RSS Amplifier

420ppm · Jul 7, 2026

[Veille #3] Est-ce un happening ?

0
Sign in to vote or save

This page did not load. You can still read it on the original site — the toolbar below keeps your place in the directory.

Errements passés et catastrophes à venir

Bonjour les ami.e.s,

Ces derniers jours, j’ai un peu ri pour essayer d’oublier les cartes de Météo-France.

J’ai un peu ri en lisant, au détour d’un article du Monde, que pour Xavier Bertrand « l’anticipation ne fait pas partie de la culture de la classe politique » (il faut parcourir cette phrase plusieurs fois pour en mesurer la teneur en sel). J’ai un peu ri en voyant Fox News démontrer la monstruosité de Zohran Mamdani à grands renforts de pictogrammes effrayants : éducation pour tous, logement pour tous, semaine de 32 heures, etc. J’ai un peu ri en écoutant l’économiste Philippe Aghion expliquer, sur France Inter, que « sans air conditionné, le sud des États-Unis, ça aurait été dramatique », comme si le refroidissement avait été ajouté à ces grandes villes « après coup » plutôt que d’être consubstantiel à leur développement.

Ces sorties, involontairement comiques, m’ont fait penser à ce qu’on a appelé l’Alternative Orange et qui n’a rien à voir avec Trump. Dans la Pologne dictatoriale des années 1980, à côté des très sérieux militants de Solidarność, une poignée d’étudiants, de hippies et de jeunes intellectuels menèrent une surréaliste « révolution des nains » dont le fondement était celui-ci : considérer que le régime de Jaruzelski, plutôt que d’être une impitoyable machine à broyer les âmes, était une expérience artistique, un happening. Vues ainsi, toutes les postures gouvernementales prenaient une saveur particulière. Dans leur soutien de pacotille aux cadres du parti, les lutins manifestèrent même un jour contre la chaleur ; à l’époque, c’était une blague, aujourd’hui ce ne le serait plus…

Bien sûr, la Pologne de Jaruzelski, la France de Macron et les Etats-Unis de Trump n’ont pas grand-chose en commun, mais il flotte dans toutes ces histoires un même parfum : poussée dans ses apories, l’idéologie dominante verse dans l’absurdité. Par exemple, quand Emmanuel Moulin, nouveau gouverneur de la Banque de France, explique que le réchauffement est « un risque important en particulier sur le secteur financier » et qu’à moyen terme « l’effet est négatif sur la croissance », comme si tout l’enjeu était là, on a l’impression d’un autocollant qui aurait trop pris la poussière. Quelque chose ne colle plus… Ce haut fonctionnaire est dans son rôle et c’est précisément cela le problème : si le réchauffement doit être considéré, c’est parce qu’il fragilise le tissu du vivant, pas parce qu’il perturbe la comptabilité nationale.

À cet égard, la mise en scène des cellules interministérielles de crise m’a fasciné. Sébastien Lecornu, l’air grave, y incarne le calme et la pondération. Masquer l’effort, dit-on, est l’une des conditions de l’art. Le Premier ministre égrène tout ce que les préfets et les services de l’État ont mis en œuvre contre la canicule, la sécheresse et les feux de forêts. Agacé par les critiques faites à ses équipes, « qui n’ont pas beaucoup dormi », il rejette la responsabilité sur les individus et sur la société civile. Davantage que les retards du gouvernement, la véritable question serait celle du manque de « solidarité » puisque beaucoup de personnes seraient mortes seules chez elles. Quant aux feux de forêts, il ne cesse de le rappeler, « neuf sur dix sont d’origine humaine, involontaire ou volontaire ».

Né deux ans avant la création du Giec, au gouvernement depuis presque dix ans, Sébastien Lecornu n’a pas l’air de comprendre ce qui lui est reproché. Après tout, de son point de vue, il navigue aussi bien que faire se peut sous contraintes budgétaires, dans un monde où l’Europe n’est plus aux commandes. Comment peut-il entendre que pour beaucoup la gestion de crise marque l’échec de la politique ? Au moment où l’on se réfugie au cinéma devant le biopic du général de Gaulle, le Premier ministre, fan de Pierre Messmer, a l’air de subir l’enjeu de son siècle. Pas de grands corps d’État dédiés à l’adaptation, de réelle marche forcée sur quelques technologies clefs, de priorisation des flux physiques sur ceux de la finance ; autant de choses avec lesquelles on pourrait être en désaccord mais qui manifesterait une ambition, serait-elle de droite.

