Marie Loupe et Agnieszka Simon n’avaient pas prévu de fonder un manifeste économique. Elles voulaient juste donner une deuxième vie à des meubles anciens mais elles m’ont inspiré cette nouvelle édition que beaucoup d’entreprises ont tendance à continuer d’ignorer.
Leur projet, Sylvie Renée, que vous pouvez retrouver dans le dernier épisode de Radio Circulab en bas de cette édition, est né à Nantes d’un constat simple : autour d’elles, des vieux meubles de grand-mères comme des vaisseliers partaient à la déchetterie alors qu’ils étaient encore tout à fait fonctionnel mais plus vraiment adaptés aux tendances de notre époque. Le gisement est là, abondant, gratuit ou presque. Il suffisait de le capter.
D’ailleurs, leur campagne Ulule de lancement est toujours en cours, je vous invite à découvrir leurs superbes meubles et à les soutenir bien évidemment.
Mais voilà ce qu’elles ont compris rapidement : ce modèle ne peut fonctionner que s’il reste ancré sur un territoire. Le transport mange la marge que ce soit à l’approvisionnement ou à la distribution. Étendre les zones de collecte et de vente au-delà d’un rayon raisonnable complexifie la logistique et fait exploser la rentabilité.
Elles n’ont pas choisi la régionalisation par conviction. Elles l’ont comprise par nécessité économique.
Et cette compréhension-là est plus robuste que n’importe quelle conviction.
Et si le vrai problème n’était pas de grandir moins vite, mais de chercher à grandir dans la mauvaise direction ?
Une fois n’est pas coutume, vous recevez de nouveau cette édition un samedi. La fatigue de fin d’année, les échéances rapprochées et évidemment cet épisode caniculaire n’y sont pas étrangers… mais rédiger cette newsletter me tient vraiment à coeur.
J’espère, pas trop naïvement, que collectivement nous ferons les bons choix (non mettre la clim et tout peindre en blanc n’est pas LA solution) pour mieux vivre les prochains, sachant que nous n’avons pas encore vu toutes les conséquences à venir de cet épisode encore en cours.
Si vous ne le faites pas déjà, en plus de lire Adaptable(s), vous pouvez :
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Fini la promo, place à la suite.
L’équation qui a guidé plus de cent ans de décisions économiques
Pendant des décennies, la décision rationnelle était simple : centraliser pour les meilleures économies d’échelles possibles. Un seul site de production, une seule plateforme logistique, une seule équipe commerciale. Moins de doublons, plus de volume, meilleurs prix à l’achat. Aucun dirigeant n’avait tort de raisonner comme ça.
Ce raisonnement avait une condition implicite que personne n’énonçait jamais : l’énergie était bon marché, et devait le rester.
Ce n’était pas une vérité universelle. C’était une équation valide dans un contexte précis : celui de l’énergie abondante, des chaînes logistiques fluides, et d’un coût du transport structurellement bas. Dans ce contexte, les économies d’échelle étaient réelles. La concentration était le choix “rationnel”.
D’un point de vue strictement économique, faire plus gros était rationnel dans un monde d’énergie abondante. Ce contexte est derrière nous.
Régionaliser ne signifie pas renoncer aux ambitions
C’est là que le raisonnement bascule et que beaucoup de dirigeants s’arrêtent trop tôt.
Régionaliser, ce n’est pas choisir de rester petit. C’est choisir une autre définition de la performance.
Toopi Organics en est l’illustration la plus claire. L’ambition de l’entreprise n’est pas de collecter l’urine agricole de toute la France depuis un site central. C’est de déployer des dizaines d’unités locales de traitement pour atteindre 300 millions de litres valorisés. La performance nationale est obtenue par multiplication de modules locaux. Chaque unité est petite. L’ensemble est massif. Et si une des unités plante pour n’importe quelle raison, le système entier continue de fonctionner.
Le réseau Envie illustre la même logique, depuis plus de quarante ans. Créé en 1984 à Strasbourg pour reconditionner de l’électroménager usagé, le réseau compte aujourd’hui 53 entreprises d’insertion et plus de 100 sites répartis sur tout le territoire. Leur compétitivité ne repose pas sur la taille d’une usine centrale, elle repose sur la proximité avec le gisement : les appareils défectueux récupérés auprès des particuliers, des distributeurs, des collectivités locales. Éloignez un atelier Envie de son bassin de collecte et le modèle économique s’effondre.
Le principe est le même dans les deux cas : mise à l’échelle par multiplication plutôt que mise à échelle par concentration. Ce n’est pas un renoncement à l’ambition. C’est une autre architecture pour l’atteindre.
Les modèles circulaires sont structurellement régionaux
Ce n’est pas un choix éthique. C’est simplement prendre en compte les contraintes physiques.
Le gisement suit le territoire. Les ressources à valoriser (déchets organiques, électroménager en fin de vie, meubles à rénover, chaleur fatale d’une usine voisine) sont géographiquement distribuées par nature. Les concentrer avant de les transformer, c’est ajouter du transport là où on devrait ajouter de la valeur.
