RSS Amplifier

La Lettre de Trois degrés · Jul 30, 2026

"On est au bout d'un modèle" : entretien avec Hervé Le Bouler

0
Sign in to vote or save

Trois degrés · La Lettre de Trois degrés

Hervé Le Bouler est forestier, spécialiste de l’impact du changement climatique sur les forêts en France. Il a dirigé le Conservatoire national de la biodiversité forestière pendant plus de trente ans, piloté les enjeux forestiers chez France nature environnement, et travaillé pour l’Office National des Forêts (ONF) et le domaine de Chantilly en tant que conseiller scientifique.

Il est aussi l’auteur de “La Forêt du futur” (Delachaud et Niestlé, octobre 2025), ouvrage instructif qui nous a donné l’idée de le contacter pour avoir son regard sur les feux des Landes et en Gironde.

On est au bout d’un modèle. Je vois deux risques : d’une part croire que ces incendies relèvent de l’exception et ne se reproduiront pas, ou peu, d’autre part chercher à trouver un coupable (du type “c’est la faute à untel qui n’a pas commandé assez de canadairs”), comme si une fois ce coupable trouvé, on pourrait le faire partir et s’en sortir ainsi.

Je fais l’hypothèse d’un triangle d’incompatibilité entre trois grandes composantes du territoire - les habitants, l’agriculture irriguée et la filière forêt bois -, du moins dans leur fonctionnement actuel.

A l’avenir, chacune de ces trois composantes restera :

-les habitants, puisqu’on ne va pas faire partir ceux qui sont là, ni bloquer les arrivées ;

-l’agriculture irriguée, d’autant qu’avec les tensions en France sur la ressource en eau, cette agriculture-là va apparaître comme une sorte d’oasis (Nb : les Landes possèdent une des plus grandes réserves d’eau souterraine de France). L’eau y sera pompable pendant au moins encore quelques décennies ;

-et la filière forêt-bois de la pinède actuelle, très intégrée au territoire, construite depuis 50 ans, incontournable et puissante.

Les trois ont pu se développer en coexistence jusque-là. A partir de maintenant, il y a comme une incompatibilité, à cause du feu. Du moins…à modèle existant.

Je ne vois aucun de ces trois systèmes évoluer harmonieusement et spontanément vers un autre ensemble robuste et résilient. Une guerre au sein de ce triangle de forces ferait pourtant de gros dégâts sociétaux, et sans pour autant fournir une solution rapide au problème du feu.

La situation ne peut pas rester comme telle. Je ne vois pas pourquoi et comment l’urbanisation et l’agriculture reculeraient. La variable d’ajustement me semble donc être la forêt. Mais ça n’a rien de simple : cela représente tout de même des dizaines de milliers d’emplois ; et jusqu’à présent la forêt a été un élément patrimonial très fort sur le territoire. Dans le massif landais, la forêt est un paysage aimé. Le drame de l’urbanisation est justement que les gens ont voulu construire des maisons sous les pins, ce qui participe à la catastrophe des feux aujourd’hui.

Les habitants, les élus, les acteurs du territoire vont-ils continuer à dire “on veut tout faire pour reconstruire notre forêt détruite et retrouver notre paysage ?” (le syndrome “Notre-Dame de Paris”), ou peut-on envisager une bascule ? C’est l’un des enjeux.

Contrairement à ce qu’on entend, on ne peut pas avoir une forêt avec autre chose que le pin maritime majoritaire, parce que sur des sols aussi pauvres, parmi les plus pauvres d’Europe, rien d’autre ne pousse qui pèse économiquement dans le modèle actuel. Ou alors des feuillus, qui ont des tas d’avantages mais pour lesquels aujourd’hui la filière ne sait pas pour l’instant les valoriser. En tout cas, on ne voit pas comment des propriétaires se mettraient à planter des choses dont ils ne pourraient rien tirer.

Tous les discours qui disent qu’il faut planter autre chose ne me semblent donc pas réalistes. La filière forêt-bois est coincée là-dessus, elle n’a pas vraiment de solutions, contrairement à ce qu’on entend beaucoup. Tous ceux qui se plongent sérieusement dans le dossier font le même constat.

Je pense que la première chose va être d’accepter la rupture dans la tête de l’habitant, du paysan et du forestier. On est dans une situation de blocage. Il n’est pas envisageable que l’un de ces trois acteurs disparaisse. C’est forcément ensemble qu’on doit d’abord mettre les mots sur le problème et réfléchir.

