Bonjour les ami.e.s,
Deux souvenirs de philo me reviennent à l’esprit alors que je regarde avec inquiétude des traits de lumière jouer à travers les volets.
En 1977, Michel Foucault conceptualise le « pacte de sécurité » : « Ce que l’État propose à la population, c’est : “Vous serez garantis.” Garantis contre tout ce qui peut être incertitude, accident, dommage, risque. » En échange de cette protection, théorise-t-il, « la population » accepte d’être un flux à nudger, une matière statistique dont les comportements et les déplacements sont subtilement encadrés ; bref, d’être un pays qui se tient sage.
Le problème, note Foucault, c’est que parfois ce pacte se fissure. Que se passe-t-il alors ? Dans La société de vigilance (2021), Vanessa Codaccioni souligne que les réactions « peuvent aller de la colère et de la méfiance envers les institutions à la violence armée en passant par les demandes d’explications publiques ou d’exposition des responsabilités ». De manière significative, la chercheuse ajoute la sécurité « climatique » à la liste des promesses potentiellement déçues. Ce texte prend une saveur particulière en ce moment caniculaire : nous hésitons entre la colère devant la légèreté de nos gouvernants, le sentiment confus de leur impuissance et le soupçon têtu que leurs intérêts ne sont pas totalement alignés avec les nôtres.
Quand le pacte est ainsi fragilisé, l’État est menacé dans son fondement. Il fait alors tout pour diffuser, diffracter, la colère. « C’est ici qu’interviennent les appels à la vigilance et à la résilience », note avec une pointe d’ironie Vanessa Codaccioni. Le but du pouvoir n’est pas de nier la critique, non, mais de lui donner un débouché inoffensif. Cela passe par « la responsabilisation des individus » et un discours qui valorise « l’engagement pacifique au service de la défense nationale » ainsi que « l’auto-protection et l’auto-surveillance » tout en « désignant [d’autres cibles] à la vindicte populaire ». Vigilance et résilience !
Il suffit de prendre l’actualité récente pour commencer à compléter ce bingo : la ministre de la Santé nous engage à « boire beaucoup d’eau » ; les préfets pointent du doigt le « streetpooling » (l’ouverture des bornes incendies) ; les éditorialistes réactionnaires estiment que la France, en refusant la clim, « s’est laissé avoir par le diktat écologique » ; les jités rivalisent de conseils pour perdre quelques degrés ; et Emmanuel Macron, impérial, diffuse des pictogrammes jaunes pour nous demander de « veiller les uns sur les autres » et nous suggérer d’appeler « le numéro vert Canicule info service ». Ainsi est évacuée la principale question qui devrait nous occuper : est-ce que nos manières de produire, de vivre et d’être gouvernés ne sont pas arrivées en bout de course ?
L’autre concept qui me vient à l’esprit, c’est celui du « bouc émissaire ». René Girard n’était pas le plus sympathique des penseurs, mais je trouve poétique sa tentative de donner un fondement anthropologique au christianisme.
Pour Girard, contrairement à ce que le romantisme nous a mis dans la tête, nos envies ne jaillissent pas de notre moi profond, mais de l’observation des autres. Le désir est mimétique. Hélas, quand deux mains s’avancent vers le même objet – le dernier ventilateur en vente au supermarché, par exemple –, elles finissent souvent par s’empoigner… Il y a une violence larvée, inhérente à l’humain, toujours prête à surgir. Le bouc émissaire permet de transformer la guerre de tous contre tous en guerre de tous contre un : son immolation permet d’apaiser le conflit. En s’offrant au sacrifice, Jésus révèle en pleine lumière ce cycle de la violence et propose d’y mettre fin.
Je pense à tout cela en regardant Apolline de Malherbe. Dans son émission du 19 juin, interrogeant Jean-Marc Jancovici, elle prononce les mots suivants, trop savoureux pour ne pas être rapportés : « Mais au fond, quand je vous écoute et que vous dites “On continue à rajouter des gaz à effet de serre”, je voudrais qu’on arrive à peut-être se mettre d’accord sur les chiffres et que vous m’expliquiez ce qu’il en est. Parce que les chiffres montrent justement que ça a commencé à descendre. Et pour le coup le thermomètre monte. L’Insee hier… Et justement je voudrais comprendre comment vous lisez ces chiffres ou alors s’ils sont faux. L’Insee sur le climat a publié cette semaine l’idée que les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 2,1 % en France [en 2025]. » Certains journalistes surjouent la naïveté, mais cette hypothèse charitable n’a pas été retenue : sans surprise, l’intervieweuse est vite devenue l’objet de railleries.
