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The Philosophers’ Society · Aug 16, 2026

Nietzsche en août #2 - Haute-Engadine : topographie de la pensée avec Segantini

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Amandine Durand · The Philosophers’ Society

Dans le précédent article de “Nietzsche en août”, nous avions laissé Nietzsche au bord du lac de Silvaplana, au début du mois d’août 1881. C’est là, au cours d’une promenade près de son imposant rocher, que lui serait venue l’idée de l’éternel retour. Une pensée qu’il décrira des années après comme la “formule suprême de l’affirmation” et dont il prendra soin de préciser le lieu de naissance : “6000 pieds par-delà l’homme et le temps.”[1]

Étrange ? Une idée philosophique devrait pouvoir naître n’importe où. Dans une bibliothèque, devant un bureau, dans une chambre d’hôtel ou au bord d’un lac suisse. Nietzsche n’a pourtant jamais considéré les lieux où il pensait comme des décors. Il leur accordait une importance considérable, c’est ainsi qu’il écrira : Rester assis le moins possible ; ne faire confiance à aucune pensée qui ne soit née au grand air et dans le libre mouvement, dans laquelle les muscles ne célèbrent pas eux aussi une fête.”[2] Le climat, l’air, l’altitude, la nourriture, la marche, la lumière : tout cela participe aux conditions de la pensée mais aussi à sa clarté et à son exactitude.

Le lac de SilvaPlana. Photo AD

Lorsqu’il découvre l’Engadine, sa santé est déjà mauvaise. Les migraines, les douleurs oculaires et les crises de vomissements qui les accompagnent depuis plusieurs années ont fini par le contraindre à abandonner son poste de professeur à l’Université de Bâle.[3] Nietzsche voyage, à la recherche d’un climat qui le soulage. Bâle lui paraît humide et oppressante. À St-Moritz, le ton de ses lettres change : “Je suis comme dans mon élément, de façon tout à fait merveilleuse ! Je suis apparenté à cette nature. Maintenant, je sens un soulagement.” À sa sœur, il parle de la “Terre promise” : “J’ai l’impression d’avoir cherché, cherché très longtemps, et d’avoir enfin trouvé.”[4]

Quelques années après, installé à Sils-Maria, il va beaucoup plus loin : “Cher vieil ami, me voici de nouveau en Haute-Engadine, pour la troisième fois, et je sens une fois de plus qu’ici, et nulle part ailleurs, se trouvent ma vraie patrie et mon lieu de gestation. Ah, combien de choses sont encore cachées en moi et veulent devenir parole et forme ! Il ne peut y avoir autour de moi assez de silence, de hauteur et de solitude pour que j’entende mes voix les plus intimes !”[5]

Devenir parole et forme. La formule est frappante. Il ne dit pas qu’il travaille mieux dans les montagnes ni même que le paysage lui fournit des sujets. Il semble considérer que quelque chose qui existe en lui sans forme peut, dans certaines conditions, en acquérir une. Il lui faut de la hauteur, du silence, de la solitude. Il lui faut cet air et cette lumière. Comme l’éternel retour qui, dans le récit que Nietzsche en donnera des années plus tard, prend corps près du rocher.

Chez Nietzsche, une philosophie n’a pas que des arguments. Elle a un corps. Nous ne pensons pas indépendamment du corps qui pense. Une migraine, une mauvaise nuit, un repas, une journée de marche ou plusieurs semaines sans mouvement ne constituent pas des accidents extérieurs à la pensée. Nietzsche soupçonne qu’ils entrent dans ce que nous appelons nos “idées”.

Une chose occupe une place singulière dans les descriptions que Nietzsche fait de l’Engadine : la lumière. Pour qui a déjà eu l’occasion de se rendre dans cette vallée, c’est une évidence qu’elle est prodigieuse et magique. C’est une vallée particulièrement ouverte qui ne ressemble en rien aux stations alpines que l’on trouve en France. Les lacs qui s’enchaînent les uns après les autres paraissent phosphorescents, produisant leur propre lumière avant l’averse. Azur en plein Midi et d’une infinité de nuances de verts avant le coucher du soleil.

Détails de “Nature” '(ou “Sein” en allemand) de Segantini au musée de St. Moritz

Dans “Le Voyageur et son ombre” rédigé en partie à St-Moritz,[6] Nietzsche décrit précisément un paysage en fin d’après-midi. Un lac vert laiteux, des sapins, des épicéas, des rochers, un troupeau de vaches. Certains animaux, éloignés, apparaissent dans “la lumière du soir la plus tranchante”, tandis que les plus proches sont plus sombres. Deux sommets glacés semblent flotter dans un voile solaire.

