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420ppm · Aug 7, 2026

[Veille #4] Calypso ou la croissance verte

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Rémi Noyon · 420ppm

Bonjour les ami.e.s,

Si vous faites partie des quatre millions de Français qui sont allés voir l’Odyssée de Christopher Nolan, vous avez repéré, derrière le stress post-traumatique d’Ulysse et sa volonté d’expier ses nombreuses manigances, un thème secondaire : l’inquiétude lancinante sur la fin de la civilisation, incarnée par la venue d’hypothétiques « Peuples de la mer ». Il arrive même un moment du film où le héros de la guerre de Troie annonce gravement que « Notre âge du Bronze est en train de s’effondrer » − faisant preuve d’une étonnante prescience quant à la dénomination de l’époque qu’il traverse.

On sait que pendant trois siècles, de 1500 à 1200 av. J.-C., la Méditerranée vit se développer « un monde cosmopolite et globalisé », pour reprendre les mots de l’historien américain Eric H. Cline, fait de villes et de royaumes puissants, dans lequel « interagissaient Minoens, Mycéniens, Hittites, Assyriens, Babyloniens, Mitanniens, Cananéens, Chypriotes et Égyptiens ». On sait aussi que ce système s’écroula. C’est ce qu’on appelle « l’effondrement de l’âge du Bronze récent » et la tradition y rattache le saccage de Troie. La question de ce qui provoqua cette bascule vers les « Siècles obscurs », qui feront la transition vers la Grèce archaïque puis classique, reste, en revanche, l’objet d’intenses débats. Là, on sait moins.

Pendant longtemps, les héllénistes insistaient sur le rôle de mystérieux envahisseurs, les fameux Peuples de la mer ; puis l’on mit en avant un tremblement de terre ; puis une sécheresse persistante et de mauvaises récoltes ; puis des dynamiques « capitalistes » et la complexification des routes commerciales. Chaque période, au fond, projette sur cet effondrement ses propres inquiétudes. En 2014, Eric H. Cline, très diplomate, concluait à une « parfaite tempête » de facteurs :

« Rien ne permet d’affirmer qu’un seul incident ait causé la fin de l’âge du Bronze ; il faut bien davantage imaginer qu’elle résulte d’une série complexe d’événements qui se sont répercutés dans les royaumes et empires interconnectés en Méditerranée orientale et grecque avant, finalement, de provoquer l’effondrement de tout le système. »

Depuis, les spécialistes de cette période − dont certains ont été sollicités pour commenter le film de Nolan − ne cessent d’insister sur le fait qu’on ne sait pas tout ; que cet effondrement n’était peut-être pas aussi rapide et généralisé qu’on le pense ; d’ailleurs ce n’était peut-être même pas un effondrement ; et puis, un effondrement n’est pas forcément chose terrible ; bref, qu’il serait assez malvenu d’en tirer quelque enseignement historique.

Ça sentirait pas le nématode du pin ?

Il y a quelques jours, néanmoins, un article publié dans Science Advances, affichait l’ambition d’expliquer l’origine de la sécheresse susmentionnée (dont la réalité est documentée par l’analyse de stalagmites, cernes d’arbre et autres pollens fossilisés). À partir d’une simulation numérique du système Terre, ses deux auteurs, Katherine Power et Qiong Zhang, estiment qu’il y eut, là aussi, une « parfaite tempête », mais climatique cette fois. De légers changements de l’orbite terrestre auraient modifié en cascade l’ensoleillement de l’hémisphère nord, le régime des moussons, les précipitations, l’évapotranspiration, et in fine l’humidité des sols. À cette aridification progressive, s’est ajoutée la variabilité interne du climat. Celle-ci génère des cycles de différentes temporalités qui, pas de chance, se seraient ici synchronisés pour produire des sécheresses très importantes.

C’est ce qui aurait précipité la chute des Mycéniens, des Hittites et des autres. En effet, dans cette région méditerranéenne, « des variations relativement modestes » d’humidité peuvent déclencher « des réponses non linéaires au niveau de la végétation ». Les auteurs ne rechignent pas à établir un parallèle avec aujourd’hui, d’autant plus saisissant que la mer Méditerranée est dans le rouge et que la sécheresse frappe l’Europe : « Le bassin méditerranéen actuel subit un réchauffement anthropique rapide, des contrastes de salinité croissants et des déplacements projetés des trajectoires de tempêtes, tandis que les projections des modèles indiquent un affaiblissement potentiel de la circulation de retournement atlantique. » Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

En grec, Ulysse est l’homme aux mille ruses (polytropos) et l’on se demande si cet adjectif ne devrait pas plutôt s’appliquer au système Terre. Quand celui-ci est soumis, comme le héros de Troie, à des épreuves successives, il y répond par mille tours surprenants. Chaque dixième de degré de réchauffement supplémentaire accroît ainsi l’incertitude climatique et la difficulté à nous adapter à des changements abrupts.

