Bonjour les ami.e.s,
Il y a quelques jours, je vous parlais de la publication, aux Etats-Unis, de deux rapports sur la géo-ingénierie émanant de cercles républicains. L’un a été rédigé pour l’American Council for Capital Formation. L’autre pour le Rainey Center. Ces deux think-tanks ont en commun de se défier des politiques climatiques et de défendre l’energy dominance de Donald Trump.
La provenance partisane de ces documents est importante. En effet, les conservateurs américains ne s’étaient jusqu’alors que très peu intéressés à la modification du rayonnement solaire (si vous ne voyez pas très bien ce que c’est, un point de définition juste en dessous). En 2019, l’historien Jean-Daniel Collomb recensait moins de cent mentions de ce thème dans un corpus de plus de 33 000 textes issus de dix think-tanks libertariens ou conservateurs.
Un point de définition. La géo-ingénierie solaire, ou modification du rayonnement solaire, vise à agir sur le bilan radiatif de la planète pour la refroidir. En gros, à filtrer une partie du rayonnement solaire entrant. Les deux approches les plus discutées sont l’ensemencement des nuages marins et l’injection d’aérosols dans la stratosphère.
Ce désintérêt s’explique : quand on est climatosceptique, nul besoin de défendre la nécessité de refroidir artificiellement la planète. L’essentiel des travaux et des controverses autour de cette technologie a donc eu lieu dans les milieux proche des Démocrates, appuyés par une philanthropie issue de la finance et du numérique. Mais la crainte de beaucoup est que Trump et ses successeurs fassent un virage sur l’aile. Un tel retournement – parfois qualifié de superfreak pivot – ferait passer la droite radicalisée du « climatoscepticisme à la valorisation de l’ingénierie climatique », selon les termes de la chercheuse Johanna Gouzouazi.
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Ces deux rapports marquent-ils ce pivot ? J’ai eu envie de poser la question à Sofia Kabbej, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Sofia travaille sur la gouvernance de la géo-ingénierie, sur les liens entre changements climatiques, sécurité et défense, et vient de publier une note sur ces sujets pour The Alliance for Just Deliberation on Solar Geoengineering (DSG) ◇
Quel sens donner à la parution, coup sur coup, de deux rapports favorables à la recherche autour de la géo-ingénierie solaire, issus d’institutions proches des Républicains ?
Dans l’espace conservateur états-unien, deux courants sont désormais aux prises autour de ce sujet. Il y a les mouvements conspirationnistes persuadés que des avions diffusent déjà des particules chimiques pour rendre infertiles les populations ou maîtriser leurs capacités cognitives – sous l’influence de cette théorie des chemtrails, trois États américains ont récemment adopté des interdictions de fait de la géo-ingénierie solaire. Et il y a maintenant une nouvelle position qui envisage l’atmosphère comme une condition de production qu’il est possible d’optimiser et qu’il faut protéger d’interventions malveillantes, voire belliqueuses, venues de l’extérieur – en particulier de la Chine…
Sans que le réchauffement climatique ne soit mentionné…
Absolument. Il n’y a presque aucune mention du réchauffement climatique dans ces deux rapports. La géo-ingénierie solaire est abordée à travers le prisme de la « souveraineté météorologique » – concept fragile dans la mesure où il laisse penser qu’une maîtrise totale de la météo est possible. L’amalgame est d’ailleurs fait entre des technologies aussi différentes que l’ensemencement des nuages ou l’injection d’aérosols dans la stratosphère. On s’éloigne en tout cas d’un plaidoyer présentant la géo-ingénierie solaire comme une technologie permettant de répondre aux effets délétères des changements climatiques. Ici, elle est d’abord vue à travers le prisme de la compétition sino-américaine : il faut être en capacité de maîtriser cette technologie « de rupture » avant le rival systémique.
On a là un exemple parfait de ce que l’on appelle la « sécuritisation » du climat. Que recouvre ce concept ?
