Bonjour les ami.e.s,
Rappelez-vous, c’était hier. Nous devions vivre dans des immeubles grimpant sans cesse vers le ciel, libérant de grands espaces verts au sol, nous nourrir d’aliments synthétiques, aussi goûtus que leurs ancêtres « naturels », et profiter d’une énergie abondante grâce au nucléaire et au solaire. C’était le rêve d’une humanité qui parviendrait à faire toujours plus avec moins, à trouver une harmonie avec la planète grâce à l’innovation technologique et à l’inventivité du capital. C’était le rêve de la croissance verte.
Cette semaine, j’ai vu des gens dormir dans leur voiture climatisée, des retraités s’installer au rayon frais des supermarchés, des trains obligés de rester à quai parce que les rails s’étaient déformés, des familles faisant le tour des magasins pour trouver un ventilateur introuvable, des cuistots ruisselant sur des plaques de cuisson, des photos de maternité où de jeunes parents s’inquiétaient de voir le thermomètre grimper, des orteils dont je préférerais ne pas me souvenir et tout un pays obligé de vivre claquemuré, dans l’obscurité. Le rêve est un peu écorné.
Il y a crise, et déjà le sens commun a bougé. Mais est-ce dans la bonne direction ? En zappant entre les chaînes d’info, je ne peux m’empêcher de penser à une expression qu’utilisent Andreas Malm et Wim Carton dans The Long Heat, leur dernier livre : « La montée de l’adaptationnisme musclé ». L’adaptationnisme musclé, c’est le pendant sombre de la croissance verte, c’est le bâton qui succède à la carotte. C’est, toujours selon Malm et Carton, le discours qui consiste à répéter : « Oui, ces événements météorologiques extrêmes sont désormais une réalité, mais ils peuvent être maîtrisés par des technologies telles que les digues, les bombardiers d’eau, les mégabassines. Si la nation se ressaisit et renforce sa préparation aux catastrophes sur un mode militaire, la vie continuera ».
Quand vous écoutez bien Sébastien Chenu et ses amis, c’est déjà ce qu’ils sont en train de dire. Désormais, le discours de l’extrême droite n’est plus « Vous exagérez le problème », mais « La France n’y est pour rien, hélas, et refuser la climatisation serait criminel : voulez-vous que les pauvres meurent de chaud ? » Une nouvelle fois, le piège se referme. Il faut déployer des technologies en catastrophe pour contenir la catastrophe. Solution à court terme, proposition de retour à l’anormal : c’est le fantasme de la vie sous cloche, volets et frontières fermés, tant pis si ça chauffe dehors. Au passage, l’origine du problème est soigneusement refoulée ; le Rassemblement National reste discret sur les énergies fossiles ou la condamnation de TotalEnergies.
Pour la gauche, c’est un double piège. Le premier est de se faire voler un mot qu’elle avait réussi à chiper à l’adversaire. Pendant longtemps, les écologistes se sont méfiés de l’adaptation, un concept qui avait d’abord été mis en circulation par les intérêts fossiles – plutôt que de sortir du pétrole, du gaz et du charbon, il s’agissait de préparer les sociétés à un climat plus chaud. Mais ces dix dernières années, ils avaient réussi à lier baisse des émissions et transformations de nos vies, à articuler un message cohérent (s’adapter à ce que l’on ne peut éviter, éviter ce à quoi on ne peut s’adapter). Si le RN tente de se réapproprier ce concept, comment y résister ? Comment éviter que se réalise la prophétie du politiste Romain Felli : « L’adaptation est ce qui reste quand on a tout abandonné » ?
Le deuxième piège pour la gauche, c’est d’apparaître comme un canard sans tête, étourdi de chaleur, vantant aujourd’hui ce qu’elle vilipendait hier. Les écologistes ont ajouté l’adaptation à leur boîte à outils quand il est devenu évident qu’elle était désormais inévitable. L’histoire se répète aujourd’hui avec la clim : selon les lieux, les modèles, les modalités, elle peut contribuer à réduire les risques plutôt qu’à les augmenter ; voici le nouveau barycentre. Demain, il est probable qu’il faudra aussi accepter à contrecœur la géo-ingénierie solaire. C’est toute la difficulté de cette glissade de plus en plus rapide : comment dire non en sachant que bientôt il faudra dire peut-être ou à condition que ?
La question est d’autant plus pressante qu’à droite, ça ne s’améliore pas. « On ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe, et qui n’a jamais eu d’équivalent dans notre histoire », a répondu, agacé, Emmanuel Macron à une journaliste qui le questionnait sur la canicule. Pour lui, on peut difficilement reprocher au gouvernement de ne pas avoir anticipé les cygnes noirs. Sauf que c’est précisément cela, le réchauffement : l’augmentation des cygnes noirs.
