L’autre jour, j’ai passé deux heures à discuter avec Claude d’une virgule sur une présentation. J’ai débattu 2-3 formulations, exploré des angles alternatifs, comparé 4 tonalités. J'ai dit « oui », « non », « pas vraiment », « essaie autre chose». Environ cinquante fois.
2 heures où à la fin, je me suis dit “allez, je reprendrai plus tard, j’y reviendrai demain”. Je n’avais rien produit ni avancé sur la pres, et encore moins sur le site de mon client. Juste fait beaucoup d'allers-retours mentaux qui ressemblaient à du travail.
Mais j’étais épuisée. Comme si j’avais couru un marathon sans bouger d’un centimètre.
Quand l’IA est arrivée, je me suis dit : top, un outil qui va vraiment me libérer du temps, pour faire des trucs pour moi. Je vais aller plus vite, dégager des créneaux, respirer.
Spoiler : ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.
L’IA ne m’a pas libéré du temps. Elle m’a juste donné les moyens d’en faire encore plus, plus vite, plus de livrables, plus d’itérations, plus de versions du même site. Le temps gagné d’un côté, repris de l’autre, immédiatement.
Ça, j’avais déjà compris. C’est le genre de constat qu’on peut lire dans quinze newsletters par semaine en ce moment. Mais ce jour-là, devant l’onglet fermé, j’ai ressenti autre chose: mon problème n’était pas le temps perdu, c’était que je n’avais rien décidé.
Pendant deux heures, j’avais validé, écarté, choisi entre des options qu’on me tendait. Mais je n’avais rien proposé qui vienne de moi. Aucune intuition, aucun désaccord net, ou même une idée un peu bizarre que personne n’aurait eue à ma place. J’avais passé deux heures à répondre au lieu de créer.
Ma liberté s’était transformée en PASSIVITÉ.
Parce que la liberté, on l’imagine toujours comme plus d’options, plus d’outils, plus de portes ouvertes. La promesse des années 2010, quoi : tout est possible, à toi de choisir. L’IA est la dernière marche de cette promesse. On te donne un accès illimité à toutes les formulations possibles, toutes les alternatives, toutes les variations. Tu n’as jamais été aussi « libre ». Sauf qu’à un moment, choisir entre cinquante versions qu’on ne t’a pas demandées, ce n’est plus décider. C’est trier.
Et trier toute la journée, ce n’est pas un travail de création, c’est un travail de douane.
Et quand j’ai commencé à tirer ce fil, j’ai réalisé que cette histoire ne commençait pas avec l’IA. Elle commençait bien avant.
Si je dois remonter à mes 22 ans, il y a eu une grande évolution que je pensais positive car orientée business.
Sois professionnelle = ne montre pas ta sensibilité.
Sois rentable = tout ce qui ne rapporte rien, à la poubelle.
Sois j’ai appris à être stratège = oublie ton intuition.
Et voilà comment j’ai mis à la poubelle cinq ans d’études d’art, rangé mes pinceaux pour me concentrer sur mon professionnalisme, ma rentabilité et ma stratégie.
Dans cette course à l’optimisation, j’ai fini par utiliser les mêmes mots que tout le monde, construire de super frameworks basés sur de super templates. Les mêmes présentations avec les mêmes cas d’usage. Afin de me créer une langue standardisée, presque robotique, où l’avis ne pèse plus rien face à la data, où tout doit être quantifié puis optimisé puis itéré.
Une discipline qui fabriquait, méthodiquement, des Random Freelance Designers.
Et l’IA est arrivée pile au moment où il manquait un dernier outil pour finir le travail. Un outil capable de produire un même discours, plus vite que tout le monde, sans avoir besoin de sensibilité ni d’intuition pour fonctionner. Le rendement parfait d’une discipline qui n’avait jamais vraiment voulu de nous mais juste de notre exécution.
Être libre, ce n’est peut-être pas pouvoir tout choisir. C’est pouvoir encore proposer quelque chose, arriver avec une intuition qu’on n’a pas déjà fait valider par un modèle. Penser un truc avant qu’on nous propose trois alternatives optimisées.
Nourrir sa personnalité, sa curiosité et notre côté un peu bizarre, c’est ce qui distingue un Designer d’un Random Designer. Et c’est, je l’espère, un territoire où il reste vraiment quelque chose à défendre.
Je finis cette newsletter en sachant très bien que demain matin, je vais rouvrir une conversation avec Claude pour discuter d’une autre virgule. Allez encore quelques petits efforts pour s’en sortir !
Merci de m’avoir lue,
Marie
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