Bonjour les ami.e.s,
Ces derniers jours de nombreuses personnes ont été arrêtées dans les pays du Golfe parce qu’elles avaient posté des photos ou des vidéos des drones iraniens s’abattant sur leurs villes. Les autorités parlent de mesures de sécurité, mais selon les experts le but est surtout de préserver l’image de marque de ces monarchies devenues le « berceau d’un monde enchanté entièrement dédié à la consommation la plus ostentatoire et […] aux “modes de vie hyper haut de gamme” ».
Cette citation date de 2006, elle est de feu l’historien Mike Davis, qui voyait dans les Émirats arabes unis la « parfaite expression » de ce qu’on appelait alors encore le néolibéralisme, à savoir « une oasis de libre entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d’opposition (ni élections, d’ailleurs) » baignant dans une « folie consumériste ». Il parlait à l’époque du « stade Dubaï du capitalisme » pour décrire ce triomphe. On est tenté de reprendre l’expression pour la repositionner, avec cette histoire de drones et d’arrestations en tête. Le triomphe touche-t-il à sa fin, l’ordre fossile commence-t-il à se fissurer ? Ou bien les pétrogaziers parviendront-ils à contenir les effets de la guerre, à colmater les brèches ?
Il est vrai que les preuves de la fragilité du monde carbone sont partout. « C’est quel stade du capitalisme » – comme on dit sur les réseaux sociaux – quand un ministre se fait taper sur les doigts parce qu’il a parlé de « choc pétrolier » et qu’on craint qu’il affole « les Français » ? Quand des experts pointent que le relatif optimisme du marché « papier » du pétrole (celui des contrats à terme qui reflètent les anticipations des acteurs) par rapport à son sous-jacent « physique » (le vrai pétrole) est lié au fait que dans l’esprit de beaucoup de traders la guerre se finira rapidement car Trump always chickens out ? Quand l’incertitude sur les répercussions de la guerre fait varier les prévisions économiques d’un simple soubresaut à un choc majeur ? Quand le président des Philippines appelle ses concitoyens à « ne pas paniquer » avant de déclarer un état d’urgence énergétique ?
Il y a une pédagogie de la crise et celle-ci a au moins l’avantage de nous rappeler certains fondamentaux. Quand la financiarisation est avancée, le bruit devient le signal (un tweet fait varier les cours boursiers), les délits d’initiés ne sont pas un bug mais un feature (des ordres suspects ont été passés juste avant les revirements de Trump), et, comme dans le Tour de France, les coureurs profitent de la pente pour creuser les écarts (aux Etats-Unis la moitié des profits pétrogaziers générés par la hausse des prix consécutifs à la guerre en Ukraine a bénéficié à 1 % de la population, et ce phénomène est en train de se reproduire).
Pour beaucoup, ce conflit sera un jalon : l’hégémonie des pétro-Etats est condamnée par la poussée des technologies bas-carbone devenues ultra-compétitives. Mais ce cadrage est optimiste. Il fait penser à ces marxistes qui jugaient que le mouvement naturel de l’Histoire allait, en aggravant les contradictions du capitalisme, mener à la révolution. On ne sait pas encore si cet épisode sera le début de la fin pour les monarchies du Golfe, privées de leur rente pétrogazière, ou si leur image de marque ne sera qu’écornée ; si la Chine sortira gagnante de ce conflit parce qu’elle vend des voitures électriques au monde entier ou perdante parce que l’économie ralentit ; si les États-Unis ont signé malgré eux la fin du pétrodollar ou s’ils profiteront de l’occasion pour chiper au Qatar ses commandes de gaz naturel liquéfié.
Dans Le problème à trois corps du capitalisme, publié ces jours-ci, le journaliste Romaric Godin résume les trois crises imbriquées dans lesquelles nous sommes plongées. D’abord, celle de l’accumulation du capital, illustrée par la stagnation séculaire. On peine à renouer avec les belles années post-Seconde Guerre mondiale et le gâteau n’augmente plus très vite. Ensuite, celle de l’environnement, marquée par la tentative d’exploiter de nouvelles ressources en dépit du réchauffement et de l’extinction de la biodiversité. Enfin, celle des besoins humains qui se voient de plus en plus subsumer par ceux du capital : scrolling addictif, sommeil raccourci, santé mentale abîmée, etc. Bref, il y a une petite odeur de cramé qui vient de la cuisine. Mais qui sait ? Peut-être que l’IA relancera une vague de croissance, que la géo-ingénierie permettra de contenir la hausse des températures, que les médicaments et le contrôle social tiendront tout le monde en respect.
