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Actu Prépa · Aug 12, 2026

Où vont les profits de la guerre ?

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Fiche ESH — L’analyse économique de la semaine — Actu Prépa

Note de l’éditeur

Cette semaine, retour sur les travaux de Gabriel Zucman sur la fiscalité des superprofits pétroliers, remis en lumière par la flambée des cours depuis les frappes en Iran.Un sujet que vous pouvez croiser en colles, aux écrits ou aux oraux — et un aperçu de ce à quoi ressembleront les fiches premium à venir sur Actu Prépa, rédigées par des étudiants admis au Top 3 (HEC / ESCP / ESSEC).

Yacou Silué, rédacteur économique pour Actu Prépa, membre de l’association L’Économique ESCP


1. Un pic boursier qui en dit long sur qui gagne à cette guerre

Depuis les frappes israélo-américaines en Iran et l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, les cours pétroliers se sont emballés. L’indice des 120 plus grandes compagnies pétrolières et gazières mondiales — la moitié américaines — a pris 30 % depuis le début de l’année 2026, plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation en trois mois. Zucman le souligne : c’est déjà bien plus que ce qu’avait provoqué l’invasion de l’Ukraine en 2022.

Ce qui donne du poids à ses travaux, c’est qu’il ne s’arrête pas au constat. Trump lui-même a lâché en mars, sans grande subtilité, que la hausse des prix du pétrole rapportait beaucoup d’argent. Le “nous” en question, ce sont les compagnies pétrolières — parmi les principaux financeurs de sa campagne — et les ménages les plus aisés, détenteurs d’actions. Zucman va jusqu’à suggérer que la durée de cette guerre s’explique difficilement si l’on ignore cette arithmétique-là.

Oxford Economics, “The 2026 Iran War: An Initial Take and Implications” — modélisation de l’impact du conflit sur les prix pétroliers et la trajectoire macroéconomique mondiale.

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2. Un précédent plus large qu’il n’y paraît : 1942, 1973, 1975, 1979

Zucman ne se limite pas aux chocs pétroliers. Il remonte à la Seconde Guerre mondiale : les bénéfices des marchands d’armes ont eux aussi été confisqués, jusqu’à 95 % de taxation sur les superprofits aux États-Unis en 1942. L’idée derrière, à l’époque : une rente née d’un conflit armé ne pouvait pas revenir à une puissance privée, point.

Sur le pétrole, le même réflexe a joué en 1973 et 1979 : l’Arabie Saoudite nationalise sa production entre 1973 et 1980, le Venezuela en 1976. Les États-Unis créent en 1980 une taxe de 70 % sur les superprofits pétroliers, en plus de l’impôt sur les sociétés à 46 % — imposition totale proche de 85 %. Le Royaume-Uni avait fait la même chose dès 1975.

Files d’attente aux stations-service américaines, choc pétrolier de 1973.

La réaction de 1980 n’est donc pas un coup isolé : c’est la continuation d’une doctrine établie depuis la guerre — la rente de guerre appartient à la collectivité, pas aux actionnaires.


3. Comment les majors ont repris la main après 1980

C’est la partie la plus utile de ses travaux. Les compagnies pétrolières, échaudées par la spoliation des années 1970, ont ensuite mis tout leur poids politique derrière une réécriture des règles du commerce mondial — celles qui ont façonné la mondialisation de 1980 aux années 2020. Deux leviers précis :

La concurrence fiscale entre États. Un gisement ne se délocalise pas, mais l’investissement, si. La menace était simple : trop d’impôt au Royaume-Uni ou en Norvège, et les compagnies iraient forer en Russie ou au Canada. Sous cette pression, les pays producteurs ont fait baisser, les uns après les autres, leur taux d’imposition sur les sociétés extractives.

Les paradis fiscaux. Là où la production ne bouge pas, les bénéfices comptables voyagent très bien — transferts intra-groupe, ingénierie financière. Un État qui taxe trop se retrouve simplement avec moins de bénéfices déclarés sur son sol.

Zucman s’appuie ici sur les travaux d’Alice Chiocchetti et Ninon Moreau-Kastler (Le Monde, 7 avril 2026), qui chiffrent le phénomène précisément : sur 1 euro de bénéfice de l’industrie extractive, environ 12 centimes finissent dans un paradis fiscal. En période de crise — donc actuellement — cette part grimpe à 20 %, direction Bermudes, Luxembourg, Singapour.

Multinationals Observatory, “TotalEnergies’ ‘superprofits’” — analyse de la structure des bénéfices déclarés par la major française selon les juridictions.

4. Le chiffre qui résume cinquante ans d’histoire fiscale : 65 % → 90 % → 37 %

C’est la statistique la plus parlante de ses travaux. Sur les multinationales américaines — les seules pour lesquelles on dispose de séries longues — le taux d’imposition effectif sur les bénéfices réalisés à l’étranger est passé de 65 % à la veille du premier choc pétrolier, à 90 % au milieu des années 1970 (sans même compter le coût des nationalisations pour les compagnies), avant de redescendre progressivement pour atteindre 37 % en 2023, dernière année disponible

Wright & Zucman (2018), à partir des enquêtes du Bureau of Economic Analysis — évolution du taux effectif d’imposition des multinationales pétrolières américaines sur leurs profits étrangers.

Autrement dit, la rente pétrolière était socialisée à 90 % dans les années 1970, elle va aux deux tiers dans la poche des actionnaires aujourd’hui. La bascule n’est pas un mystère — c’est exactement le résultat des deux mécanismes du point précédent.


