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Quand je prends des photos, il y a toujours un détail que je ne remarque pas et je me demande si parfois cette chose qui m’échappe au moment où je prends cette photo est la chose que d’autres que moi voient en premier. (Natacha Appanah)
Que faisiez-vous le mercredi 12 août en début de soirée ? J’attendais un bus direction un belvédère mentionné par une radio locale comme un spot pour assister à l’éclipse avec un horizon dégagé. Comme nous étions en plein mois d’août et qu’en août, beaucoup de commerces sont fermés, beaucoup de personnes parties de Lyon, comme il y avait pénurie de lunettes ..
… je pensais, avec ma légendaire naïveté, que ma fille et moi, nous allions être juste une poignée de spectateurs ce soir-là. Le bus est arrivé et il était bondé. Ma fille m’a lancé un regard moqueur “super, ton coin secret” (pour ma défense, je n’ai jamais vendu le coin comme secret !). Bien entendu, à l’arrêt le plus proche du belvédère, le bus entier quasiment s’est vidé et après quelques minutes de marche, nous avons découvert des familles, des groupes d’amis, des couples, visiblement installés là depuis un moment déjà avec plaid au sol, hamac, chaises pliantes et pique-nique (et dire que j’étais contente d’avoir pensé à emporter de l’eau, des vaporisateurs et des éventails). On a cherché l’endroit libre le plus parfait (l’horizon était soit dégagé et le point de vue bien en hauteur mais quelques arbres et leurs branches venaient jouer les invités non désirés) et puis on a mis nos lunettes spéciales (en les tenant car le modèle était peut-être iso machin chose mais inadapté à nos oreilles). Le spectacle était dans le ciel mais aussi autour de nous : ceux qui ont attendu en vain que l’éclipse soit totale en se racontant leurs vacances puis en disant “bah c’est décevant”, celui qui a tenté de faire des photos en mettant des lunettes devant le capteur de son téléphone, ceux qui n’avaient qu’une paire de lunettes pour deux, celui qui -casque sur les oreilles- avait prévu la bande-son qui allait avec (mais on ne saura jamais laquelle), ceux qui se sont battus parce que l’un s’est mis devant l’autre, ceux et celles qui ont applaudi, celle qui tournait le dos au soleil et à la lune et qui regardait dans une boîte qu’elle semblait avoir construit elle-même, celles qui veillaient à ce que leurs enfants gardent bien leur paire sur le nez, celle qui avait un micro à la main et qui n’a rien vu parce qu’elle était là pour interroger les gens … Cela m’a inspiré quelques croquis (et le regard noir d’un gars qui a du se demander pourquoi je prenais en photo sa femme et sa fille).
Finalement j’ai trouvé ça joyeux de vivre cette éclipse avec du monde (mais pas trop, c’était respirable), tous les visages tournés vers le ciel, tous les regards masqués comme si on regardait un film en 3D, toutes ces exclamations et chuchotements alors que la lune semblait grignoter peu à peu le soleil. Ce n’était pas vraiment la nuit mais la lumière était unique, la température était plus supportable et le coucher du soleil quand celui-ci est réapparu affichait des couleurs incroyables.
A 23 h, ce même 12 août, assise sur ma terrasse, j’ai encore scruté le ciel en espérant voir des étoiles filantes. Alors que quelques heures plus tôt, on essayait, avec ma fille, de ne pas fixer le soleil trop longtemps (à juste titre ou pas, finissant forcément par être influencées par le ton alarmiste de certains médias même si on s’en moquait aussi), voilà que nous évitions de baisser le regard. Et à force de patience, après avoir repéré radars, avions, chat qui sort la nuit, voisins qui partent au compost à minuit (pourquoi pas ?), fenêtres qui s’allument et s’éteignent dans les immeubles, nous avons vu une, deux, trois ….8 étoiles filantes et autant de vœux à formuler.
Restons dans le ciel avec une exposition, Nous ne sommes pas seuls, présentée dans le cadre des Rencontres de la photographie à Arles.
Croisière est un des nombreux lieux à Arles où se tiennent des expositions avec son décor blanc et bleu méditerranéen, ses transats et son toit façon paillotte de plage.
Nous ne sommes pas seuls interroge l’idée qu’une photo est forcément une preuve (et ceci bien avant les fake news). J’ai passé du temps à lire toutes les mini-histoires de personnes convaincues d’avoir vu des soucoupes volantes avant de découvrir, entre autres, le travail de Sacha Goldberger et sa série très cinématographique “Extra not so terrestre”.
