On confond souvent lâamitiĂ© et la communautĂ©. Pourtant, ce sont deux rĂ©gimes de lien social qui ne rĂ©pondent ni aux mĂȘmes logiques ni aux mĂȘmes promesses, et cette confusion explique en partie pourquoi tant de collectifs peinent Ă durer, et pourquoi on peut se sentir seul tout en Ă©tant entourĂ© dâamis. Sociologiquement, un cercle dâamis repose sur des affinitĂ©s et une histoire partagĂ©e. Il fonctionne sur lâĂ©coute, le soutien, la confidence, ce territoire commun quâon a dĂ©taillĂ© dans notre article prĂ©cĂ©dent. Mais ce lien, aussi libre quâil paraisse, reste traversĂ© par les structures sociales !
Les sociologues Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin et James Cook ont posĂ©, en 2001, le principe dâhomophilie : la similaritĂ© crĂ©e le lien, bien plus souvent quâon ne le croit. Ce principe structure tous les rĂ©seaux sociaux, et selon leurs travaux, ce sont lâorigine ethnique et raciale qui produisent les clivages les plus nets dans nos cercles dâamis, suivies par lâĂąge, le niveau dâĂ©tudes, la profession et le genre. On ne devient donc pas ami de nâimporte qui au hasard des rencontres.
Bourdieu permet de comprendre pourquoi : il a montrĂ© que chaque individu porte avec lui un ensemble de capitaux, Ă©conomique, celui de lâargent et du patrimoine, culturel, celui des diplĂŽmes, des rĂ©fĂ©rences et des goĂ»ts, et social, celui du rĂ©seau de relations dĂ©jĂ accumulĂ©. Ces capitaux ne se contentent pas de nous situer dans la sociĂ©tĂ©, ils dĂ©terminent aussi trĂšs concrĂštement qui lâon croise, dans quelle Ă©cole, quel quartier, quel travail, et donc qui lâon a une chance rĂ©elle de devenir ami. LâamitiĂ© se choisit, mais elle se choisit dâabord parmi les personnes que nos capitaux respectifs ont dĂ©jĂ mises sur notre chemin.
La communautĂ©, au sens sociologique, dĂ©signe autre chose, un projet partagĂ© ou une condition commune, survivre, se soigner, sâorganiser face Ă une difficultĂ© collective. Le sociologue allemand Ferdinand Tönnies avait forgĂ©, dĂšs 1887, le concept de Gemeinschaft pour dĂ©signer ce type de lien, nourri par la solidaritĂ©, des normes communes et une action collective. Son trait distinctif, câest la mise en commun : chacun y apporte un savoir-faire, du temps, des ressources, pour renforcer une force collective qui dĂ©passe la somme des individus. Dans une communautĂ©, la valeur de chacun se mesure aussi Ă ce quâil apporte au collectif, pas seulement Ă ce quâil en retire, une logique trĂšs diffĂ©rente de celle du don rĂ©ciproque entre amis quâon dĂ©crivait chez Mauss.
Le capitalisme contemporain a largement dĂ©tournĂ© ce mot. On lâutilise aujourdâhui pour dĂ©signer des agrĂ©gats de consommation, un club de course Ă pied, un espace de coworking, un groupe dâabonnĂ©s autour dâune marque. Le sociologue Zygmunt Bauman nâa jamais parlĂ© directement de âcommunautĂ©s liquidesâ, mais le concept quâil a forgĂ©, celui de modernitĂ© liquide, permet prĂ©cisĂ©ment de comprendre ce glissement. Selon lui, nos sociĂ©tĂ©s contemporaines dissolvent les structures sociales durables au profit de liens plus instables, plus mouvants, oĂč mĂȘme lâidentitĂ© se construit dĂ©sormais par la consommation plutĂŽt que par lâappartenance. Câest dâailleurs le mĂȘme mouvement que documentait Richard Sennett Ă propos du monde du travail flexible dans notre prĂ©cĂ©dent article : une logique de court terme, nĂ©e ailleurs, qui finit par recoloniser tous les registres du lien social, y compris celui quâon croyait le plus solide.