Quand on cadre le climat comme un enjeu de sécurité, on le « soustrait au domaine de la politique quotidienne ordinaire » et on le « présente comme une menace existentielle qui exige et justifie des mesures extrêmes », pour reprendre les termes des chercheurs Barry Buzan et Ole Wæver. Même s’il n’y a pas eu, pour l’instant, de mesures « extrêmes », on constate que cette manière de décrire le problème climatique s’est répandue au cours des dernières années. On pourrait penser que cela marque une prise en compte enfin sérieuse des dérèglements écologiques, mais présenter la hausse des températures comme un enjeu de sécurité nationale plutôt que de justice sociale a des conséquences sur l’orientation des politiques publiques. La réduction des émissions tend à être mise de côté au profit d’un discours centré sur l’adaptation de secteurs spécifiques, auquel on adjoint la géo-ingénierie solaire. La question des énergies fossiles est parfois même ignorée. C’est comme si la hausse des températures était un facteur exogène, sans cause anthropique.
Jusqu’à maintenant les partisans de la géo-ingénierie solaire espéraient qu’elle puisse s’appuyer sur une gouvernance multilatérale apaisée. Ces deux rapports l’envisagent plutôt sous le signe de la compétition…
Parmi les climatologues les plus influents qui travaillent sur le développement de l’injection d’aérosols stratosphériques et qui voudraient qu’elle fasse l’objet d’une coopération internationale, certains sont animés par une rationalité très particulière. Pour eux, si on trouve une solution à un problème, il suffit de fournir aux gouvernements la meilleure manière de la mettre en place et le tour est joué. Je schématise à peine ! C’est même une hypothèse sous-jacente à la majorité des simulations numériques de cette technologie : le déploiement y est supposé coopératif, sans accrocs, piloté dans l’intérêt de tous à partir des meilleures données à notre disposition. Or, dans le contexte géopolitique actuel, marqué par la rivalité sino-américaine, des propositions et perceptions concurrentes de l’« ordre mondial », et des violations répétées du droit international, un déploiement multilatéral de la géo-ingénierie solaire, avec une gouvernance apaisée et inclusive, est en réalité le moins probable des scénarios. Prenons l’exemple des rapports dont nous venons de discuter : il est clair qu’ici ce n’est même plus la question du changement climatique qui motive le recours à la géo-ingénierie solaire ; c’est la volonté de supériorité technologique, perçue comme un facteur de souveraineté. Heureusement, des chercheurs commencent à étudier des schémas non coopératifs : que se passe-t-il si les injections n’ont lieu que dans l’hémisphère nord ou dans l’hémisphère sud ? Si elles sont chaotiques, avec des interruptions ou des contre-mesures ?
Où la géo-ingénierie pourrait-elle être source de conflits ?
L’Arctique est souvent étudiée comme l’un des sites possibles de déploiement de l’injection d’aérosols – la stratosphère y est plus basse, ce qui rend possible l’usage d’avions existants pour répandre des particules réfléchissantes, beaucoup de points de bascule climatiques dépendent de la calotte glaciaire du Groenland, le nombre de parties prenantes serait théoriquement plus limité, etc. Mais il n’est pas difficile d’imaginer qu’une intervention en Arctique contribuerait à nourrir des tensions, dans une région marquée par une militarisation croissante et perçue comme « stratégique ». Les Russes peuvent vouloir que la fonte des glaces continue pour s’ouvrir des routes maritimes, tandis que les Islandais peuvent espérer l’arrêter le plus vite possible par crainte d’un ralentissement de l’AMOC.
Pourquoi rapprochez-vous la géo-ingénierie solaire de la guerre hybride ?
On sait que l’injection d’aérosols stratosphériques peut entraîner des modifications dans le régime des pluies, par exemple. Mais il sera très difficile d’attribuer une tempête ou une sécheresse au réchauffement, à la variabilité naturelle ou bien à l’intervention humaine. Rappelez-vous les inondations à Dubaï où l’ensemencement des nuages était suspecté sans qu’on puisse établir une certitude… Si bien que l’on peut imaginer toutes les instrumentalisations possibles : un pays peut en accuser un autre d’être responsable d’un aléa climatique et réclamer des compensations, des bots russes ou chinois peuvent répandre dans les opinions publiques européennes l’idée qu’il y a eu manipulation délibérée d’un gouvernement occidental, les infrastructures nécessaires au déploiement peuvent être la cible d’attaques ou sabotages, etc. C’est en cela que la géo-ingénierie solaire viendrait s’intégrer aux pratiques de guerre hybride. Par ailleurs, il nous est pour le moment très difficile de détecter de très petites injections d’aérosols. Certains acteurs peuvent ainsi dire qu’ils ne font rien, tout en menant de petites expérimentations. A l’inverse, d’autres peuvent laisser penser qu’ils maîtrisent cette technologie alors que ce n’est pas le cas : en raison du recul nécessaire pour mesurer l’effet sur la température moyenne globale, il faudra du temps pour les démentir.