Changement de lieu et de thématique avec l’exposition, Modèle animal, présentée à la Mécanique Générale.
La Mécanique Générale est située dans le parc des Ateliers, à l’emplacement d’une nécropole romaine puis d’un site de construction et de réparation de locomotives à vapeur appartenant à la compagnie PML ( rien à voir avec le groupe de rap PLN mais ancêtre de la SNCF). Le parc des Ateliers est aujourd’hui un très grand parc paysager à la végétation méditerranéenne parsemé de neuf bâtiments (dont La Mécanique Générale et le LUMA). Calme et impression d’être ailleurs vous enveloppent alors que les perspectives visuelles sur les différents bâtiments se multiplient. Quelque soit les expositions, je m’arrange toujours pour y passer.
Bonus : dans l’espace semi couvert (en photo ci-dessus) près de la Mécanique générale, le comptoir en plein air propose de bonnes pizzas réalisées sur place à 12 euros (et qu’on peut déguster à deux vu leur taille), des salades fraîches et des glaces maison délicieuses.
Modèle animal propose un parcours reprenant 200 ans de photographie animalière avec des photos iconiques (par exemple celle d’Helmut Newton où on voit le corps d’une femme nue dans la gueule d’un crocodile, je voulais vous mettre un lien vers la dite photo mais je ne la trouve que sur des sites marchands … je m’interroge d’ailleurs sur la motivation à afficher au dessus de son canapé ou de son lit, une telle photo au delà de son symbolisme) et des œuvres anonymes.
On y voit des lamas, des singes, un éléphant, un loup, des chats, des chiens, des chevaux, un ours, des oiseaux, une panthère…et beaucoup trop de serpents pour la phobique que je suis. L’exposition interroge nos relations aux animaux à travers sept regards photographiques différents (regard anatomique, regard performatif, regard affectif, regard éthique..). J’y ai retrouvé les photos amusantes de Martin Parr et d’Eliot Erwitt, celles d’un blanc immaculé de Vincent Munier. J’ai aussi découvert beaucoup de photographes.
En voici quelques uns qui ont particulièrement attiré mon attention :
-Ylla (Camille Koffler de son vrai nom), considérée comme une des pionnières de la photographie animalière. Elle prenait des photos au cadrage très serré au péril de sa vie. Elle y a d’ailleurs laissé sa peau écrasée par des buffles.
-Richard Billingham avec plusieurs photos de chats pris en plein saut, créant l’illusion de chat volant (photo au dessus à gauche).
-William Wegman photographie depuis presque 50 ans, exclusivement ses braques de Weimar qu’il met en scène (sans IA ), jouant avec les codes du portrait (photo au dessus à droite).
Un mur entier était consacré à tous les vinyles avec en couverture un artiste et un animal. Je me suis souvenue de la pochette du premier disque qu’on m’a offert : celui d’Etienne Daho en marinière et avec un perroquet sur l’épaule.
(et j’écoute pour la millième fois Le grand sommeil )
L’exposition est très riche, pose plein de questions, elle a du chien !
Ce regard dit “animal” me donne à voir la limite abyssale de l’humain -Jacques Derrida
Si La Mécanique Générale était agréablement climatisée, la chapelle Saint-Martin du Méjean n’avait rien de frais. J’ai d’ailleurs quitté une des projections proposées avant la fin car j’avais l’impression d’étouffer. Néanmoins la déambulation de ville en ville, de New York à Anvers en passant par Paris, Moscou, Tokyo ou Zanzibar, à travers le regard du photographe belge Harry Gruyaert, vaut largement le coup de chaud.
J’ai aimé les compositions de ce photographe que je ne connaissais pas, la façon dont il joue avec l’ombre et la lumière, la mise en valeur de la couleur (en particulier le rouge ici) et sa capacité à rendre l’ordinaire extraordinaire. C’est vibrant, vivant. Coup de cœur particulier pour ses portraits derrière les vitres des cafés ou dans les trains.
Bonus : Une des sorties de ce lieu d’exposition donne dans une des parties de la grande librairie Actes Sud. Sans sortir, vous arrivez devant la caisse d’un cinéma d’art et d’essai, puis vous longez une salle de restaurant, vous voyez l’entrée d’un hammam à côté du rayon “livres pratiques” avant d’arriver au cœur de la librairie.
Toujours à Croisière, un peu planquée en arrière boutique de la librairie, j’ai eu un gros coup de cœur pour les photos en noir et blanc (petit format et souvent panoramique) du finlandais Pentti Sammallahti. J’ai ressenti son empathie quelque soit le sujet sur lequel il pose son regard, sa douceur, sa délicatesse, son humour. Devant certaines photos, j’ai eu l’impression d’entendre le silence des grands espaces et de ressentir la solitude.