C’est justement parce qu’aucune bascule n’est assurée, qu’en Europe, la répétition des crises (Ukraine, Iran) devrait nous mettre dans une sorte de fièvre, une effervescence permanente. Elle devrait donner l’occasion à la coalition climat de saisir des bastions dans la bataille culturelle, d’acculer ses adversaires, de montrer leurs contradictions. Elle pourrait autoriser des alliances inédites – tout le monde est d’accord pour électrifier les usages –, dissoudre des oppositions – beaucoup conviennent désormais que renouvelables et nucléaire sont nécessaires –, et inscrire dans l’esprit de tous des messages simples – par exemple, qu’un panneau solaire, une fois installé, va produire de l’électricité pendant des années tandis qu’une cargaison de pétrole, une fois cramée, en appelle une autre. Sur le papier, d’ailleurs, tout le monde ou presque est d’accord : Macron, le Commissaire européen à l’énergie, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, les écologistes. La sécurité énergétique se fond dans la grammaire politique dominante.
Et pourtant, malgré les efforts de beaucoup de gens, ce thème a du mal à « prendre ». Certes, comme le soulignent les optimistes du think-tank Ember, « l’éolien et le solaire ont dépassé pour la première fois de l’Histoire la part d’énergie fossile dans l’électricité européenne », mais la part de l’électricité dans la demande d’énergie finale est restée stable, aux alentours de 23 %, depuis plus d’une décennie. Autrement dit, si nous verdissons notre électricité, nous n’électrifions pas encore ce qu’il faudrait verdir. Cette seconde condition est la plus difficile à remplir : il faut installer des pompes à chaleur, convaincre des automobilistes de passer à l’électrique, trouver des manières d’électrifier des processus industriels. L’année dernière, le Shift Project a développé une mesure de « l’exposition énergétique » de la France. Seule 19 % de notre énergie (essentiellement de l’électricité bas carbone) est produite domestiquement. Les fossiles, importés de Russie, des Etats-Unis, du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord (les champs de la Mer du Nord déclinent), couvrent encore 70 % de nos besoins.
Tout n’est pas sombre : certains voient un frémissement sur l’électrique. Mais la tâche est compliquée par l’absence dans le débat de la troisième condition de la bifurcation : la sobriété (l’opposé de la « folie consumériste » dont parlait Mike Davis). Pour sortir de nos dépendances, il faut certes verdir notre électricité et électrifier tout ce qui bouge, mais aussi – soulignent les Shifters – réduire nos flux de matière et d’énergie. Ici, ça coince encore. Pourtant, si vous ne faites pas la transformation de l’économie by design, vous risquez de l’avoir by disaster. Un bon exemple de cela est donné par les conseils de l’AIE pour réduire la facture d’énergie. Les mesures suggérées font écho à des positions décroissantes (ne pas prendre ni l’avion, éviter la voiture, etc), mais dans une société qui ne s’est pas réorganisée elles apparaissent comme une punition.
Sans planification, le risque est que des mesures d’urgence prises pour atténuer le choc (blocage des prix, baisse de la fiscalité) ralentissent encore la sortie des fossiles. Dans ce scénario, le long terme est toujours remis à demain. Un peu comme lorsque Trump répète toutes les semaines que le conflit se terminera dans trois semaines. Rappelons ce que disait Mike Davis à propos de la manne pétrogazière à Dubaï : « Ces gigantesques profits pourraient servir à financer la conversion de l’économie mondiale à l’ère de l’énergie renouvelable, en étant investis dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’augmentation de l’efficacité écologique des systèmes urbains. Mais, dans le monde réel du capitalisme, ils alimentent la débauche de luxe apocalyptique ». C’était il y a vingt ans ◆
Les Républicains américains vont-ils se saisir de la géo-ingénierie solaire ? Enfoncés dans le climatoscepticisme ou les théories du complot sur les chemtrails, les conservateurs états-uniens n’ont que très peu travaillé sur la gestion du rayonnement solaire. C’est peut-être en train de changer avec la parution, à quelques jours d’intervalle, de deux rapports sur le sujet. Le premier, rédigé par David Banks, conseiller de George W. Bush et Donald Trump, est publié par l’American Council for Capital Formation (ACCF). Lui fait miroiter le risque d’une utilisation militaire de ces technologies par la Chine et appelle les Etats-Unis à prendre les devants sur le terrain de la recherche et de la gouvernance. Le second émane du Rainey Center et cadre le débat sous l’angle de la « souveraineté météorologique ». Le réchauffement est à peine mentionné dans le document ◇
📆 A venir : généalogie du taux d’actualisation. Cette newsletter a été éditée par Marie Telling.

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