La Chine est donc agitée par les Américains comme un épouvantail qui justifie la fuite en avant. Que sait-on de l’état des recherches de ce pays sur la géo-ingénierie solaire ?
Sur la modification de la météo, on sait beaucoup de choses parce que les Chinois en parlent énormément. C’est le fameux projet Sky River qui vise à ensemencer les nuages pour accroître les précipitations sur le plateau tibétain. Pour la modification du climat, c’est beaucoup plus opaque. On sait qu’il y avait un projet de recherche, de 2015 à 2019, conduit par le Britannique John Moore. C’est tout. Il y a quelques articles scientifiques qui sont publiés, mais les conférences internationales, les initiatives de plaidoyer et de financements sont dominées par les Etats-Unis. Cela étant dit, compte tenu de la rivalité entre les deux puissances, il est très probable que les Chinois suivent de près ce que font les Américains. Peut-être attendent-ils d’avoir suffisamment avancé dans leurs travaux pour devenir plus visibles sur ces sujets.
L’autre « traction avant », c’est l’émergence d’acteurs privés, comme la start-up israélo-américaine Stardust… Le discours « la Chine le fera » est renforcé par l’idée que « des entreprises le feront » et qu’il vaut mieux prendre les devants.
Oui. Stardust, qui dit développer les infrastructures nécessaires à l’injection d’aérosols dans la stratosphère et propose de les vendre à un gouvernement, vient d’ailleurs de présenter ses propres principes pour encadrer sa recherche. Une entreprise qui décrète elle-même les standards éthiques et environnementaux auxquels elle doit se tenir, c’est inquiétant… En tout cas, vous avez raison, il y a l’idée qu’au regard de l’émergence d’acteurs privés qui ne sont pas transparents et qui espèrent commercialiser cette technologie, on se doit d’investir dans la recherche publique. C’est ce qui justifie la volonté de nombreux scientifiques du domaine de mener de petites expérimentations en extérieur : « Si on ne le fait pas, des acteurs moins bien intentionnés le feront ». Au Royaume-Uni, le programme ARIA finance un projet qui prévoit par exemple l’envoi d’une nacelle dans la stratosphère – à priori sans libération de particules – pour y étudier le comportement d’un panache d’aérosols.
Dans le rapport de l’American Council for Capital Formation, il est question de l’intelligence artificielle pour « optimiser le dosage des aérosols en temps réel », de « capteurs quantiques », pour « ajuster les itinéraires des drones », de « réseaux neuronaux de graphe » pour éviter les « effets papillons ». C’est le fantasme d’un ajustement automatique du climat…
Cela ne me surprend pas. Les injections d’aérosols devraient être renouvelées en continu, il faudrait surveiller leur diffusion, s’assurer des effets sur le système-Terre. Le fantasme est celui d’une maintenance planétaire digitalisée. D’ailleurs, il est significatif que Elon Musk se soit récemment intéressé à ce sujet – lui semble miser sur les miroirs spatiaux et propose plutôt une constellation de satellites ajustée par une intelligence artificielle. A ses yeux, c’est bien sûr la promesse d’un débouché commercial pour ses fusées. On peut trouver cela risible, mais il ne faut pas exclure la possibilité qu’un acteur privé, immensément riche, décide de refroidir la planète par ce genre de moyens. Dans le cas de Musk, l’ironie de la situation n’échappera à personne : lui qui nous vendait la terraformation de Mars, et sa colonisation, pourrait envisager d’appliquer des approches similaires sur Terre, dans le but de préserver son habitabilité. Une telle démarche pourrait également servir de première phase expérimentale en vue de projets futurs ◆
📆 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.

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