Très envie de m’offrir le petit livre de la collection photo poche qui lui est consacré pour avoir le loisir de me plonger plus longuement dans ses photos.
Quand Lee Shulman, auteur du documentaire I am Martin Parr (j’en ai parlé dans une précédente newsletter) et initiateur de The anonymous project (“une collection unique dédiée à la préservation de diapositives couleur des 70 dernières années, explorant notre mémoire collective”) et Omar Victor Diop (dont je vous reparlerai peut-être via ses auto-portraits dans l’exposition (Dé)colonisations, des artistes africains interrogent l’histoire vue cet été au mémorial de Caen) s’associent, cela donne le projet Being there.
L’exposition est présentée dans un ancien collège plutôt délabré mais on se retrouve plongé dans l’atmosphère de l’Amérique des années 50 et 60. Sur chacune des photos sélectionnées par les deux artistes et sur lesquelles initialement on ne voyait que des américains blancs, Omar Victor Diop s’est “incrusté” dans la scène de famille, la scène intime, la scène sociale.
Une vidéo explique qu’il a fallu d’abord choisir des photos où il y avait une place potentielle pour glisser une personne supplémentaire. Ensuite Lee Shulman et Omar Victor Diop ont travaillé sur les costumes, la posture (et avec un fond vert). Ce qui est assez épatant est que le grain est conservé, la texture des photos originales aussi. Le résultat intrigue, amuse et rappelle sans discours la ségrégation raciale.
Je voulais revenir sur Christian Lacroix et ses dessins au musée Réattu, de la photographe Martine Barrat mais j’ai déjà été très bavarde alors ce sera pour une prochaine newsletter.
Est ce que lorsque vous lisez un roman, vous interrompez votre lecture pour mener des recherches plus ou moins approfondies sur tel ou tel élément que vous ne connaissez pas ou qui a accroché particulièrement votre attention ? C’est une habitude que j’ai, que ce soit pour un mot, un lieu, un plat évoqué, une personne citée par exemple. Dans le roman d’Arnaud Catherine, Roman de plages, j’ai appris que Moravia et Pasolini avaient acheté une maison en Italie avec vue sur le mont Circée et que lorsque Moravia s’installait à son bureau il ne voyait que la mer (ce qui pour moi, ressemble à un rêve). Je me suis mis en tête de trouver une photo du bureau et de la vue, j’ai juste trouvé une photo de l’écrivain assis à ce bureau :
https://www.milkdecoration.com/paradis-pasolini/
La preuve qu’un même sujet très précis peut-être interprété de manière radicalement différente selon la sensibilité et l’univers de l’artiste se trouve en ce moment dans le cloître du Grand Hôtel Dieu avec l’exposition “Dessine-moi un homard'“ (100 homards à découvrir jusqu’à 3 septembre 2026 et c’est gratuit). J’ai l’espoir d’y retourner dès que la xème canicule lyonnaise sera finie car je ne les ai pas tous vus et on peut voter pour son préféré.
Solène Meunier (l’amphore et le vase reviennent souvent dans ses peintures)
Sori, artiste de street art et son titre amusant, I put a lobster on you
Mo loiseau qui associe aquarelle, crayons de couleur, dorure, linogravue et feutre
Oindio et son homard azulejos
Georgette Smith utilise pastels à la cire et pastels à l’huile pour créer des moments qui expriment beaucoup de quiétude et de douceur avec les couleurs choisies et son écriture si reconnaissable.
D’autres beautés sur son compte Instagram .
Je termine avec les titres auxquels vous avez échappés :
”Soirée lunaire”
”La Nuit ouf”
”Veaux, vaches, homards et pellicules”
et avec un duo étincelant :
Si cette newsletter vous a plu, n’hésitez pas à la partager autour de vous pour la faire connaitre à d’autres personnes ou à me laisser un petit mot.
Mentionnés dans cette newsletter :
Les rencontres de la photographie 2026
Ylla
Richard Billingham
les braques de William Wegman
Harry Gruyaert
lieu Croisières
Sacha Goldberger
Pentti SAMMALLAHTI
Lee Shulman
The anonymous Project
Omar Victor Diop
Exposition (dé)colonisations
Romans de plage d’Arnaud Catherine
Exposition Dessine-moi un homard
Grand hôtel Dieu (Lyon)
Solène Meunier
Sori
Mo Loiseau
Oindio
Georgette Smith
Précédemment :

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