Bonjour les ami.e.s,
Avec le blocage du détroit d’Ormouz, les marchés pétroliers et leur fonctionnement sont devenus une source d’intérêt pour beaucoup de gens. J’avais déjà discuté de la mentalité du secteur pétrogazier avec l’anthropologue Sean Field et de la manière dont l’IA est mise au service de l’extraction avec l’ancienne employée de Microsoft Holly Alpine. Cette fois, j’ai eu envie de mieux comprendre ce qui fait le quotidien d’un trader spécialisé dans cette ressource.
Je suis tombé sur un article du Monde où Naveen Das était cité. Naveen a travaillé comme trader pour une compagnie pétrolière, puis pour une entreprise financière. En 2025, il s’est éloigné de cette activité en rejoignant Kpler, une société d’analyse et de raffinage de données sur les matières premières. Il a accepté de me parler de son ancienne carrière ◇
Quand on parle des « marchés pétroliers », de quoi parle-t-on ?
Historiquement, le monde du pétrole était dominé par de gros acteurs capables d’imposer leurs prix. De la fin des années 1920 aux années 1960, ce sont les « Majors », des multinationales occidentales (Royal Dutch Shell, les différents Standard Oil, etc.). Puis dans les années 1970 et 1980, après les vagues de nationalisation, c’est l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). A partir des années 1980, le marché se financiarise. Avec l’avènement des plateformes d’échanges électroniques, comme l’ICE ou le NYMEX, la liquidité des transactions augmente et la capacité de contrôle d’un acteur unique sur les prix mondiaux se réduit. Par ailleurs, grâce au pétrole de schiste, les Etats-Unis, sont redevenus il y a dix ans le principal producteur mondial devant la Russie et l’Arabie saoudite. Pour l’OPEP, orienter les prix en modulant l’approvisionnement est plus compliqué qu’auparavant.
On entend parler du Brent, du West Texas Intermediate (WTI), du Dubaï crude. Comment fonctionnent ces indices de référence et à quoi servent-ils exactement ?
Chaque brut a ses caractéristiques, sa propre densité, sa propre teneur en soufre, et des coûts logistiques qui lui sont propres. Pour que les vendeurs et les acheteurs aient des points de repère, on a créé des « bruts de référence » (benchmarks). Vous avez cité les trois principaux. Chaque jour, par exemple, le « Dated Brent » est calculé à partir des prix négociés pour des cargaisons issus de plusieurs gisements, principalement en Mer du Nord. Quand un pétrole est vendu, on cherche de quel « brut de référence » il est le plus proche et on applique des primes et des décotes en fonction de sa qualité. Un brut très léger et peu soufré – le pétrole azéri, par exemple – se négociera avec une bonus car il est plus facile à raffiner. La valeur d’un pétrole dépend des produits qu’on peut en tirer : gasoil, essence, kérosène, etc.
Comme pour d’autres matières premières, il y a en fait trois marchés en un pour le pétrole. Quels sont-ils ?
Là, je viens de décrire le marché au comptant (spot). C’est le marché physique qui détermine le prix d’une cargaison de pétrole pour une livraison quasi instantanée, entre dix jours et un mois. Ce marché est principalement animé par des raffineurs, des pétroliers, de grandes sociétés de négoce, comme Vitol ou Glencore, bref des entreprises capables de livrer ou de recevoir du pétrole. Le marché des futures est celui où s’échangent des contrats à terme, pour une livraison à une date ultérieure, par exemple, dans un mois, deux mois, six mois. Il est ouvert à une multitude d’acteurs et fluctue en fonction de la macroéconomie, de la géopolitique, de l’offre et de la demande. On parle aussi de marché « papier » parce que dans l’immense majorité des cas ce ne sont que des échanges sur un écran et qu’un trader peut ne jamais voir à quoi ressemble un tanker. Enfin, entre le spot et le future, il y a le marché forward. Il évalue le prix d’échange des cargaisons physiques pour des mois à venir, mais ce sont des contrats de gré à gré, spécifiques à chaque transaction, contrairement aux futures qui sont standardisés et négociés sur une Bourse.
Le marché « papier » n’est-il pas purement spéculatif ?
