser face Ă  une difficultĂ© collective. Le sociologue allemand Ferdinand Tönnies avait forgĂ©, dĂšs 1887, le concept de Gemeinschaft pour dĂ©signer ce type de lien, nourri par la solidaritĂ©, des normes communes et une action collective. Son trait distinctif, c’est la mise en commun : chacun y apporte un savoir-faire, du temps, des ressources, pour renforcer une force collective qui dĂ©passe la somme des individus. Dans une communautĂ©, la valeur de chacun se mesure aussi Ă  ce qu’il apporte au collectif, pas seulement Ă  ce qu’il en retire, une logique trĂšs diffĂ©rente de celle du don rĂ©ciproque entre amis qu’on dĂ©crivait chez Mauss.

Le capitalisme contemporain a largement dĂ©tournĂ© ce mot. On l’utilise aujourd’hui pour dĂ©signer des agrĂ©gats de consommation, un club de course Ă  pied, un espace de coworking, un groupe d’abonnĂ©s autour d’une marque. Le sociologue Zygmunt Bauman n’a jamais parlĂ© directement de “communautĂ©s liquides”, mais le concept qu’il a forgĂ©, celui de modernitĂ© liquide, permet prĂ©cisĂ©ment de comprendre ce glissement. Selon lui, nos sociĂ©tĂ©s contemporaines dissolvent les structures sociales durables au profit de liens plus instables, plus mouvants, oĂč mĂȘme l’identitĂ© se construit dĂ©sormais par la consommation plutĂŽt que par l’appartenance. C’est d’ailleurs le mĂȘme mouvement que documentait Richard Sennett Ă  propos du monde du travail flexible dans notre prĂ©cĂ©dent article : une logique de court terme, nĂ©e ailleurs, qui finit par recoloniser tous les registres du lien social, y compris celui qu’on croyait le plus solide.

Le sociologue amĂ©ricain Robert Putnam permet d’aller plus loin dans cette distinction, en montrant que tous les liens sociaux ne produisent pas le mĂȘme type de capital. Il distingue le capital social liant, tournĂ© vers l’intĂ©rieur d’un groupe dĂ©jĂ  homogĂšne, de ce qu’il appelle le capital social passerelle, qui relie entre eux des groupes diffĂ©rents. Le premier fonctionne, dit-il, comme une super colle sociale, utile pour tenir ensemble et traverser une Ă©preuve Ă  plusieurs. Le second agit plutĂŽt comme un lubrifiant, il permet de dĂ©passer son propre cercle pour agir collectivement Ă  plus grande Ă©chelle, Putnam cite d’ailleurs le mouvement des droits civiques comme exemple de ce second type de capital. Or l’amitiĂ© relĂšve presque toujours de la premiĂšre catĂ©gorie, et on comprend mieux pourquoi maintenant : l’homophilie qui prĂ©side Ă  sa formation en fait, par construction, un cercle qui se ressemble plutĂŽt qu’un cercle qui se diversifie. C’est une force rĂ©elle, mais une force qui referme plus qu’elle n’ouvre. La transformation collective, elle, a toujours eu besoin de l’autre type de lien, celui qui traverse les cercles fermĂ©s plutĂŽt que celui qui les consolide.

L’histoire sociale offre justement d’autres modĂšles, des solidaritĂ©s qui ne reposaient pas sur l’intimitĂ© mais sur un destin commun, les voisinages populaires, les syndicats, les mutuelles, les coopĂ©ratives ouvriĂšres, les cercles fĂ©ministes, les associations de quartier. Le sociologue Maurice Halbwachs, dĂ©jĂ  convoquĂ© pour comprendre comment la mĂ©moire tient une amitiĂ©, a montrĂ© ailleurs Ă  quel point ces sociabilitĂ©s plus larges structuraient la vie quotidienne et offraient un soutien matĂ©riel et moral durable, mĂȘme sans lien affectif fort entre chaque membre. Aujourd’hui, ces hĂ©ritages se retrouvent dans ce que l’économiste Elinor Ostrom appelle les communs, jardins partagĂ©s, coopĂ©ratives alimentaires, bibliothĂšques d’outils, logiciels libres, qui prouvent qu’on peut organiser un lien social solide en dehors du marchĂ© comme de l’État.

Distinguer l’amitiĂ© de la communautĂ© n’a donc rien d’un exercice abstrait. C’est une condition pour comprendre pourquoi tant d’initiatives collectives s’essoufflent, alors mĂȘme que les personnes qui les portent s’apprĂ©cient sincĂšrement les unes les autres. L’amitiĂ© reste un espace prĂ©cieux d’affection et de respiration, celui qu’on a dĂ©fendu dans notre article prĂ©cĂ©dent contre l’idĂ©e qu’on ne devrait rien Ă  personne. Mais elle n’a jamais eu vocation Ă  porter, seule, ce que seule une communautĂ©, avec ses rĂšgles, ses ressources mises en commun et son projet partagĂ©, peut rĂ©ellement construire. Face aux dĂ©fis collectifs, la crise Ă©cologique, la prĂ©caritĂ©, l’isolement, aimer ses amis ne remplacera jamais l’effort, plus exigeant, de bĂątir ensemble quelque chose qui dĂ©passe chacun d’entre nous. On peut avoir le groupe d’amis le plus soudĂ© du monde, cela ne fera jamais baisser un loyer, ni rouvrir un service public, ni ralentir un dĂ©rĂšglement climatique. Ces combats-lĂ  ne se gagnent jamais Ă  l’intĂ©rieur d’un cercle refermĂ© sur lui-mĂȘme, aussi chaleureux soit-il. Ils se gagnent en allant chercher, au-delĂ  de ce cercle, des gens qu’on n’aurait peut-ĂȘtre jamais rencontrĂ©s autrement, qui ne nous ressemblent pas forcĂ©ment, mais qui partagent, Ă  ce moment prĂ©cis, le mĂȘme intĂ©rĂȘt Ă  changer les choses. C’est trĂšs exactement en ce sens que l’amitiĂ©, aussi prĂ©cieuse soit-elle, ne vaut rien politiquement : elle referme un cercle lĂ  oĂč la politique a besoin de l’ouvrir.

📚 Bibliographie
Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin & James M. Cook, « Birds of a Feather: Homophily in Social Networks »,
Annual Review of Sociology, 2001
Pierre Bourdieu, « Les Trois États du capital culturel »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 1979
Ferdinand Tönnies,
Communauté et société, 1887
Zygmunt Bauman,
La Vie liquide, Le Rouergue/Chambon, 2006

Robert Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster, 2000
Maurice Halbwachs,
Les Cadres sociaux de la mémoire, Alcan, 1925
Elinor Ostrom,
La Gouvernance des biens communs, De Boeck, 2010

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