Quelques idées commencent à être énoncées. Il y a par exemple l’idée d’un bocage forestier, ce qui implique de transformer la forêt des Landes, puisque celle-ci forme aujourd’hui 700 000 ha quasi continus, ce qui favorise la propagation du feu. Cela consiste à couper la forêt par autre chose que du pin. Cela peut être des rivières, avec des forêts de feuillus de chaque côté ; il faut donc restaurer ces forêts et d’abord ne plus les détruire. Cela peut être aussi des espaces agricoles. Et cela peut être aussi des bandes de feuillus.

La largeur de ces zones doit être d’au moins 50 à 100 mètres. On ne va donc pas pouvoir en faire tous les kilomètres. On peut estimer que cela constitue des espaces de 300, 400, 500 ha, et que si un feu se déclenche à l’intérieur, il y ait une forte probabilité qu’il n’en sorte pas. Quand on a commencé à lancer cette idée-là il y a dix ans, certains nous ont dit : “ça n’est pas suffisant, 500 ha qui brûlent serait une catastrophe !”. Sauf qu’aujourd’hui l’incendie en Gironde a brûlé plus de 40 000 ha. Si on dit “voilà un système qui fait qu’au pire si un feu se déclenche, 500 ha brûlent”, je pense que tout le monde signe.

Oui, mais le problème est qu’il y a des milliers de propriétaires concernés par l’idée : si on met des zones tampons en feuillus, ça passera forcément chez des propriétaires, qui n’auront plus leurs revenus économiques liés à leurs hectares. Il faut donc trouver un modèle économique, je ne sais pas sous quelle forme, de coopération, ou de collectivisation partielle, en tout cas de compensation.

Et puis il y a aussi la possibilité de refaire des zones humides. Comme l’explique Rémy Petit, chercheur à l’Inrae, “ce massif de pins a été planté au XVIIIe et XIXe siècle dans une vaste zone humide qui a dû être drainée pour cela. Il est plus que temps de commencer à dédrainer” dans certaines zones. Mais tout ça relève de l’aménagement du territoire.

Je crois que si on fait l’association “bocage forestier, plantation de bandes feuillues, protection des rivières et restauration des zones humides”, on peut avoir un système qui permet garder les 3 composantes (agriculture, habitat, forêt). On aurait alors un système robuste : en cas de déclenchement de feu, on n’aurait pas autant d’hectares qui brûlent, des centaines de milliers de personnes déplacées, etc. - et on n’aurait pas détruit une des trois composantes de ce qui fait la société landaise aujourd’hui.

C’est possible s’il y a une décision des leaders d’entraîner leurs troupes et de passer des alliances avec les autres composantes de la société. L’énergie démocratique et vitale qui s’est manifestée durant ces incendies pour l’accueil des réfugiés et le soutien aux pompiers peut être orientée vers les solutions. Ce qu’il faut, c’est que des leaders politiques locaux disent “on y va”.

Bien sûr, tout ça ne pourra pas se faire sans remises en question, sans renoncements. Il faudra voir ce qu’on sera prêt à abandonner.

Ce qu’il faut changer, c’est la manière d’habiter le territoire. Si on ne change pas ça, ça ne marchera pas. Je pense en particulier ici à l’habitat “les pieds dans la forêt”. Il va falloir faire de grandes bandes de séparation entre les zones habitées et les zones forestières.

La question est aussi de savoir comment faire ces bandes : on ne va pas les construire en détruisant des maisons, à part éventuellement quelques-unes très isolées - auquel cas on rachète et on détruit, et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé déjà sur les dunes, ou dans des zones soumises aux avalanches et inondations côtières. L’Etat peut indemniser, expulser et détruire. Mais il n’y aura pas des dizaines de milliers de maisons concernées ici.

On va donc devoir construire ces bandes principalement en écartant la forêt des maisons existantes, c’est-à-dire en coupant les arbres. Ce qui, au passage, est déjà en train de se faire dans de grandes dimensions depuis la semaine dernière, et à mon avis sans demander l’avis des propriétaires concernés, temps de crise oblige. Mais ensuite, faire reculer la forêt, cela voudra dire indemniser les propriétaires.