En fermant l’ordinateur, je me dis qu’il faut être reconnaissant. Je pense au déjà classique « Tu ouvres la fenêtre et tu mets un T-shirt » du chroniqueur sportif Daniel Riolo. Au « Qui aurait pu prédire ? » d’Emmanuel Macron. Et je me demande si ces personnes ne se livrent pas sciemment en sacrifice. S’ils ne font pas mine d’être caves pour faciliter nos haines cuites et recuites. Peut-être savent-ils que nous avons besoin de nous défouler en ces jours bouillants et s’offrent volontairement, candides et beaux, face à nos agacements brûlants. Qu’ils en soient remerciés. Grâce à eux, le corps social ne se délite pas, même sous 42 °C ◆
Le bouquin. Gary Stevenson est un ancien trader de Citibank, devenu millionnaire en pariant sur le maintien des taux bas après la crise de 2008. A ses yeux, les inégalités ont un effet sur l’économie : l’argent facile vient gonfler la bulle d’actifs (immobiliers et actions) au lieu d’aller aux classes moyennes et populaires qui pourraient le dépenser. C’est ainsi, selon lui, que les politiques monétaires accommodantes n’ont pas relancé l’inflation et que les taux sont restés bas. Dégoûté d’avoir ainsi fait fortune, il s’est reconverti en militant pour la taxation des plus riches. Aujourd’hui, il anime un podcast très suivi en Angleterre, dans lequel il a par exemple reçu Gabriel Zucman. Son livre vient d’être traduit par les éditions Massot (j’ai ouï dire que les enchères étaient montées haut).
Je l’ai lu par curiosité. C’est un témoignage assez drôle et amer dans lequel Gary Stevenson se met en scène comme un underdog issu d’un milieu très populaire qui accède à la City presque par effraction, en gagnant un concours de trading. Au fil des pages, il assassine ses anciens collègues, les décrivant – à l’exception d’un ou deux déprimés discrets – comme des benêts suivant des raisonnements assez basiques pour spéculer sur les monnaies (les swaps de change). Au vu des commentaires de ceux qu’il a croisés, il faut sûrement davantage voir dans cet ouvrage un roman qu’un essai, mais sa lecture reste réjouissante. Les descriptions sociologiques sont amusantes – dans quels restaurants vont ces traders, quels vêtements portent-ils, quels sont leurs réflexes de classe ? ◇
◇ Canicule toujours. Bon, on l’a dit, il fait chaud. Mon collègue Sébastien Billard a eu la bonne idée d’appeler le sociologue américain Eric Klinenberg, auteur d’une enquête sur la canicule de 1995 à Chicago. Ce dernier rappelle que ces vagues de chaleur « ne sont pas des catastrophes naturelles, mais des événements sociaux et politiques ». D’une part, parce que l’intensité et la fréquence accrues de ces épisodes peuvent maintenant être attribuées aux principaux émetteurs fossiles. D’autre part, parce que « les personnes pauvres, âgées et isolées sont les plus vulnérables, tout comme les groupes racialement ségrégués dans des quartiers délaissés ».
En complément, je vous conseille ce podcast où la journaliste Adrienne Buller parle de la politique des canicules et des tentatives toujours fragiles de s’isoler du vivant. Dans cette veine, Clément Gaillard, auteur de « Habiter un climat » (2026), a répondu aux questions de ma camarade Morgane Bertrand. S’élevant au-dessus du débat pour ou contre la clim, il retrace l’histoire urbanistique de la cohabitation avec la chaleur. Il y taquine le « modernisme, qui a multiplié les surfaces vitrées » (saviez-vous qu’un tiers des logements A ou B seraient des bouilloires thermiques ?) et nous apprend qu’en Provence, on dit qu’on « s’encabane » quand on passe la journée les volets fermés.
◇ Pendant ce temps-là, ça fond. Le Guardian a suivi dans ses pérégrinations arctiques le projet Real Ice, qui entend freiner la fonte de la banquise en pompant de l’eau de mer en surface – celle-ci gèle rapidement et améliore l’albédo de la zone. Ce projet de géo-ingénierie polaire reçoit des subventions de l’agence britannique ARIA. Hélas, il présente quelques difficultés et beaucoup d’inconnues (par exemple sur la salinité des glaces traitées). Pour atteindre l’échelle souhaitée, ses promoteurs envisagent de déployer une flotte de drones sous-marins – un prototype est même en développement à Pise, en Italie…
◇ Ça chauffe encore. Ces derniers jours, le milieu de la géo-ingénierie solaire s’est empoigné autour d’une tribune signée entre autres par les climatologues Michael Mann et Valérie Masson-Delmotte. « S’ils étaient mis en œuvre, écrivent-ils, les projets de géo-ingénierie placeraient le climat de la Terre dans un état dangereusement précaire […]. » Cette charge n’a pas plu aux scientifiques qui travaillent sur ce sujet. Dans le même temps ont été publiées deux études consacrées aux expériences de gestion du rayonnement solaire à l’air libre. La première recense les initiatives déjà menées (SATAN, Make Sunsets, etc.) ou annulées (SPICE, SCoPEx, etc.), la seconde propose quatorze protocoles, autour de l’injection d’aérosols dans la stratosphère, du blanchiment des nuages marins ou de l’amincissement des cirrus, en les classant en fonction de leur faisabilité technique et réglementaire.
