Quoi de nouveau à l’est ?
Il y a quelques semaines, lors d’un déjeuner, la fondatrice d’une marque en ligne me posait une question. Son e-commerce tourne, les ventes sont correctes, mais elle souhaite passer un cap. Ce qui m’a interpellée, c’est qu’elle avait du mal à formuler exactement le problème qui la bloquait.
Je lui donne deux ou trois pistes. À chaque fois, elle les pousse du revers de la main. “Non, ça on a déjà fait”, “oui, on y a déjà pensé”. Puis, un peu agacée, elle me coupe : “D’accord, mais alors on commence par où ?”
Sur le moment, j’ai eu ce réflexe que je m’impose d’abandonner : répondre du tac au tac. Sortir la formule magique pour prouver que je sers à quelque chose et que je suis bien cette consultante efficace que l’on attend de moi.
Et puis, j’ai laissé le blanc s’installer, je n’ai rien dit. J’ai préféré y réfléchir.
Je comprenais son agacement. Des dizaines de freelances, de coachs ou de growth experts avaient dû passer avant moi. La déception face à des conseils redondants, hors-sol et un peu vides, ça fatigue.
Cette question est restée en suspens dans ma tête pendant des semaines. Si je suis la première à répéter que la croissance ne sort pas d’un hack magique, cela m’agaçait de ne pas avoir su lui répondre.
Alors j’ai repensé à un podcast. Celui où Caroline Petit-Mason raconte, dans Les Décodeurs, la genèse de Saints Pères, sa marque de porcelaine artisanale. Les mots qu’elle pose sur l’univers qu’elle a créé sont d’une inspiration folle.
Pourquoi ? Car tout fait sens.
À l’est, je vous propose de regarder ce qu’on crée, faire un pas de côté et recommencer par la base : ce que l’on souhaite bâtir, et comment on souhaite grandir.
La plupart des marques qui se bousculent en ligne ne font jamais ce travail. Prises dans le rouleau compresseur du quotidien, elles empilent. Un plugin vu chez le concurrent, un prompt pour les fiches produit, une couche de design lissée sur une couche de growth. On ajoute, on ajoute, et on prie pour que ça finisse par faire une marque.
J’en parlais justement ici : Il n’y a plus rien à optimiser sur votre e-commerce
Je lui ai envoyé le podcast. Car Caroline retisse justement le fil du départ, de quoi l’inspirer à mieux reconstruire son socle.
Dans ce podcast, Caroline explique qu’avant de concevoir un logo ou de brancher un Shopify, elle a surtout passé beaucoup de temps à faire une chose devenue rare : apprendre un métier.
Elle a buté sur la matière, sur ses contraintes. Elle a essayé, réessayé, jusqu’à cartographier précisément ce que la porcelaine permet. C’est cette confrontation brute avec le réel qu’elle a ensuite infusée dans son univers. Et en vérité, c’est exactement cela que le client a besoin de sentir. Pas que 5 678 acheteurs anonymes la recommandent sur Trustpilot. Ça, c’est la couche en plus, pas son socle.
Pourtant, la majorité des lancements font l’inverse.
Il y a d’un côté celles qui choisissent un produit sur l’étagère d’un grossiste, injectent un gros budget média, et prient pour que les photos et l’UX compensent le manque flagrant de sens. Pour celles-là, je ne peux pas grand-chose. Et puis il y a celles à qui on a conseillé de rentrer sagement dans une check-list bien balisée, pour que rien ne dépasse. Résultat : plus rien ne passe chez l’utilisateur. Tout est poli, tout est terriblement ennuyeux.
C’est là que le récit de Caroline devient un véritable cours de construction de marque. Elle aurait pu s’arrêter à la simple perfection technique de ses pièces de porcelaine.
Elle a préféré pousser l’exigence dans les détails, avec une cohérence absolue.
Elle a bâti un univers qui se ressent partout :
Dans chaque pièce, une estampille rouge au dos reprend des gravures historiques de la rue, déterrées en fouillant des archives.
Cette même terre brute, disposée dès l’entrée de sa boutique physique pour accueillir le visiteur.
La boutique, elle l’a confiée à Onur Kece. Même exécuté par une autre main, l’espace découle de la même source : murs en brique rouge empilée comme un four, pierre brute qui imite les strates des carrières d’argile.
Dans les expériences sensorielles qu’elle propose : des dégustations de café et d’huiles d’olive d’exception, servies directement dans la vaisselle qu’on vient d’acheter.
Et puis sa communication, toujours rare, habitée, au service de son art.
Chaque signe renvoie au même endroit. L’estampille, la terre, la brique, le café : aucun n’est décoratif, tous racontent la même origine. Le client ne lit pas une marque, il lit un système qui se confirme à chaque point de contact. Attention, ce n’est pas le branding qui crée ça. Un beau logo cohérent ne suffit jamais à différencier, les plus grosses marques le prouvent tous les jours. Ce qui rend Saints Pères incomparable, c’est que la cohérence ne décore pas un produit interchangeable : elle découle de lui. Le produit d’abord, l’expérience ensuite.
Acheter un service de porcelaine chez Saints Pères n’est pas un acte anodin, donc l’expérience ne doit pas l’être non plus.
Le pouvoir d’un e-commerce, au-delà d’une UX fluide ou de techniques de growth bien rodées, démarre d’abord par une expérience de marque.
Un univers qui reste en mémoire n’est pas celui qui prend le plus de place, ni le plus stratégique sur le papier. C’est celui qui a pris une décision et s’y est tenu partout.
On commence par où ? Par votre service, offre, produit et surtout ce qu’il propose réellement. Après, c’est beaucoup de cohérence et de détail.
On peut développer un produit en partant d’une seule question, concrète : qu’est-ce que je veux construire ? Et ne pas en dévier. Ce n’est pas parce que tout le monde parle fort, brandit des metrics agressives et un discours de vendeur de tapis qu’il faut suivre le mouvement. On peut choisir de revenir à la passion du produit ou simplement à sa nécessité. Parfois, le chemin le plus simple est celui qui fonctionne le mieux.
Le tout c’est de rester cohérent.
Marie
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