Puisque la fonction de l’épopée est de stimuler les interprétations, on peut même aller un cran plus loin. Un peu après avoir quitté Troie, Ulysse dut rattraper par le col ses compagnons ayant goûté le fruit du lotus, « délicieux comme le miel », qui se voyaient bien rester chez les Lotophages. Puis, voyageant solo, il s’autorisa à demeurer pendant sept ans auprès de la nymphe Calypso qui lui faisait miroiter l’immortalité en plus de le nourrir à l’œil. Nolan a mêlé ces deux épisodes en un seul − Charlize Theron farcit Matt Damon de lotus, tout en l’enveloppant de sa voix d’aéroport. Au passage, le réalisateur nous offre ici un parfait résumé du rêve de la croissance verte. Dans la promesse du consumérisme, il est facile d’oublier ce que l’on appelle pudiquement les « externalités négatives » − la trahison des proches qui attendent à Ithaque, les mines de cobalt derrière notre iPhone − et de suivre les meilleurs esprits promettant l’illimitisme − « passer tous les jours sans connaître la vieillesse », produire toujours plus tout en polluant moins.

Hélas, notre sort commence à ressembler à celui de Tantale, qu’Ulysse croise aux Enfers, et que Nolan a choisi d’omettre de son adaptation. Chaque fois que celui-ci essaie de boire, il voit l’eau se perdre dans « une terre noire que dessèche une divinité ». Pour éviter que la situation s’aggrave, il est peut-être temps d’essayer de revenir à la maison, et d’apprendre à vivre à l’intérieur des limites du système Terre. J’avais une autre métaphore écologique pétée avec Charybde et Scylla, mais je vous l’épargne. Retenons seulement ce que dit, badin, Zeus dans le poème : « Les humains déclarent que nous sommes la source des maux, alors qu’eux-mêmes par leur égarement ajoutent à leur lot de souffrances… »

Le bouquin. Le journaliste américain Andrew Ross Sorkin s’était fait connaître avec sa plongée dans la crise de 2008, Too Big to Fail (Viking Press). Devant le succès de l’ouvrage, il vient de reproduire l’exercice avec la crise de 1929. Dans un livre dont le titre est cette simple date, on suit divers personnages historiques aux prises avec les évènements : Charles Mitchell, le président de la National City Bank (aujourd’hui Citibank), incarnation du crédit facile ; Jesse Livermore, spéculateur devenu célèbre pour deux paris contre le marché, en 1906 (juste avant le tremblement de terre de San Francisco) et en 1929 (juste avant le krach) ; Herbert Hoover, le président américain tenu par les dogmes de l’époque et notamment celui de non-intervention de l’État dans l’économie ; le sénateur Carter Glass, partisan de la ségrégation raciale et féroce contempteur de Wall Street et de ses dérives, à l’origine du Glass-Steagall Act, séparant les banques de dépôt et d’investissement. C’est distrayant même si peu éclairant sur les causes sous-jacentes de la crise. Les meilleurs passages décrivent la frénésie qui saisit la Bourse de New York ; on croirait presque lire du Zola ◆

◇ Le FMI touché par la décroissance ? C’est un petit tremblement de terre (non anticipé par Jesse Livermore, celui-là). Le Fonds monétaire international, pilier du « Consensus de Washington », vient de mettre en ligne un « document de travail » à la tonalité presque décroissante. Signé par les économistes William Oman et Etienne Espagne et par l’historien Jean-Baptiste Fressoz, cet article vise à pointer les angles morts de la « transition » énergétique, c’est-à-dire de l’approche orthodoxe de la lutte contre le réchauffement.