Bref, ça se précise. La revue Le Grand Continent vient d’ailleurs de publier en pleine canicule un texte estimant que le débat sur la géo-ingénierie ne peut plus être « éludé ». L’ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce Pascal Lamy et le haut-fonctionnaire Adrien Abecassis y prônent une « doctrine de retenue active » : « Dans un monde déjà dangereux, la prudence peut soutenir un moratoire sur le déploiement. Elle peut soutenir une recherche publique et encadrée. Dans un futur possible […] elle pourrait aussi conduire certains décideurs à considérer qu’un déploiement strictement encadré réduit le risque total ». On retrouve les arguments défendus dans la Climate Overshoot Commission.
◇ Albédo tout pourri. Le dernier rapport Indicators of Global Climate Change montre que le déséquilibre énergétique de la Terre – la différence entre le rayonnement solaire reçu et le rayonnement réémis vers l’espace – s’accentue. Il aurait même doublé au cours des dernières décennies. En cause, notamment, la diminution du couvert nuageux, de la pollution aux aérosols, de la banquise, des glaciers, bref toutes ces choses qui amélioraient l’albédo de la planète. Cette information n’a pas été manquée par les esprits favorables à la géo-ingénierie…
◇ Foutage de gueule. Vous avez remarqué ? La hype qui entourait l’élimination du CO₂ atmosphérique (carbon removal) est un peu retombée. Le retour de Trump et les difficultés techniques ont émoussé les déclarations les plus triomphantes des startups qui avaient fleuri un peu partout. Pour rappel, les critiques font valoir que cette industrie est un mirage, qui permet aux pollueurs de dire « Ne vous inquiétez pas, on retirera demain ce qu’on relâche aujourd’hui dans l’atmosphère ».
Même si l’on considère que l’élimination du CO₂ atmosphérique est devenue indispensable, on ne peut qu’être agacé de voir les crapules climatiques se joindre à la fête. Cela fait des années que les principaux acheteurs des crédits de carbon removal sont les grands acteurs de la finance et de la tech, dont une partie est rassemblée dans la coalition Frontier Climate. En son sein, on trouve par exemple JPMorgan Chase, la pire banque selon les ONG pour ce qui est des financements fossiles. Et voici qu’Anthropic rejoint ce groupe en fanfare. Comme le soulignent mes collègues de Heatmap.news, on est clairement dans du foutage de gueule. Derrière ses airs d’IA éthique, Anthropic n’est guère plus vertueuse qu’OpenAI en matière de climat : « L’intensité carbone moyenne des centres de données d’Anthropic figure parmi les plus élevées de ses concurrents, juste derrière xAI ».
◇ La lutte des actifs. Dans la revue New Political Economy, Philipp Golka et Théo Bourgeron tentent de synthétiser la littérature autour de ce qu’on appelle la mise en actifs (assetization), c’est-à-dire la transformation de tout ce qui nous entoure (une maison de retraite, une forêt, etc.) en produits financiers, en machines à rentes. Pour les auteurs, il faut repenser le conflit social à l’aune de cette nouvelle réalité. D’un côté, la « faible croissance économique et la stagnation des salaires réels ont mis fin aux promesses d’après-guerre de mobilité sociale ». De l’autre, les « investisseurs continuent d’engranger des rendements spectaculaires sur leur capital et les cours des actifs s’envolent ». D’ailleurs, les classes populaires et moyennes ne luttent plus seulement en tant que « travailleurs », mais aussi en tant qu’usagers d’infrastructures qu’elles voient se détériorer.
En France, au début du mois, une commission d’enquête parlementaire a rendu un rapport sur les fonds à effet de levier (LBO) et ceux dits de retournement (qui rachètent des entreprises dans la tourmente). Pour la rapporteuse, Aurélie Trouvé, que j’ai interrogée pour Le Nouvel Obs, ces fonds « sont devenus l’une des causes de la destruction de notre tissu productif ». C’est la lutte des actifs !
◇ Bonne nouvelle. La tentative trumpienne de démanteler un système de balises et de capteurs utilisés par les océanographes du monde entier a été abandonnée devant la levée de boucliers.
🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Si vous avez repéré des choses intéressantes, petites infos passées inaperçues, détails dans un rapport, statistiques surprenantes, faites-m’en part par mail (remi.noyon@gmail.com) ou en commentaires :)

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