5. Le fiasco français qu’il ne faut jamais oublier de citer

C’est le passage le plus concret, et probablement le plus efficace en copie parce qu’il montre qu’une bonne intention politique ne suffit pas. En 2022, l’Union européenne avait adopté une “contribution de solidarité” à 33 % sur les bénéfices exceptionnels du secteur pétrolier et gazier. En avril 2026, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Autriche ont demandé à la Commission de remettre en place un dispositif équivalent.

En France pourtant, ce même mécanisme a quasiment fait pschitt : sur 3 milliards d’euros de recettes espérées, seulement 69 millions ont été collectés — quarante fois moins. Deux raisons à distinguer pour une bonne copie : une mise en œuvre nationale volontairement minimaliste, excluant la plupart des activités pétrolières du champ de la taxe ; et le mécanisme du point précédent — les compagnies délocalisent leurs profits comptables avant même que la taxe ne s’applique.


6. La proposition de Zucman — et pourquoi le chiffrage est convaincant

La solution défendue : ne pas taxer ce que les compagnies déclarent réaliser en France (facile à minimiser), mais leurs superprofits mondiaux, bien plus difficiles à manipuler comptablement. Le chiffrage est simple et implacable : en 2022, TotalEnergies a réalisé environ 10 milliards d’euros de superprofits au niveau mondial. En supposant un scénario comparable pour 2026, une taxation à 90 % — soit à peu près la norme internationale d’avant les années 1980 — rapporterait 9 milliards d’euros. Ramené à l’échelle individuelle : environ 130 euros par Français, 650 euros pour une famille de cinq personnes.

Pour la redistribution, Zucman prend l’exemple de l’Alaska, qui reverse depuis des décennies les profits pétroliers socialisés directement aux habitants — 1 704 dollars par foyer fiscal en 2024.

Alaska Permanent Fund — historique des versements annuels du dividende pétrolier redistribué aux résidents de l’État.

Une alternative est aussi évoquée, déjà proposée en 2022 avec les collègues de l’Observatoire européen (aujourd’hui international) de la fiscalité : taxer directement les hausses de capitalisation boursière plutôt que les superprofits déclarés, ce qui contournerait entièrement le problème du transfert comptable des bénéfices.


7. La dimension macro que Zucman ne traite pas

Zucman reste sur un terrain fiscal et redistributif — qui capte la rente, comment la reverser. C’est solide, mais une dimension manque pour une dissertation complète : celle qu’apporte Isabella Weber (UMass Amherst) avec sa thèse de la sellers’ inflation. Son idée : face à un choc d’offre, les entreprises en position dominante ne se contentent pas de répercuter leurs coûts, elles élargissent leurs marges. Le choc devient un prétexte.

Isabella Weber (@IsabellaMWeber) relaie une note d’un chief economist d’UBS pointant la hausse des marges, plus que des coûts, comme moteur d’une bonne partie de l’inflation récente.

Croiser Zucman et Weber change la nature de la conclusion : il ne s’agit plus seulement de savoir qui empoche la rente, mais qui paie, via l’inflation, le fait qu’elle ne soit pas captée. Zucman lui-même reconnaît, en filigrane, que la fiscalité ne traite pas la cause géopolitique du choc. Une bonne copie sépare les deux temporalités : la fiscalité pour la répartition immédiate, la politique étrangère et énergétique pour la récurrence du problème.


Idées clés

  • La rente de guerre a une doctrine historique bien établie (95 % sur les surprofits d’armement en 1942) — 1980 n’est pas un cas isolé.

  • Deux mécanismes précis expliquent l’érosion de la fiscalité pétrolière depuis 1980 : concurrence fiscale entre États producteurs et essor des paradis fiscaux.

  • Le taux effectif d’imposition des multinationales pétrolières américaines est passé de 90 % (1970s) à 37 % (2023).

  • La contribution de solidarité française de 2022 est un cas d’école de fiscalité mal calibrée : 40 fois moins de recettes que prévu.

  • Le chiffrage de Zucman (TotalEnergies, 9 Md€ de recettes potentielles) rend la proposition crédible et copiable en dissertation.

  • Manque la dimension macro (Weber) : la rente non captée nourrit aussi l’inflation.

Chiffres clés

  • 30 % / +1 000 Md$ : hausse boursière des majors pétrolières en 3 mois (2026).

  • 90 % → 37 % : effondrement du taux effectif d’imposition des profits étrangers des pétrolières américaines (1970s → 2023).

  • 12 % → 20 % : part des superprofits extractifs délocalisée en paradis fiscaux, hors crise / en crise.

  • 3 Md€ attendus, 69 M€ collectés : le fiasco de la contribution de solidarité française (2022).

  • 9 Md€ / 130 € / 650 € : recettes potentielles d’une taxe à 90 % sur les superprofits mondiaux de TotalEnergies, par Français, par famille de 5.

Auteurs et références clés

  • Gabriel Zucman, Où vont les profits de la guerre ? (Substack, avril 2026) et Wright & Zucman (2018).

  • Alice Chiocchetti & Ninon Moreau-Kastler (Le Monde, avril 2026) — quantification des transferts vers les paradis fiscaux.

  • Isabella Weber, sellers’ inflation (2023) — l’angle macro qui manque chez Zucman.

  • Repères historiques : Crude Oil Windfall Profit Tax (1980-1988, États-Unis), taxe britannique de 1975, taxation à 95 % des profiteurs de guerre (États-Unis, 1942).

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