Reprenant les arguments du livre Sans transition de Fressoz, les auteurs montrent que, pour le moment, à l’échelle mondiale, nous avons davantage connu une addition énergétique qu’une substitution : les renouvelables s’empilent au-dessus des fossiles plutôt que de les remplacer. Ce phénomène est lié à la hausse continue de la demande et aux « symbioses » matérielles et énergétiques qui brouillent la claire distinction entre les secteurs verts et bruns (pour faire rouler une voiture électrique, il faut de l’acier, de l’asphalte, etc.). Le but est de sortir du paradigme de la transition, celui de l’innovation et de la fiscalité carbone, pour mettre davantage l’accent sur la sobriété et de (difficiles) choix d’allocation des ressources.

Anticipant les critiques, ce document prend soin de préciser qu’il ne décrit pas une « “loi” économique », mais plutôt une « observation empirique ». Il fait aussi l’éloge des renouvelables − qui serait contre ? Et reconnaît que « les émissions semblent s’être stabilisées au cours des dix-huit derniers mois en Chine » et que nous pourrions avoir « une baisse soutenue », si ce tournant se confirmait et que la démographie mondiale fléchissait plus vite que prévu. C’est hélas, selon les auteurs, un pari trop incertain et limité au regard des dangers gigantesques d’une déstabilisation du système Terre. Le mot décroissance n’est pas prononcé, mais tout y amène. La page de garde prend soin de préciser que ces recherches « ne reflètent pas nécessairement les opinions du FMI ».

Petit graphique taquin dans le document, qui met en regard la part de l’électricité dans la consommation d’énergie finale, et la consommation d’énergie totale.

◇ À quand la déroute ? Les soubresauts boursiers s’accentuent. Le Kospi, principal indice sud-coréen, continue de descendre (-21 % sur un mois à l’heure où j’écris ces lignes). Or, comme le souligne Martine Orange sur Mediapart, le marché sud-coréen offre un « condensé de la dérive de la sphère financière : extrême concentration sur quelques titres, produits spéculatifs, effets de levier, absence de régulation… » Dans le même temps, les doutes sur les valeurs technologiques américaines s’amoncellent, le symbole de cela étant l’action SpaceX qui, après l’excitation des débuts, ne fait que chuter. Si vous avez le temps de lire en vacances, je vous conseille l’article que le Wall Street Journal a consacré à Leopold Aschenbrenner, cet ancien d’OpenAI qui a lancé un fonds dédié à l’intelligence artificielle et qui a dû vendre, il y a quelques jours, ses titres à prix cassé. Présenté jusqu’à récemment comme un génie de la nouvelle économie, ce jeune homme de 24 ans a emprunté massivement pour amplifier ses positions et n’a pas pu rembourser quand le marché s’est retourné. Le nom de son fonds ? Situational awareness. Littéralement : Conscience de la situation…

◇ Aurons-nous des poireaux ? Les camarades du site BonPote ont tenté de faire le point, à mi-été, sur les conséquences agricoles de la sécheresse en France. Ce n’est pas réjouissant…

◇ Oh ! Misère de moi ! Que va-t-il m’arriver à la fin ?1 Sur le site Heatmap.news, le journaliste Robinson Meyer raconte son inquiétude face à un Chicago enfumé par les mégafeux du Canada. On pense peu souvent à la qualité de l’air quand on réfléchit aux conséquences du réchauffement et d’ailleurs, note-t-il, cet élément n’était que rarement pris en compte dans les études d’impact. Il a fallu attendre que les fumées recouvrent l’Amérique du Nord, en 2023, pour que des chercheurs se penchent sur la question. Deux ans plus tard, leurs résultats ont été publiés dans Nature : aux États-Unis le nombre cumulé de décès supplémentaires liés à ces particules fines pourrait atteindre 1,9 million entre 2026 et 2055. Le coût économique − si l’on ose parler ainsi − « dépasse les estimations actuelles des autres dommages climatiques » (montée des eaux, pertes agricoles, etc). Ainsi, souligne Meyer, « la fumée des feux de forêt n’apparaissait pas dans nos simulations économiques du changement climatique. […] Puis ces feux se sont déclarés et nous avons découvert qu’ils pourraient coûter très cher à l’économie américaine ». La leçon qu’on peut en tirer ? Comme dirait Homère, the more you fuck around, the more you’re gonna find out

🙏 Cette newsletter a été éditée par Marie Telling. Si vous avez repéré des choses intéressantes, faites-m’en part par mail (remi.noyon@gmail.com) ou en commentaires :)

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Oui, c’est encore une référence à l’Odyssée, il y en a marre, non ?

Read the original on 420ppm.substack.com

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