Tout était grand, silencieux et lumineux. Toute cette beauté provoquait le frisson et l’adoration muette de l’instant de sa révélation ; involontairement, comme si rien n’était plus naturel, on place des héros grecs dans ce monde de lumière pur et tranchant [...].”[7]

En septembre 1888, quelques mois avant son effondrement à Turin, Nietzsche achève un texte puis sort de sa chambre à Sils. Il raconte avoir trouvé devant lui “le plus beau jour que la Haute-Engadine m’ait jamais montré” : “transparent, incandescent de couleurs, renfermant en lui tous les contrastes, tous les intermédiaires entre la glace et le Sud.”[8]

“La glace et le Sud.” Une part de l’étrangeté de l’Engadine tient dans cette formule. La lumière méridionale rencontre l’altitude, les glaciers et l’air froid. Les couleurs gagnent en intensité tandis que les contours gardent leur netteté

Lac de SilvaPlana. Photo AD.

Quelques années après le dernier été lucide de Nietzsche à Sils, un peintre arrive dans cette vallée et consacre les dernières années de sa vie à un problème concret : comment peindre une telle lumière ?

Giovanni Segantini s’installe à Maloja avec sa famille en 1894.[9] Les deux hommes ne se rencontreront pas et rien ne permet d’établir que Nietzsche ait vu ses tableaux. Segantini, en revanche, connaît Nietzsche. Un exemplaire d’“Ainsi parlait Zarathoustra” se trouvait dans sa bibliothèque. En 1896, il réalise un dessin destiné à une édition italienne projetée du livre, “L’Annonce de la parole nouvelle”.[10] Pour autant, leurs œuvres sont évidemment jumelles. “Zarathoustra” est un ouvrage de plein soleil, de Zénith. Le livre s’ouvre sur Zarathoustra s’adressant au soleil, contient un chapitre intitulé “Avant le lever du soleil” puis un autre intitulé “À midi”.[11] Segantini avait peint “Midi dans les Alpes” dès 1891.[12]

Le peintre avait déjà formulé ce qu’il considérait comme le problème de la peinture moderne : “la recherche de la lumière dans la couleur.” Dans les montagnes des Grisons, explique-t-il, il a fixé le soleil avec une intensité nouvelle, aimé ses rayons et voulu les “conquérir”.[13]

Segantini, “Midi dans les Alpes” au musée de St.Moritz

Lorsqu’il travaille au projet qui deviendra le “Triptyque des Alpes” en vue de l’Exposition universelle de Paris, Segantini explique : “Pourrai-je donner à la nature que je peins cette lumière qui donne vie aux couleurs, qui éclaire, donne de l’air aux lointains et rend le ciel infini ?[14]

La lumière ne vient pas éclairer des objets déjà constitués. Elle modifie leur apparition : les distances s’ouvrent, les couleurs gagnent en intensité et l’espace en profondeur. Cette lumière ne rend pas le monde flou ou mystérieux. Elle le rend présent. Alors, et si la clarté était une manière de penser ?

Nietzsche associe la pensée à des conditions physiques : la hauteur, le froid, l’air sec, la marche. Dès 1874, avant sa découverte de la Haute-Engadine, il parle de l’idéal de s’élever “dans l’air pur des Alpes et des glaces”, là où il n’y a plus de “brouillard” ni de “voile” et où la nature des choses finit par s’exprimer avec une “intelligibilité inévitable”.[15] Son “Zarathoustra” est lui-même traversé de montagnes, de vallées, de lacs, de soleil, d’aube, de nuit et de midi. Zarathoustra monte, descend, quitte sa caverne, retourne à sa solitude. Sa pensée prend place dans une topographie et dans le mouvement.[11]

Nietzsche nous invite à prendre au sérieux l’endroit où les pensées prennent forme : un paysage peut entrer dans une pensée sans devenir son sujet.

L’éternel retour nous demandait : peux-tu vouloir cette vie sans attendre qu’une autre vienne la corriger ? Es-tu capable d’affirmer ton existence encore et encore ?

La lumière de l’Engadine semble poser au regard une question similaire : peux-tu voir ce monde sans demander qu’un autre apparaisse derrière lui ? Peux-tu te satisfaire de ce monde-là ? Peux-tu affirmer et vouloir encore ce qui est ici ?