Bien sûr, il y a de la spéculation, des hedge funds, des gestionnaires d’actifs, etc. Mais le principe des contrats à terme est très ancien, on le fait souvent remonter au commerce de riz à Osaka, à la fin du XVIIe siècle. Le but est de fournir un mécanisme de couverture (hedging) aux différents acteurs du pétrole. Admettons que vous soyez producteur et que vous chargiez un tanker de brut kazakh en Mer Noire. Il n’arrivera à destination que dans un mois. D’ici là, le prix du baril peut chuter. Pour éviter cette incertitude, vous achetez un contrat à terme : « Je m’engage à vendre ce pétrole dans un mois, au prix d’aujourd’hui ». L’acheteur en face s’engage à payer ce prix, quoi qu’il arrive. Si c’est un raffineur, il peut avoir peur que les prix montent. Lui aussi préfère verrouiller un chiffre dès maintenant plutôt que de vivre sur des sables mouvants. C’est ça, la couverture : vous renoncez à profiter d’une éventuelle hausse des prix, mais en contrepartie vous êtes protégé contre une baisse, si vous êtes vendeur. Ou l’inverse si vous êtes acheteur. C’est aussi pour cela que, malgré la présence de spéculateurs, le cours des contrats à terme est lié à son sous-jacent réel. En approchant de la date d’expiration, il converge avec le marché physique : il finit toujours par refléter ce que quelqu’un est réellement prêt à payer ou à vendre. En revanche, l’écart entre ces différents marchés, entre ces différentes temporalités, dépend des anticipations des acteurs : sont-elles haussières ou baissières ?
Pourquoi les médias se basent-ils toujours sur le prix des futures à un mois plutôt que sur le marché physique ?
Le marché physique est trop dispersé, trop opaque, trop difficilement lisible. Le contrat à terme le plus proche (front month) est celui qui maintient le lien le plus étroit avec la réalité des échanges tout en permettant à un maximum d’acteurs d’y participer. Plus on s’éloigne dans le temps, avec des contrats à six mois, par exemple, plus le prix devient spéculatif car personne n’a de boule de cristal.
À quoi ressemble le quotidien d’un trader en pétrole ?
Cela dépend de si vous opérez sur le marché physique ou sur celui des contrats à terme. Dans ce dernier cas, vous arrivez le matin, vous regardez où en est le marché, quelles sont les actualités, quels sont les principaux indices macroéconomiques. Puis vous essayer de trouver des déséquilibres. Par exemple, vous regardez quelles raffineries peuvent traiter tel ou tel type de pétrole, quelles sont les marges de raffinage. Et vous essayez de comprendre comment cela va orienter les flux : si j’étais producteur d’un pétrole proche du WTI, où irai-je pour en obtenir le meilleur prix ? Qu’est-ce que cela change dans les équilibres régionaux d’offre et de demande ? Est-ce que le cours est sur ou sous-évalué ? Sur cette base, vous décidez en fonction de votre appétit pour le risque et de vos autres positions. Chaque trader a son style, certains se réfèrent uniquement à des modèles statistiques calibrés sur l’évolution passée du marché. D’autres sont plus férus d’analyses. Certains ont une vision très court terme, avec un horizon qui se compte en heures. D’autres parient sur des tendances plus longues.
L’intelligence artificielle ne peut-elle pas faire cela à la place d’un humain ?
Le trading algorithmique a déjà un impact important. Les robots analysent les gros titres de l’actualité, ce qui a tendance à amplifier les montées et les descentes, à augmenter la volatilité et à provoquer des corrections excessives. Ces outils sont aussi utilisés pour coder des stratégies et les exécuter automatiquement dès que des indicateurs prédéfinis passent certains seuils. Mais les marchés restent des créations humaines, où la psychologie et l’irrationalité sont importantes. On le constate en ce moment ! Ce que nous vivons est le plus grand choc d’approvisionnement pétrolier de l’Histoire. Ce sont douze millions de barils physiquement bloqués chaque jour, des puits arrêtés ou ralentis chez de très importants pays producteurs (Arabie saoudite, Irak, Koweït, etc), des infrastructures endommagées. Pourtant, les prix sont montés moins haut que lors de la guerre d’Ukraine où seuls trois à quatre millions de barils étaient menacés. C’est très humain : quand les choses sont vraiment catastrophiques au point qu’on n’arrive plus à les concevoir, on se dit « Non, ce n’est sûrement pas si grave, ça va s’arranger ». Même si l’IA progresse, la composante humaine est toujours présente dans ce marché, et je crois qu’elle le sera toujours.
Les analyses automatiques d’images satellites utilisées pour surveiller les stocks, donnent-elles un avantage à ceux qui peuvent se payer ces services ?
En réalité, les fournisseurs de ces données ont surtout démocratisé l’accès à l’information. Auparavant, seules les entreprises les plus riches pouvaient se permettre de louer un avion et de survoler des réservoirs pour connaître le niveau des stocks physiques d’un pays ou d’une entreprise [la plupart des réservoirs ont des toits flottants, ce qui permet de savoir s’ils sont pleins ou vides, NDLR]. Aujourd’hui, beaucoup plus de gens ont accès à ces données, ce qui oblige les traders à être bien plus malins, à aller chercher la petite information que les autres n’ont pas. Paradoxalement, il reste des zones d’opacité dans un monde qui n’a jamais été autant scruté et quantifié. Avec l’augmentation des marchés sous sanctions, de nombreux navires naviguent « à l’aveugle » en brouillant leurs signaux, ce qui rend la collecte de données beaucoup plus complexe. Par exemple, il est difficile de savoir exactement quels sont les bateaux qui franchissent en ce moment le détroit d’Ormouz.