Au fond, Emmanuel Macron n’a fait qu’exprimer l’impensé d’une partie des politiques climatiques. Celles-ci sont encore fondées sur l’idée que « tout va par degrés dans la nature, et rien par saut » (Natura non facit saltus). Les historiens des sciences rappellent pourtant que la controverse entre les gradualistes, qui voyaient dans le passé de notre planète des accumulations lentes, des changements longs et lisses, et les catastrophistes, qui devinaient, dans les ruptures sédimentaires, des bascules brutales et soudaines, nous traverse encore. Aujourd’hui, les modèles des climatologues sont soupçonnés de mal anticiper d’éventuels points de bascule, comme la fonte du permafrost ou le ralentissement des courants océaniques.
Tout cela est bien raconté dans Le Grand Dérangement de l’écrivain indien Amitav Ghosh, qui voit dans le mode de pensée linéaire – l’incapacité à penser l’exceptionnel, le bizarre – l’un des fondements de la modernité. C’est ce qui explique, selon lui, que des scénarios incluant des pandémies d’ampleur ou des vagues de chaleur assassines aient longtemps été relégués dans le sous-genre méprisé de la science-fiction. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons, dans les colonies européennes, construit des villes exposées aux tsunamis. « Les fonctionnaires de la dynastie Qing furent stupéfaits d’apprendre que les Britanniques avaient l’intention de construire sur l’île de Hong Kong. » C’est aussi pour cela que nous bâtissons des immeubles de bureaux entièrement en verre, avec l’idée qu’il y aura toujours la clim…
Le gradualisme est d’ailleurs la clé de voûte de deux grands discours sur le climat. Le premier émane du bloc centriste, plutôt optimiste sur la capacité du marché et des innovations à nous sortir de ce mauvais pas. C’est l’overshoot, l’idée que nous pourrons revenir à des températures plus clémentes, même après avoir dépassé les seuils de +1,5 °C et +2 °C, grâce à des aspirateurs à CO₂. Le deuxième vient de la partie droitière voire extrême droitière. Elle estime que les sociétés du Nord pourront s’adapter à un réchauffement même important. Mais on voit bien, et c’est aussi ce que soulignent Malm et Carton dans leur livre, que si l’on chausse les lunettes des catastrophistes, tout cela est mis à mal.
A quoi s’adapter, par exemple, si les courants atlantiques faiblissent, menaçant l’Europe d’une sérieuse baisse des températures ? Quant à l’overshoot, il repose sur le principe de réversibilité : « un peu trop de CO₂ dans l’atmosphère ? Nous pourrons l’enlever demain et refroidir la Terre ! » Rien ne prouve pourtant que les écosystèmes perturbés reviendront à leur état précédent. C’est un peu comme espérer qu’un avion qui exploserait en l’air du fait d’une vitesse excessive verrait sa carcasse se reconstituer à mesure que ses débris ralentissent. Voilà pourquoi la sortie des énergies fossiles doit se faire le plus rapidement possible et pourquoi tous les gens sérieux qui défendent l’adaptation ou les émissions négatives ne cessent de marteler que l’atténuation est un préalable indispensable.
Il y a déjà de nombreux appels à politiser cette canicule, par exemple à manifester avec des couvertures de survie pour réclamer qu’enfin, la dérive climatique soit prise au sérieux. Mais beaucoup partent défaitistes – on leur a déjà fait le coup au moment de la pandémie. En décembre 2020, après des mois de confinement, des chercheurs du Cirad ont entrepris d’analyser 83 scénarios imaginant le « monde d’après ». La crise avait-elle « libéré la capacité d'imaginer des futurs radicalement différents » ? Au terme de leur lecture, ils durent se rendre à l’évidence : « ce n’était pas le cas ». Dans ces prospectives issues de think-tanks, de cabinets de conseils, de journalistes et de scientifiques, le monde d’après ressemblait furieusement au monde d’avant.
Selon la sociologie de Michel Dobry, il y a crise quand l’espace social devient fluide, quand il y a désectorisation, quand les gens se parlent et qu’ils conçoivent un adversaire commun. C’est un peu ce qui s’est passé ces derniers jours. A supposer qu’un mouvement prenne et que le climat ne passe pas au second plan avec la baisse des températures, on peut s’attendre à ce que le gouvernement tente de refroidir l’objet (c’est le cas de le dire) : l’effritement de l’hôpital sera renvoyé à un Ségur, la qualité thermique des écoles à la responsabilité des communes, l’impréparation de l’administration à une enquête interne dont il faudra « attendre les conclusions », etc. Et c’est ainsi que se referme le possible.
Les plus optimistes pourront se dire, malgré tout, qu’il y a aussi des points de bascule dans le monde social. Ces derniers sont aussi difficiles à prévoir que ceux du système Terre (certains essaient, néanmoins), mais le schéma est le même : l’agacement pointe tout doucement, et puis tout à coup, comme quand l’écureuil Scrat essaie d’enterrer son gland, il provoque la dérive des continents. On a retenu le « Autant que je sache… tout de suite » de Günter Schabowski et le « Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine » de François Missoffe. Ajoutera-t-on à la liste le « Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud » de Yann Barthès ? ◆
🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.

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