Segantini dans ses paysages, peint des vaches, des paysans, des mères, des prêtres, des glaciers, des arbres, la neige, le travail et la mort. Et pourtant ce qui est simplement là, prend une dimension cosmique.

La couverture de Zarathoustra par Segantini.

Les notes ci-dessous sont particulièrement précises grâce à deux sources particulièrement intéressantes et utiles qui m’ont beaucoup aidée dans la rédaction de cet article. D’abord l’article de Martin Pernet «... das Schönste was ich sah» (PDF en libre accès en allemand) consacré à Nietzsche et Segantini en Engadine, et grâce au guide “La maison Nietzsche à Sils Maria” vendu dans la Nietzsche-Haus à Sils et qui contient un très grands nombres de références.

[1] Friedrich Nietzsche, Ecce homo, « Ainsi parlait Zarathoustra », §1. Nietzsche y raconte la naissance de la pensée de l’éternel retour près de Surlej, en août 1881.
Lire le passage sur Projekt Gutenberg

[2] Friedrich Nietzsche, Ecce homo, « Pourquoi je suis si avisé », §1. Passage sur les pensées qui doivent naître « au grand air et dans le libre mouvement ».

[3] Sur la santé de Nietzsche et son départ de l’Université de Bâle en 1879.
Université de Bâle, « Friedrich Nietzsche »

[4] Friedrich Nietzsche, lettres de l’été 1879 à Franz Overbeck et à sa sœur Elisabeth, écrites lors de son séjour à St-Moritz.
Consulter la correspondance de Nietzsche sur Zeno

[5] Friedrich Nietzsche, lettre à Carl von Gersdorff, Sils-Maria, fin juin 1883. C’est dans cette lettre qu’il appelle la Haute-Engadine sa « vraie patrie » et son « lieu de gestation ».
Voir la présentation du Nietzsche-Haus de Sils-Maria

[6] Friedrich Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, écrit à l’époque de son séjour à St-Moritz en 1879.
Lire Humain, trop humain et Le Voyageur et son ombre sur Zeno

[7] Friedrich Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, §295, « Et in Arcadia ego ». Passage du « monde de lumière pur et tranchant ».
Lire le §295 sur Projekt Gutenberg

[8] Friedrich Nietzsche, Ecce homo, passage consacré au Crépuscule des idoles, §3. Nietzsche y évoque le plus beau jour que la Haute-Engadine lui ait montré, « entre la glace et le Sud ».
Lire le chapitre sur Projekt Gutenberg

[9] Giovanni Segantini s’installe avec sa famille à Maloja en 1894.
Segantini Museum, « Segantini in the Engadine »

[10] Martin Pernet, « ...das Schönste was ich sah », Bündner Jahrbuch, 1999. Pernet documente la présence de Zarathoustra dans la bibliothèque de Segantini et son projet d’illustration pour une édition italienne de Nietzsche.
Article de Martin Pernet, DOI 10.5169/seals-971921. Le document original identifie bien l’article, son auteur et ce DOI.

[11] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, notamment le Prologue, « Avant le lever du soleil » et « À midi ».
Texte complet sur Zeno ; « Avant le lever du soleil » ; « À midi ».

[12] Giovanni Segantini, Midi dans les Alpes, 1891, Segantini Museum, St-Moritz.
Voir l’œuvre sur le site du Segantini Museum

[13] Giovanni Segantini, textes sur sa recherche de « la lumière dans la couleur », cités par Martin Pernet à partir des écrits et de la correspondance du peintre.
Lire l’article de Pernet. Pernet renvoie notamment à Franz Servaes, Giovanni Segantini. Sein Leben und sein Werk, 1902, et à Arcangeli et Gozzoli, Segantini, 1973.

[14] Giovanni Segantini, lettre sur son projet pour l’Exposition universelle de Paris de 1900, citée par Martin Pernet. Segantini y décrit la lumière comme ce qui « donne vie aux couleurs », « donne de l’air aux lointains » et « rend le ciel infini ».
Lire l’article de Pernet. La citation et le projet du triptyque sont reproduits dans l’article.

[15] Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles III : Schopenhauer éducateur, 1874. Le texte sur « l’air pur des Alpes et des glaces » est antérieur à la découverte de l’Engadine.
Lire Schopenhauer éducateur sur Projekt Gutenberg

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