RSS Amplifier

420ppm · Jul 15, 2026

« J’ai peur qu’on finisse encerclés par le feu »

0
Sign in to vote or save

Rémi Noyon · 420ppm


Bonjour les ami.e.s,

Quand j’étais étudiant, j’ai été très marqué par un passage des mémoires de Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Il y raconte la montée du nazisme par le « petit bout de sa lorgnette ». Son texte, découvert par son fils, sera publié de manière posthume au début des années 2000. Dans le passage en question, Haffner raconte qu’avant d’apprendre « ce que signifie vivre l’histoire en direct », il avait bien sûr vécu des « évènements historiques » (il est né en 1907), mais que jusqu’alors ceux-ci « passaient et le dépassaient » : « La sphère la plus intime restait intacte. »

Puis vint 1933 et l’arrivée au pouvoir du NSDAP. Un « séisme » qui, cette fois, ébranla la vie de chacun et le poussa personnellement à l’exil. Haffner en tire cette conclusion générale :

« Tel “événement historique” passe sur la vie privée – qui est la vraie vie – comme un nuage au-dessus d’un lac : rien ne bouge, on aperçoit tout juste un reflet fugitif. Tel autre agite l’eau à la façon d’un ouragan, au point que le paysage en devient méconnaissable. Quant au troisième, il sera peut-être capable d’assécher tous les lacs. »

J’y ai repensé en voyant les feux s’approcher de Paris. L’été que nous sommes en train de vivre n’a bien sûr rien à voir avec l’ascension d’un parti totalitaire aux desseins exterminateurs, mais il y a dans les sols jaunes et la chaleur étouffante qui nous enveloppe quelque chose qui fait trembler l’intime : cette fois-ci, on éprouve de la peur. Ou pour le dire avec les catégories de Sebastian Haffner, ici mal à propos : l’eau s’agite.

Bien sûr, il faut tout de suite préciser que c’est là un sentiment de Parisien de classe moyenne. Pour beaucoup de gens, cela fait longtemps que le réchauffement climatique a bouleversé le quotidien, au point de rendre visible et saillant ce qui est ailleurs encore flou. Même au sein de ce début de saison des feux, en France, les hectares brûlés de Fontainebleau semblent peser médiatiquement davantage que ceux des massifs de la Drôme. Mais la tristesse de ceux qui étaient jusqu’alors épargnés est autant le révélateur d’inégalités environnementales que le signe que des seuils ont été franchis. Un article du Monde se termine par cette phrase d’une habitante d’Achères-la-Forêt, à la lisière de Fontainebleau : « J’ai peur qu’on finisse encerclés par le feu. » C’est bien résumé.

Dans la grammaire utilisée pour parler des feux de forêts, deux métaphores reviennent constamment. Celle de la bête, du monstre, qui avance en rugissant. Et celle de l’ennemi contre lequel il faut lever des moyens militaires. Dans Fire Weather (Knopf, 2023), récit haletant qui raconte la manière dont la ville de Fort McMurray, au Canada, fut ravagée, en 2016, par un feu gigantesque, John Vaillant déploie cette seconde métaphore.

Le feu, nous dit l’écrivain, se comporte comme une armée médiévale. Il y a les troupes à pied, les braises et les flammèches qui avancent lentement dans les herbes basses. Quand les flammes montent vers les cimes des arbres, où elles trouvent un vent plus fort et se déplacent plus vite, c’est la cavalerie qui entre en action. Et si l’incendie crée son propre vent et envoie des brandons dans le sens de sa progression, ce sont les archers que l’on voit poindre dans la bataille. On pourrait compléter la liste avec les éclaireurs – les feux de tourbe (dits zombies) qui se propagent à l’insu de tous par le sol – et les soldats infiltrés derrière les lignes – ces souches qui se consument bien après le passage des flammes et peuvent relancer les hostilités.