Par ailleurs, il faudra avoir la sagesse de ne pas reconstruire sur ces bandes de no man’s land ; or la tentation pourrait arriver en cas d’absence de grands incendies pendant plusieurs années. Peut-être que la garantie de cette sagesse démocratique serait de l’inscrire dans la Constitution…

Qui commande dans le massif landais ? Souvent on procrastine. Mais de temps en temps quand on a vraiment le feu aux fesses, se produit ce que j’appelle le miracle de la sainte-trouille : tout le monde a tellement la trouille qu’on est prêt à prendre des mesures. Un exemple récent, c’est un accord récent entre forestiers et associations environnementales dont la signature traînait depuis trois ans autour de détails, et qui s’est signé en trois semaines quand s’est produit le grand feu de 2022.

Aujourd’hui, c’est d’abord au conseil régional de mettre en place des comités de réflexion et consultation. Et je pense que c’est possible, parce qu’il y a la fois la trouille et le refus de revoir cette situation.

Côté foresterie, à ne plus avoir des pins partout. C’est une évidence. Sinon, au bout du compte on n’aura plus de pins nulle part : soit le feu finira par tout brûler, soit la société finira par les interdire. Pour protéger la forêt de pins des Landes, il faut accepter de lâcher du leste, c’est-à-dire qu’une partie disparaisse.

Cette partie doit d’abord être des bandes le long des zones habitées, à condition que ces habitants n’en profitent pas pour faire des constructions. Pour s’en assurer on pourrait avoir une loi disant : “toute partie de forêt défrichée pour faire un pare-feu est inconstructible pendant 50 ans”. Et on pourrait envisager que loi soit votée très rapidement.

Ensuite, il va falloir volontairement créer des espaces dans la forêt où l’on plantera des essences qui n’auront pas le rendement économique des pins de la pinède, mais qui permettront de la préserver ailleurs.

Absolument : ça implique de mutualiser la perte économique d’une manière ou d’une autre. Mais ce n’est pas tout : il faut aussi que ce soit fait de façon organisée, d’une part, et de façon démocratique d’autre part.

Ce dernier élément est essentiel. Tout ce dont on parle n’a de sens que si on a de la démocratie. C’est ce qui permet aux trois piliers de tenir. La loi doit bien sûr intervenir, et des politiques ont d’ailleurs déjà commencé à réfléchir à la question de façon intelligente et transpartisane (Nb : avec la mission d’information parlementaire créée après les mégafeux de 2022 en Gironde et dans les Landes, qui avait réuni des députés des groupes Renaissance, Ecologistes, LFI et PS). Mais il ne faut pas que la loi se fasse au détriment de la démocratie locale.

Au passage, j’aurais préféré que ce ne soit pas une année électorale : ce sera plus difficile de faire avancer ce sujet-là dans les prochains mois…Pourtant, le risque est réel de voir ces feux se reproduire, et que la guerre du feu contre les hommes ne dégénère en une guerre civile des hommes contre les hommes. Pour protéger la paix entre les hommes, il faut faire la guerre au feu.

J’ai parlé des habitants et de la filière forêt-bois. Côté agricole, comme je le disais, il faudrait peut-être que les agriculteurs acceptent de ne pas drainer partout. Le chercheur Rémy Petit explique bien “qu’avant les grands travaux de drainage et les plantations massives du XIXᵉ siècle, le plateau était caractérisé par des landes très humides, avec des secteurs où la nappe affleurait et des milliers de lagunes”. Il appelle à “(re)créer des « paysages éponges » qui, sur le long terme, bénéficieront à tout le monde, y compris aux forêts et aux plantations”.

Quand des gens ne sont pas d’accord, il n’est jamais inutile de les mettre autour d’une même table. C’est bénéfique d’emblée sur au moins deux plans : parfois on se rend compte qu’ils sont en désaccords sur les interprétations des termes plus que sur la réalité ; et que là où ça coince correspond parfois à une petite partie du territoire, et non à tout le territoire. D’où la nécessité de mettre sur une carte les zones de conflits.

En forêt de Chantilly (Nb : où il a été conseiller scientifique auprès de la directrice du domaine), nous avons appliqué cette méthode pendant trois ans, en mettant autour d’une même table propriétaires, exploitants forestiers, randonneurs, organisateurs de courses hippiques, etc.

Le principe est d’éviter de dire “tel problème est de la faute de tel acteur” mais “si on disait que”, en questionnant l’existant. On a fait ainsi des jeux de rôle autour de l’enjeu “que faire pour la forêt ?”. On a notamment demandé à chacun de manière anonyme de proposer des idées de solutions, puis de se positionner en “je suis pour cette idée” ou “je suis contre” : ça avait très bien marché parce qu’on s’était rendu compte au bout de quelques réunions que cela triait les bonnes et mauvaises idées, sans froisser les egos.