Le sociologue amĂ©ricain Robert Putnam permet dâaller plus loin dans cette distinction, en montrant que tous les liens sociaux ne produisent pas le mĂȘme type de capital. Il distingue le capital social liant, tournĂ© vers lâintĂ©rieur dâun groupe dĂ©jĂ homogĂšne, de ce quâil appelle le capital social passerelle, qui relie entre eux des groupes diffĂ©rents. Le premier fonctionne, dit-il, comme une super colle sociale, utile pour tenir ensemble et traverser une Ă©preuve Ă plusieurs. Le second agit plutĂŽt comme un lubrifiant, il permet de dĂ©passer son propre cercle pour agir collectivement Ă plus grande Ă©chelle, Putnam cite dâailleurs le mouvement des droits civiques comme exemple de ce second type de capital. Or lâamitiĂ© relĂšve presque toujours de la premiĂšre catĂ©gorie, et on comprend mieux pourquoi maintenant : lâhomophilie qui prĂ©side Ă sa formation en fait, par construction, un cercle qui se ressemble plutĂŽt quâun cercle qui se diversifie. Câest une force rĂ©elle, mais une force qui referme plus quâelle nâouvre. La transformation collective, elle, a toujours eu besoin de lâautre type de lien, celui qui traverse les cercles fermĂ©s plutĂŽt que celui qui les consolide.
Lâhistoire sociale offre justement dâautres modĂšles, des solidaritĂ©s qui ne reposaient pas sur lâintimitĂ© mais sur un destin commun, les voisinages populaires, les syndicats, les mutuelles, les coopĂ©ratives ouvriĂšres, les cercles fĂ©ministes, les associations de quartier. Le sociologue Maurice Halbwachs, dĂ©jĂ convoquĂ© pour comprendre comment la mĂ©moire tient une amitiĂ©, a montrĂ© ailleurs Ă quel point ces sociabilitĂ©s plus larges structuraient la vie quotidienne et offraient un soutien matĂ©riel et moral durable, mĂȘme sans lien affectif fort entre chaque membre. Aujourdâhui, ces hĂ©ritages se retrouvent dans ce que lâĂ©conomiste Elinor Ostrom appelle les communs, jardins partagĂ©s, coopĂ©ratives alimentaires, bibliothĂšques dâoutils, logiciels libres, qui prouvent quâon peut organiser un lien social solide en dehors du marchĂ© comme de lâĂtat.
Distinguer lâamitiĂ© de la communautĂ© nâa donc rien dâun exercice abstrait. Câest une condition pour comprendre pourquoi tant dâinitiatives collectives sâessoufflent, alors mĂȘme que les personnes qui les portent sâapprĂ©cient sincĂšrement les unes les autres. LâamitiĂ© reste un espace prĂ©cieux dâaffection et de respiration, celui quâon a dĂ©fendu dans notre article prĂ©cĂ©dent contre lâidĂ©e quâon ne devrait rien Ă personne. Mais elle nâa jamais eu vocation Ă porter, seule, ce que seule une communautĂ©, avec ses rĂšgles, ses ressources mises en commun et son projet partagĂ©, peut rĂ©ellement construire. Face aux dĂ©fis collectifs, la crise Ă©cologique, la prĂ©caritĂ©, lâisolement, aimer ses amis ne remplacera jamais lâeffort, plus exigeant, de bĂątir ensemble quelque chose qui dĂ©passe chacun dâentre nous. On peut avoir le groupe dâamis le plus soudĂ© du monde, cela ne fera jamais baisser un loyer, ni rouvrir un service public, ni ralentir un dĂ©rĂšglement climatique. Ces combats-lĂ ne se gagnent jamais Ă lâintĂ©rieur dâun cercle refermĂ© sur lui-mĂȘme, aussi chaleureux soit-il. Ils se gagnent en allant chercher, au-delĂ de ce cercle, des gens quâon nâaurait peut-ĂȘtre jamais rencontrĂ©s autrement, qui ne nous ressemblent pas forcĂ©ment, mais qui partagent, Ă ce moment prĂ©cis, le mĂȘme intĂ©rĂȘt Ă changer les choses. Câest trĂšs exactement en ce sens que lâamitiĂ©, aussi prĂ©cieuse soit-elle, ne vaut rien politiquement : elle referme un cercle lĂ oĂč la politique a besoin de lâouvrir.
đ Bibliographie
Miller McPherson, Lynn Smith-Lovin & James M. Cook, « Birds of a Feather: Homophily in Social Networks », Annual Review of Sociology, 2001
Pierre Bourdieu, « Les Trois Ătats du capital culturel », Actes de la recherche en sciences sociales, 1979
Ferdinand Tönnies, Communauté et société, 1887
Zygmunt Bauman, La Vie liquide, Le Rouergue/Chambon, 2006
Robert Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster, 2000
Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Alcan, 1925
Elinor Ostrom, La Gouvernance des biens communs, De Boeck, 2010
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