Le prisme qu’il déploie est celui que les chercheurs appellent la sécuritisation du climat. Quand on arrive dans l’infernale saison sèche, quand il faut commander en urgence 30 000 climatiseurs pour les hôpitaux, quand il faut déployer des moyens militaires pour tenter d’endiguer les feux de forêts, quand il faut restreindre l’accès à l’eau, c’est que l’on doit jouer en défense et qu’on a perdu l’initiative. Dans L’Épreuve du feu (Flammarion, 2026), la géographe Pauline Vilain-Carlotti montre bien comment la lutte contre les flammes sera de plus en plus difficile si l’on ne s’efforce pas, par exemple, d’empêcher le mitage de la forêt ou de la garrigue par de petits lotissements. La logique est la même avec la clim ou les digues : ce sont autant les témoins de nos errements passés que de fragiles protections contre l’intensification des catastrophes à venir.

Alors que tout s’effiloche, que journalistes, scientifiques et politiques se rejettent mutuellement la responsabilité de l’étrange défaite climatique, le gouvernement ne cherche même plus à dissimuler son désarroi. Le Premier ministre en a fait l’aveu en préambule de l’une de ces cellules de crise : « On ne peut pas faire comme si ce qui s’était passé n’était pas extraordinaire. Ça l’était. On ne peut pas faire non plus comme si ça ne peut pas se reproduire. Ça va se reproduire. » L’extraordinaire appelé à se reproduire ? On dirait une pirouette du Manifeste surréaliste du socialisme distribué par l’Alternative orange… ◆

https://substack-post-media.s3.amazonaws.com/public/images/cd9bbc42-b26d-474a-900e-eb5f1c189b1b_2040x240.png (2040×240)

Le bouquin. J’ai beaucoup appris en lisant Une Histoire globale de la vanille (CNRS éditions), de l’historien Éric Jennings. Et je me suis demandé si ce livre ne donnait pas quelques pistes pour penser l’intelligence artificielle.

Je m’explique. La vanille resta longtemps compliquée à produire. « Aucune machine, écrit Jennings, ne pouvant féconder ses fleurs, ni déterminer le moment précis de la cueillette de ses gousses, ni les couvrir et les faire sécher au soleil sur des laps de temps adaptés. » Mais dès 1874, des chimistes parvinrent à faire la synthèse de la vanilline. Confrontés à cette nouvelle concurrence, les cultivateurs essayèrent de distinguer leurs produits de ceux de l’industrie chimique. Hélas, ces efforts furent vite déçus. « Aucun logo permettant d’identifier la vraie vanille ne s’imposa durablement », note Jennings, et très peu de gens s’avérèrent capables de faire la différence entre la vanille chimique et sa synthèse.

Cet arôme qui vint écraser la lente et délicate récolte des gousses parfumées me fait penser aux grands modèles de langage qui font concurrence aux textes écrits par des êtres humains. L’histoire est d’autant plus triste que la vanille, autrefois synonyme de saveur, est désormais associée à la fadeur (on dit vanilla sex pour décrire une sexualité sans fantaisie). Pour Jennings, c’est parce que « l’immuabilité pure et simple d’une vanilline synthétique totalement lisse, qui ne varie jamais d’un lot à l’autre, produit un effet d’engourdissement ». Vivrons-nous la même chose avec les textes ? Je me suis posé la question dans Le Nouvel Obs

Politiser l’adaptation. Alors que la canicule relance les débats sur l’adaptation, j’ai remis le nez dans Les Métamorphoses (Les petits matins, 2025) de Marie-Hélène Lafage. L’urbaniste y appelle à « politiser l’adaptation », c’est-à-dire à « refuser que chaque crise soit dépeinte comme un problème à part, une énième “fatalité climatique” ». Elle fait la distinction entre trois manières de mobiliser ce concept. L’approche « conservatrice », dans laquelle « l’État “protecteur” se trouve sollicité comme garant de la souveraineté et de la productivité, face à des menaces perçues comme extérieures ». L’approche « néolibérale » qui voit dans l’adaptation « une opportunité d’innovation plutôt qu’une manière de réinterroger les structures en place ». Et puis la transformation « écologique et solidaire » qui trouve là une « occasion de reprendre en main l’avenir des sociétés ». La typologie m’a paru efficace…

Oups. Connaissez-vous la théorie des coins ? Celle-ci a été imaginée par Stephen Pacala et Robert H. Socolow et publiée en 2004 dans la prestigieuse revue Science. Les deux professeurs de Princeton y listaient un catalogue de quinze mesures, allant de l’hydrogène aux carburants synthétiques, en passant par le covoiturage. L’application de sept d’entre elles, au choix, permettrait selon eux d’éviter la dérive climatique. Devenu célèbre, cet article a été l’un des socles du solutionnisme. Sauf qu’on apprend aujourd’hui, grâce à une enquête de ProPublica, que le pétrogazier BP a suivi de près la rédaction de ce papier, allant jusqu’à échanger avec les auteurs et à donner son avis sur le brouillon. La capture du carbone (CCUS), en particulier, était vantée alors même qu’elle était (et est toujours) un mirage industriel…

