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420ppm · Jul 25, 2026

Après le feu, qu'est devenue Paradise ?

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Rémi Noyon · 420ppm

Bonjour les ami.e.s,

En cyclisme, on appelle la « Triple Couronne » le fait de remporter la même année le Tour de France, le Giro d’Italie et le Championnat du monde : seule une poignée de coureurs a réussi cet exploit. Peut-être faudra-t-il inventer un terme similaire pour une saison des feux qui atteint à quelques jours d’intervalle la Biovallée de la Drôme, les portes de Paris et le bassin d’Arcachon.

En apprenant l’ordre d’évacuation du Cap Ferret, j’ai cherché dans la littérature ce qui avait été écrit sur l’après-feu et je suis tombé sur la thèse d’anthropologie d’Élise Boutié titrée « La maison brûle ». Pendant sept mois, elle a enquêté auprès des rescapés du Camp Fire de 2018, l’un des feux les plus meurtriers de l’histoire américaine. Ces incendies sont restés dans la mémoire collective, y compris de notre côté de l’Atlantique, parce qu’ils ont dévasté la ville de Paradise − tout un symbole. Ce que l’on sait moins, c’est que Paradise, 27 000 habitants à l’époque, et sa voisine Magalia, 12 000 habitants, étaient des « banlieues pavillonnaires sous les arbres » : les Californiens venaient y profiter de leur retraite au milieu de la forêt dans un concentré d’American way of life.

Paradise, un mois après Camp Fire. CC/CAL OES

Dans un long entretien qu’elle m’a accordée pour le Nouvel Obs, la chercheuse décrit ce mode de vie dans lequel la forêt est avant tout un paysage que l’on contemple depuis son intérieur climatisé, à travers une baie vitrée. Elle détaille le retournement qui s’opère le jour de l’évacuation. En tentant de fuir avec leurs voitures, parfois même avec tous les véhicules de la famille, les habitants se trouvèrent bloqués dans un gigantesque embouteillage, au milieu d’un massif qu’ils ne connaissaient finalement que très peu. Mais la substance du travail d’Élise Boutié consiste à s’intéresser à l’après : que devient cette classe moyenne traumatisée ? Se questionne-t-elle sur son mode de vie ?

La réponse déprimante que donne l’anthropologue est « non ». Très vite, l’évènement est fragmenté, associé au registre de l’accidentel (« si seulement les pompiers étaient arrivés plus vite ») plutôt qu’à celui du structurel (« si seulement nous n’avions pas déstabilisé le climat de la planète »). Très vite, on déblaie, on remplace la terre et on reconstruit. Avec le but de retrouver les signes distinctifs de la classe moyenne. Certains ajoutent un étage à leur pavillon, d’autres s’organisent pour empêcher le retour de maisons trop petites ou de mobil-homes − et donc de voisins trop pauvres.

Je suis sorti de l’entretien déprimé, d’autant que je lisais au même moment un article de Politico sur les firetechs. Les start-ups concernées communiquent à tout va ; c’est leur moment. Beaucoup font de la détection de feux naissants (par le vol de drones, l’analyse d’images satellites ou de caméras) ou de la modélisation du comportement des flammes (en utilisant l’IA). Mais il y a aussi des choses plus spectaculaires, comme le BurnBot, un véhicule de la taille d’un camion-poubelle qui trace de longues lignes noires dans la végétation basse ; créant ainsi des coupe-feu. A l’intérieur de l’appareil, on trouve des lance-flammes qui brûlent les herbes sur lesquelles passe la machine, avant que les flammèches soient éteintes par compression et par vaporisation d’eau. Les représentants de ces entreprises sont excités, rapporte Politico : bien que climatosceptique, l’administration Trump est bien obligée de constater qu’on entre dans la saison des feux avec la boule au ventre. Il y a un marché.

On se lasserait presque de guetter, à chaque catastrophe, la manière dont l’ingéniosité humaine se déploie, vers la débrouille, l’innovation ou le profit. Pour l’instant, hélas, elle a du mal à répondre à la cause du problème plutôt qu’à ses conséquences. C’est là que l’on peut retourner aux 400 pages de la thèse d’Élise Boutié. A bien y regarder, elle documente aussi des troubles, des tentatives de faire autrement. Elle rapporte par exemple les témoignages de Jonathan, que la catastrophe a « ouvert aux quatre vents » puisque du jour au lendemain, par le truchement de montages assurantiels, il s’est retrouvé libéré de ses crédits, et de Jacquelyn, qui tenait une boutique de lunettes et qui ne savait plus comment s’en débarrasser : « J’étais sur des rails, et je ne pensais même pas qu’on pouvait faire autrement ! »

Ce sont là des cas isolés, presque insolents au vu de l’horreur, et de la peur qui se lève désormais chaque été, en Californie du Nord, en même temps que le vent. Mais ils manifestent une petite parcelle d’espoir : si le retour à la normale est condamné à échouer, peut-on essayer autre chose ? La thèse mentionne des tentatives, minoritaires, de repenser l’urbanisation, de trouver une manière plus ajustée de vivre avec le feu, plutôt que d’essayer de le tenir à distance (c’est aussi le sens de « l’école du feu » à laquelle participe Élise Boutié à Marseille). Des tentatives, aussi, d’en rabattre sur un mode de vie très intensif en ressources et en énergie. Ce ne sont que des esquisses, mais elles pointent ce qu’il faudrait réussir à faire. Quelque part dans ses écrits, Lénine (oui, j’ose la réf) explique que le déclenchement de la Première Guerre mondiale est l’occasion de « transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs ». Laissons de côté le vocable martial et l’aspect dictature du prolétariat, mais gardons l’idée : il s’agit de retourner la catastrophe contre le système qui l’a engendrée, de transformer ces incendies en une crise des causes qui les provoquent. Faute de quoi nous ne continuerons à lutter que contre les symptômes

L’entretien avec Élise Boutié dans Le Nouvel Obs : « Il n’y a pas de conscience écologique qui se réveille au cœur des flammes »

🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Si vous avez repéré une erreur : remi.noyon@gmail.com.

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