Cette métaphore a une utilité. Elle rappelle qu’il arrive que les humains perdent. Une ville assiégée peut voir ses défenses céder malgré les sprinklers, les pare-feu et les bombardiers d’eau. C’est ce qui est arrivé à Fort McMurray, où 90 000 personnes durent être évacuées. Mais l’image a un inconvénient que pointent les historiens du feu : elle nous égare sur l’adversaire. Le grand nom de ce domaine, Stephen Pyne, le disait d’ailleurs en conclusion d’un article publié la même année que cet incendie : « Si nous sommes réellement en guerre contre le feu, trois choses se produiront. Nous dépenserons beaucoup d’argent, nous subirons de nombreuses pertes et nous perdrons. »

C’est aussi ce que nous explique en substance la géographe Pauline Vilain-Carlotti, qui vient de publier L’Epreuve du feu (Flammarion), dans l’entretien qu’elle nous a donné à mon collègue Sébastien Billard et à moi-même. Le feu a toujours fait partie du paysage. En Méditerranée, il a même fait le paysage : des espèces pyrophytes y supportent le passage des flammes (comme le chêne-liège), voire les utilisent pour se reproduire (en éclatant, les cônes de certains pins libèrent leurs graines). Avant la dispersion des habitations, qui complique le travail des pompiers, l’urbanisation se faisait aussi avec ces contraintes en tête : autour des villages, très groupés, il y avait « une succession de différentes strates végétales, de hauteurs différentes, sans continuité de combustible ». Mais tout cela a changé depuis longtemps. Au début des années 1990, un meilleur contrôle des feux naissants et la diffusion de gestes de prévention firent baisser les surfaces brûlées, et nous donnèrent un faux sentiment de sécurité.

Surfaces de forêts brûlées chaque année en France entre 1976 et 2022 (datalab).

Ces incendies qui s’échappent des forêts et menacent des villages, voire des villes, ne doivent pas nous faire oublier que le véritable ennemi, c’est un autre feu, celui des combustibles fossiles qui, en réchauffant l’atmosphère, bouleverse les équilibres, fait remonter les flammes, les rend incontrôlables, plus puissantes, plus fréquentes et empêche la végétation de se régénérer. Ironiquement, c’est à 15 km au nord du feu de Fontainebleau qu’était exploité le gisement pétrolier de Chailly mis en route dans les années 1950. Il existe encore quelques puits dans le bassin parisien, qui fut pendant des années, avec celui d’aquitaine, le principal point d’extraction d’hydrocarbures dans l’Hexagone (représentant une part très marginale de la consommation nationale).

Encore tout récemment, Louis Sarkozy expliquait que Melun, porte d’entrée de la forêt de Fontainebleau, « pourrait devenir le nouveau Dubaï » si l’on y relançait des forages. Heureusement, ils sont peu, en France, à pouvoir soutenir ce niveau de ridicule (notons tout de même que les températures fin juin à Melun étaient très proches de celles de Dubaï, Louis Sarkozy est-il satisfait ?), mais à l’échelle mondiale, cela reste à peu près la philosophie. On n’arrête hélas qu’un seul type de pyromanes, ceux qui allument des brindilles avec de l’essence et un briquet. Ceux qui continuent de faire brûler la planète, eux, ont le totem d’impunité.

File:Ancien puits de pétrole.jpeg
Quand Dubaï deviendra le nouveau Melun, vestige de l’exploitation pétrolière en forêt de Fontainebleau (CC/Ggaldrat).

Comment régler mentalement ce cocktail bizarre de tristesse, de colère, sur fond de départ en vacances et de présidentielle qui se prépare ? Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, le philosophe Henri Bergson raconte comment il a appris la déclaration de guerre du 4 août 1914. La perspective du conflit revêtait dans son esprit un « caractère abstrait », bien qu’il fût convaincu de son imminence ; ce qui ressemble fort au goût que laisse la lecture d’un rapport du Giec. Mais lorsqu’il reçut la nouvelle, « ce fut comme si un personnage de légende, évadé du livre où l’on raconte son histoire, s’installait tranquillement dans la chambre ». La guerre avait fait « son entrée dans le réel avec peu d’embarras ».

Toutes proportions gardées, ce n’est pas très loin du sentiment qui nous traverse. Voyez comme l’on s’est déjà habitué à la présence de vagues de chaleur. On prononce déjà la canicule, comme si elle faisait partie de la famille. On dit qu’il faudra faire avec comme si c’était une vieille tante pénible. Pour Bergson, cette familiarité est une réaction défensive, une manière de nous éviter la « contracture de la volonté », la paralysie devant le cataclysme. Tout se passe comme si « la nature » voulait « susciter précisément entre nous et l’événement simplifié […] cette camaraderie qui nous met à notre aise, nous détend ». C’est ce qui m’inquiète. Que l’on s’y fasse et que l’on glisse ainsi du reflet sur l’eau à l’assèchement de tous les lacs ◆

🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Si vous avez repéré une erreur : remi.noyon@gmail.com.

Read the original on 420ppm.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.