Trop d’électricité. En Espagne, l’abondance d’énergie solaire commence à poser problème. Oui, vous avez bien lu cette phrase. Lors des journées très ensoleillées, les prix sont tirés vers le bas, ce qui est formidable pour les consommateurs et devrait l’être aussi pour la transition énergétique, mais qui ne fait pas les affaires des producteurs d’énergie. Dégager des profits devient de plus en plus difficile, au point que, comme le raconte Bloomberg, « les investisseurs cherchent une porte de sortie ». Dans ce contexte, les énergéticiens tentent de se diversifier, de développer des batteries de stockage, voire de « construire des data centers pour […] disposer d’un acheteur immédiat ». Si vous avez une tournure d’esprit marxiste, vous y verrez un joli cas d’espèce où les forces productives viennent faire imploser les rapports de production…

Nommer les vagues de chaleur ? Je tombe sur cette phrase dans The Heat Will Kill You First de l’essayiste américain Jeff Goodell : « La vie reprit son cours normal, et le souvenir de la canicule s’estompa, comme c’est toujours le cas avec les souvenirs de canicule, jusqu’à devenir comme les images fugaces d’un cauchemar devenu brumeux. Ou comme un avenir que l’on ne veut pas imaginer ». L’auteur clôt ainsi le passage qu’il consacre au village canadien de Lytton, qui fut ravagé par les flammes après avoir enregistré un record de température à 49,6 °C en 2021. Il y a quelques jours un nouvel incendie a forcé l’évacuation de l’endroit… Pour contrer l’oubli, l’auteur rapporte une expérimentation menée à Séville : les canicules y furent un temps classées en fonction de la mortalité qu’elles pouvaient occasionner et les plus létales furent baptisées : Zoé, Yago, Xenia, Wenceslao, Vega, etc. Le Monde avait raconté cette tentative en mai dernier.

Mortalité indienne. Les lecteurs du roman Le Ministère du futur se souviennent que celui-ci s’ouvre, en Inde, sur une canicule d’une ampleur terrifiante. Dans la revue Frontiers in Environmental Health, les chercheurs Piyush Narang et Ashok Gadgil essaient de quantifier la mortalité des vagues de chaleur dans ce pays. Pour ce faire, ils extrapolent des études épidémiologiques existantes et estiment « qu’une seule journée de chaleur extrême [définie comme dépassant le 97e percentile de la distribution historique des températures] entraîne environ 3 400 décès supplémentaires à l’échelle nationale ; une vague de chaleur de cinq jours en entraîne près de 30 000 ».

Des avions pour la géo-ingénierie solaire. Le vecteur permettant de répandre du soufre dans la stratosphère a toujours été l’un des goulots d’étranglement de la géo-ingénierie. Peu d’avions existants sont conçus pour atteindre les altitudes requises (environ 20 km). Au mois de mai, l’entreprise Iris Aero a dessiné, grâce à des financements de l’université de Chicago, un avion autonome qu’il serait possible, selon elle, de prototyper et de produire en série rapidement. À raison de deux vols par jour, 250 jours par an, il faudrait environ 270 de ces appareils pour refroidir les températures d’environ 0,26 °C (ce sont des calculs très grossiers). Le coût serait de 6 milliards de dollars pour le développement et de 930 millions par an pour les opérations (sans compter d’autres infrastructures nécessaires, comme les bases aériennes).

Planes for SAI May Be Closer and Cheaper Than Previously ...
Capture d’écran du site SRM360.org

Qui sont les crypto-bros ? La chercheuse Izaura Solipa a comparé les profils socio-économiques d’environ 250 personnes travaillant pour des entreprises de crypto-actifs, aux États-Unis, avec ceux de personnes évoluant dans la finance traditionnelle. Résultat : ces élites se ressemblent furieusement, même si les crypto-entrepreneurs tendent à être un peu plus jeunes, plus masculins, et moins introduits. Fait notable : ils sont nombreux à avoir travaillé à un moment ou à un autre à la Maison-Blanche. Ainsi, le mythe fondateur du Bitcoin – monnaie décentralisée qui échapperait aux corps constitués – prend un sacré coup dans l’aile. « Ce constat suggère que le secteur des cryptomonnaies ne remet pas en cause la domination de l’élite financière, mais qu’il étend et consolide plutôt le pouvoir financier dans de nouveaux domaines technologiques. »

Deux graphiques pour se faire peur. D’abord l’évolution de l’humidité des sols, où l’on voit clairement un nouveau climat se dessiner : beaucoup d’eau en février, grosse sécheresse à l’été…

Et la température de surface des océans…

https://substack-post-media.s3.amazonaws.com/public/images/cd9bbc42-b26d-474a-900e-eb5f1c189b1b_2040x240.png (2040×240)

🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Si vous avez repéré des choses intéressantes, faites-m’en part par mail (remi.noyon@gmail.com) ou en commentaires :)

Read on 420ppm.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.