Les boucles se referment d’autant mieux qu’elles sont courtes. Marie Louppe le formule simplement : “On consomme local, on collecte en local, on répare en local.” Ce n’est pas du localisme militant. C’est la description d’un cycle où chaque maillon renforce le suivant. Les emplois créés sont là aussi non-délocalisables, ancrés dans les territoires, et directement liés à la densité du gisement local.
La proximité raccourcit les boucles d’apprentissage. Un modèle régionalisé remonte les signaux faibles en jours, pas en trimestres. La centralisation produit de l’agrégation : on finit par ne voir que des moyennes, des tendances, des indicateurs consolidés qui masquent ce qui se passe vraiment sur le terrain. Les entreprises proches de leurs gisements et de leurs clients s’adaptent structurellement plus vite, pas parce qu’elles sont meilleures, mais parce que leur organisation leur permet de voir plus tôt.
Et ces enseignements sont valables aussi bien pour Modixia dans l’électronique, les Alchimistes ou encore Renée.
Les signaux qui rendent cette tendance irréversible
Ce n’est pas une réglementation isolée qui change l’équation. C’est leur cumul.
La CSRD intègre les émissions de transport dans le reporting. L’ESPR (Ecodesign for Sustainable Products Regulation) va imposer des exigences de durabilité et de réparabilité sur une gamme croissante de produits. Au niveau français, la loi AGEC pousse déjà vers le réemploi sur plusieurs catégories.
Séparément, chacun de ces textes est entendable pour les dirigeants. Considérés ensemble, ils dessinent une trajectoire évidente : les chaînes logistiques longues vont coûter structurellement plus cher en conformité que les chaînes courtes.
À cela s’ajoutent deux autres signaux.
Le premier est opérationnel : COVID, tensions sur les matières premières, délais qui s’allongent. Les entreprises qui avaient tout misé sur la chaîne la moins chère se sont retrouvées sans solution au premier choc. Les alternatives régionales ont capté ces clients. Pas par vertu, les vieilles habitudes sont souvent revenues très vites, mais simplement parce que l’autre modèle ne livrait plus.
Le second est énergétique : les gisements d’énergie renouvelable sont eux aussi distribués. L’avantage compétitif ira à ceux qui produisent et consomment là où la ressource est générée ou disponible.
Le vrai blocage du changement
La plupart des dirigeants que je rencontre ne sont pas opposés à la régionalisation. Ils n’ont simplement jamais posé la question dans ce sens.
Leur organisation s’est construite par accumulation : un client historique ici, un entrepôt central là, une habitude logistique héritée d’une époque où le transport ne coûtait rien. Ce n’est pas de l’inertie. C’est une organisation cohérente avec les contraintes d’hier. Le problème, c’est que ces contraintes ont changé. L’organisation, elle, reste sur ses habitudes.
Trois questions pour commencer à voir :
Où est mon gisement réel ? Pas où je me fournis aujourd’hui mais où se trouvent physiquement les ressources, les compétences, les volumes que j’utilise. L’écart entre les deux est votre première zone de friction évitable.
Quel est le vrai coût de ma chaîne longue ? Transport, stock tampon, délais, conformité réglementaire à venir au tarif actuel ou avec +25 ou 50% si on veut simuler dans quelques années.
Mon modèle peut-il fonctionner en modules locaux répliqués ? Si oui, qu’est-ce qui m’en empêche aujourd’hui, une vraie contrainte technique, des clients eux aussi centralisés ou une organisation héritée ?
L’hypothèse pour certains,
une réalité évidente pour d’autres
Marie Loupe et Agnieszka Simon n’ont pas choisi la régionalisation. Elles l’ont comprise alors même que leur business n’a que quelques mois. C’est la nuance qui compte.
Il ne s’agit pas de faire mieux uniquement sur le plan environnemental, même si c’est déjà le cas. Il s’agissait de construire un modèle qui tienne économiquement. Et ce modèle n’a de sens que régionalisé.
Les entreprises qui traverseront bien les prochaines décennies ne seront pas nécessairement celles qui auront les meilleures intentions. Ce seront celles qui auront compris que la géographie du vivant : des ressources, des gisements, des compétences, est répartie par nature.
Prendre en compte ce fait pour reconstruire leur modèle en conséquence sera un levier majeur d’adaptabilité, plutôt que d’attendre que la contrainte ne vous oblige.
Pour améliorer votre adaptabilité
Cartographier l’emplacement de ces trois ou cinq principales ressources ou intrants. Si elles viennent de loin par habitude plus que par nécessité, vous avez une première piste de régionalisation à explorer.
Estimer le coût complet de sa chaîne la plus longue avec le transport, les stocks de sécurité, les délais et les coût de conformité réglementaire à horizon trois ans. Beaucoup de choix “les plus compétitifs” par le passé ne le sont plus vraiment quand on intègre ces facteurs.
Après l’approvisionnement, cartographier les emplacements de ses principaux clients. Sont-ils eux aussi répartis ? Centralisés ? Les contacts avec eux serait-ils simplifiés si vous étiez rapprochés ? Des processus de collecte ou de réemploi pourraient être mis en place de façon moins coûteuse ?
Si cette édition vous a été utile, partagez-la à un.e dirigeant.e qui réfléchit à sa chaîne et vos petits ❤️ sont toujours appréciés.

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