Il y a quelques semaines, j’écrivais dans ma newsletter que j’avais l’impression d’avoir été matrixée. Formatée par le métier pour être la plus pro possible, et sans m’en rendre compte, j’avais rangé dans un coin ce qui faisait de moi une bonne designer : la création.
Cette réflexion est surtout venue d’un marché que je trouve très anxiogène en ce moment. On parle de se faire remplacer, d’agents qui travaillent la nuit dans l’ombre pour nous. Cette réalité qu’aujourd’hui, il suffit de taper “I’m looking for a random designer” dans Google pour tomber sur 1000 profils.
C’est ce qui m’a donné le nom de cette série : The Random Designer Economy.
L’idée que les agences se transforment en bureau façon The Office, des dizaines de designers derrière leurs ordis, un iPhone vissé à l’oreille, en train de vendre un logo au rabais dont plus personne n’a besoin, fait par ChatGPT : “Alors Gary, vous savez quoi, comme c’est pour vous, en plus du logo, je vous propose un flyer gratuit… ça me fait plaisir”.
Ça m’a fait marrer.
Durant mes études, on me disait tout le temps : “Mon dieu, t’es tellement une geek.” Je me souviens d’un de mes premiers dates avec mon mari, scotché de me voir recaler des sous-titres au raccourci clavier parce que le fichier téléchargé sur un site louche n’était pas aligné avec le film. Et moi, j’étais là : “ça s’appelle savoir utiliser un ordinateur, c’est la base”. Sauf qu’à l’époque ce n’était pas tellement la base. Je passais mes soirées sur des forums, à recopier un code d’erreur pour fixer une ligne de PHP qui avait fait planter mon WordPress, en espérant qu’une âme charitable répondrait. Aujourd’hui, en trois clics, on sort un site web qui tourne.
Il y a cinq ans, intégrer un mockup d’un site web dans un iPhone pour une présa avait un effet woah. Aujourd’hui, comme j’avais répondu à mon mari il y a quelques années, on dirait : “ça s’appelle savoir utiliser un ordinateur”.
Dernière découverte en date : Claude Design, que tout le monde utilise pour nous proposer un site web au fond beige avec une typo couleur terre de Sienne. Et je vous comprends : c’est tellement dingue de se dire “woah, c’est moi qui ai créé ça”. Je suis passée par là, quand je tapais une ligne de PHP et rafraîchissais mon browser pour voir si tout tenait. Quel sentiment de super-pouvoir.
Le super-pouvoir est maintenant un pouvoir donné à tous, alors il passe de super à “c’est la base, nan ?”.
Et c’est là que ça coince (pour nous millennials). On a grandi en pensant que c’était un métier de savoir se servir d’un ordinateur. Maîtriser la machine, c’était déjà la moitié du travail. Le mockup qui semblait une prouesse est devenu gratuit depuis longtemps et avec lui, une bonne partie de ce qui nous donnait notre place en tant que designers. Savoir utiliser la suite Adobe était suffisant pour dominer une partie du marché, maîtriser le langage web était une couche supérieure, et moi qui me suis formée en code Liquid et autres, c’était en plus une entrée pour discuter avec les devs et pouvoir actionner rapidement.
Aujourd’hui, 3 ans après l’arrivée massive dans nos vies des LLM, tout ce que je vois passer sur les réseaux me fout une pression de dingue. Comment font ces gens pour produire autant de contenu, aussi propre, aussi vite ? J’ai déjà l’impression de me faire doubler par des stagiaires.
Si l’idée de finir dans The Office me fait sourire, je préférerais éviter de terminer comme dans Severance, à prompter, ne sachant plus très bien ce que je fais de mon temps et ce que je fabrique.
Savoir se servir d’un ordinateur, avoir de la facilité avec la techno, ce n’est plus un asset. C’est un ticket d’entrée. Et un ticket, par définition, il suffit de l’acheter.
Le switch est quasi logique : tout ce qui n’est pas “savoir utiliser un logiciel” reprend de la valeur. La techno mise de côté, ce qui redevient le cœur du métier :
L’émotion : créer une réaction à notre travail.
La décision : trancher et vendre ses partis pris avec aplomb.
La curation : la culture, les autres formes d’art, ce qu’on choisit de faire entrer dans notre travail.
Le craft : le retour du besoin d’humain. Une technique d’impression, l’écriture, la sérigraphie, la peinture, n’importe quel geste artisanal qui ancre dans un univers créatif.
Et là vous allez me dire : “woah merci, c’est clairement pas nouveau”. Tout designer s’est inspiré et a créé ses propres courants pendant des décennies. Il suffit de voir comment l’art graphique a été nourri par l’architecture, le cinéma, le design de meuble... et vice versa.
Tout à fait. Sauf que ces dernières années, l’outil à maîtriser n’était pas la peinture à l’huile ni le tissage de cuir, c’était la techno.
Alors oui, l’exécution devient beaucoup plus accessible, et c’est plutôt une bonne nouvelle pour ceux qui aiment créer. On peut ranger l’ordi dans un coin à son tour, et se concentrer sur le sweet spot, celui qui nous empêche de devenir une machine à prompter.
Moi la première, je ferais mieux de fermer Insta deux minutes. Produire un mockup bluffant ne prouve plus grand-chose. Avant, c’était le signe qu’on avait le savoir-faire. En 2026, c’est surtout le signe qu’on a ouvert le bon logiciel.
Le beau livrable est passé du statut de preuve à celui de “c’est la base, nan ?”. La seule partie du métier qui ne se démocratise pas, c’est justement celle que j’avais rangée dans un coin : la création.
Pour le reste, bienvenue dans The Random Designer Economy. Une équipe à peu près occupée, formée à vendre en quantité quelque chose dont le monde n’a plus tellement besoin.
Merci de m’avoir lue, en espérant que ces quelques lignes soient plus inspirantes qu’anxiogènes (oui oui, c’était le but !)
Marie
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