Que pensez-vous des suspicions de délit d’initié dans l’entourage de Trump, voire de l’idée que le président américain entretient sciemment la volatilité sur les marchés pour faciliter la spéculation de ses proches ?
Avant même le début de la guerre, certains se demandaient si les tweets de Donald Trump n’avaient parfois pas pour unique fonction de faire remonter les prix du pétrole afin de faciliter la vie des producteurs américains, qui ont un seuil de rentabilité plus haut que les Saoudiens. Mais on ne peut guère aller plus loin que ces suppositions.
Le maintien de prix très élevés du pétrole peut-il accélérer la transition énergétique ?
C’est délicat. Plus les prix physiques montent, plus les contrats à terme suivent cette tendance, ce qui peut encourager les investissements dans l’exploration ou l’exploitation de champs pétroliers. Dans ce cas, l’offre augmente et – théoriquement – les prix redescendent, toutes les incitations à l’électrification disparaissent. Au Royaume-Uni, on me pose souvent la question : si les prix sont si élevés, pourquoi ne remettons-nous pas en fonctionnement des puits de la Mer du Nord ? Ma réponse est toujours la même : il faut sortir de la logique court-termiste du marché. Que ferons-nous de ces champs très peu rentables si les prix baissent ? Par ailleurs, la ressource n’est pas inépuisable. Il est plus malin d’investir dans quelque chose de plus robuste, le solaire ou l’éolien, par exemple.
Le déclin naturel des gisements de pétrole va-t-il inévitablement faire exploser les prix à long terme ?
Il arrivera un moment où l’industrie pétrogazière devra rendre les armes devant l’épuisement naturel de la ressource. On ne gagne jamais contre la nature. Aux Etats-Unis, la révolution des pétroles de schiste a permis de relancer l’ère pétrolière. En Norvège, des moyens importants ont été mobilisés ces dernières années pour garder à peu près le même niveau de production. Mais la tendance est inéluctable : les découvertes de nouveaux gisements exploitables sont de plus en plus rares. En théorie, les prix devraient augmenter. L’espoir est que la demande finisse par faiblir avant cela. Que nous n’ayons plus besoin que d’une fraction des cent millions de barils que le monde consomme aujourd’hui chaque jour. Si on attend que les réserves se tarissent, on atteindra hélas des températures très élevées.
Sur un plan personnel, comment gère-t-on sa conscience écologique quand on travaille dans l’industrie pétrolière ?
J’ai terminé la fac quand l’Europe entrait en récession, en 2013. Ma spécialité était le génie chimique. J’ai dû postuler à une centaine d’offres et j’ai fini par accepter de travailler pour l’un des géants mondiaux de la chimie. Après cela, je me suis retrouvé à être trader pour Chevron. Ça n’a duré qu’une année, en grande partie parce que j’étais mal à l’aise à l’idée d’être impliqué dans les déplacements physiques du pétrole. Puis j’ai rejoint une entreprise purement financière, toujours dans le secteur de l’énergie, mais plus éloignée des flux réels. Mais je n’aimais pas le trading, c’est trop stressant, ça ne m’amusait pas plus que ça. Ma conscience me tiraillait encore. C’est pourquoi je suis devenu analyste chez Kpler, ce qui me convient très bien. Etre passé par l’industrie pétrogazière m’a permis de comprendre à quel point il est difficile de changer les choses de l’intérieur. J’ai rencontré des gens merveilleux, souvent très conscients de la menace climatique, mais qui étaient contraints par le fonctionnement même de ces marchés et les impératifs de rentabilité. Seules des régulations fortes venues de l’Etat changeront les choses.
La guerre en Iran peut-eller encourager l’électrification et la bascule vers un monde moins carboné ?
L’histoire nous apprend à être pessimiste en la matière. À court terme, le premier réflexe des pays et des acteurs de ces marchés sera sûrement de stocker davantage de pétrole afin d’avoir les coudées plus franches en cas de poursuite du conflit. Le blocage du détroit d’Ormouz nous a rappelé à quel point le gaz et le pétrole restent omniprésents dans nos vies quotidiennes, nécessaires à la fabrication d’engrais, aux transports, à l’industrie chimique et plastique. Il n’est pas impossible qu’à plus long terme cette crise encourage l’électrification, synonyme de plus grande sécurité énergétique. Mais rien n’est assuré ◆
📆 A venir : a-t-on atteint le “superfreak pivot” ? avec Sofia Kabbej. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.