Toutes les idées sont bonnes à prendre, par contre il y a des règles, la première étant qu’on ne trouvera pas la solution en trouvant un bouc émissaire, parce que ça ne règlera rien.

Trois dernières remarques.

D’abord, une question va se poser : que fait-on dans les espaces qui ne sont plus boisés, dans les zones pare-feux ? Je ne suis pas spécialiste mais ça pourrait être, par endroits, du photovoltaïque. Avec peut-être de l’élevage en dessous. Ça peut être plus pratique que de mettre des débroussailleuses. Pour rappel, le feu en Gironde cette année serait parti d’un chantier de débroussaillage pour protéger une ligne électrique.

Au passage, si ce feu avait été déclenché par un particulier, que n’aurait-on pas entendu ? On voit bien comment certains partis politiques sont prêts à rebondir sur ces événements, dans une logique de boucs-émissaires et de “yakafokon”, qui ne règle rien.

Deuxième remarque : je trouve indécent que des personnes qui ont des sujets de lutte, y compris parmi les associations environnementales, profitent de la catastrophe pour essayer d’avancer leurs billes avec des arguments parfois un peu tordus. Par exemple, je viens de voir quelqu’un appelant à une loi pour interdire les coupes rases de résineux dans le Massif Central. Quel rapport avec le feu des Landes ?

Enfin, pour finir sur une note plus positive : ce qui s’est passé depuis une semaine, cette mobilisation et cette humanité, m’a redonné confiance. Je suis optimiste par rapport à l’analyse des blocages : je pense que la force de l’humain est capable de les lever. Mais cela va dépendre de l’engagement des leaders politiques locaux pour entraîner les acteurs dans l’action, ou non.

Pour des éléments supplémentaires, vous pouvez lire aussi cet entretien du géographe Arthur Guérin-Turcq, qui a écrit sa thèse sur l'incendie de la forêt de la Teste-de-Buch de 2022. Interrogé sur cet entretien, Hervé Le Bouler nous dit partager les idées évoquées, et précise :

“La monoculture intensive de pin maritime est évidemment un problème. Ceci dit, attention à des propos simplistes qu’on a pu voir ailleurs.
D’une part, à ma connaissance il n’y a que le pin qui, dans le modèle actuel, peut donner de la valorisation économique (et d’ailleurs de façon limitée, parce que le pin n’est pas payé très cher). Les forestiers ne vont donc pas se mettre à investir dans quelque chose qui n’offre pas aujourd’hui de perspectives de retour d’investissement.
D’autre part, le pin maritime pousse si bien et si vite sur ces sols pauvres que si on le plante en mélange avec d'autres espèces, celles-ci risquent de ne pas réussir à tenir. Il faut arriver à trouver un système où coexistent du pin maritime et des feuillus, ce qui rejoint l’idée de “bocage forestier”. Il faut organiser cette cohabitation des espèces, en évitant qu’une espèce mange les autres.
Là-dessus, il y a un travail magnifique lancé en 2008, le projet ORPHEE. Il partait de cinq espèces et avait testé toutes les combinaisons possibles en termes de façons de les installer (différentes distances, densités, façons de regrouper les arbres). Ce dispositif a malheureusement été détruit par le feu vendredi soir. C'est une perte inestimable de niveau mondial sur le plan scientifique et pratique.
Ceci montre par ailleurs, et c'est une autre leçon que j'en tire, c'est qu'on ne fait pas de l'aménagement du territoire sur 200 ha. On est obligé de le faire sur des très grandes surfaces. Ce n’est pas parce qu'on va avoir un îlot qui théoriquement résiste au feu que pour autant, il va résister quand un grand feu arrive et brûle tout. On l’a vu par exemple chez un très bon forestier, Jacques Hazera : sa forêt a complètement brûlé lors des feux de 2022, alors que si le feu était parti de chez lui, ça n'aurait pas brûlé.”

Bref, comme le dit Lucie Alexandre, journaliste à Libé :

"Contrairement à ce que laissent entendre les prises de parole un peu basiques ces temps ci, l’idée de l’arrêt de la monoculture du pin dans les Landes et en Gironde pose plein de questions. Bien sûr qu’il faut diversifier les essences et gérer la forêt autrement. Par contre dire « les pins c’est de la merde, on arrête tout » c’est ne pas voir que le problème est un chouïa plus complexe que ça."

Read the original on troisdegres.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.