En ce mois d’août 2026, The Philosophers’s Society débute un cycle sur le philosophe Friedrich Nietzsche et justement, il y a 145 ans, quasiment jour pour jour, Nietzsche écrivait à son ami et compositeur Peter Gast : “
Eh bien, mon cher et bon ami ! Le soleil d’août est au-dessus de nous, l’année s’enfuit, tout devient plus calme et plus paisible dans les montagnes et les forêts. À mon horizon se sont levées des pensées telles que je n’en avais encore jamais vues — je n’en laisserai rien transparaître et je veux moi-même me maintenir dans un calme inébranlable. Il faudra sans doute que je vive encore quelques années ! Ah, mon ami, il me traverse parfois l’esprit comme un pressentiment que je mène en réalité une vie extrêmement dangereuse, car je suis de ces machines qui peuvent éclater ! L’intensité de mes sentiments me fait frissonner et rire — à plusieurs reprises déjà, je n’ai pas pu quitter ma chambre pour la raison ridicule que mes yeux étaient enflammés. À cause de quoi ? Chaque fois, la veille, au cours de mes promenades, j’avais trop pleuré — non pas des larmes sentimentales, mais des larmes d’exultation ; et je chantais, je disais des absurdités, rempli d’une vision nouvelle que j’ai d’avance sur tous les hommes.
Enfin — si je ne pouvais puiser ma force en moi-même, si je devais attendre des appels, des encouragements, des consolations venant de l’extérieur, où en serais-je ! que serais-je ! Il y eut véritablement des moments, et même des périodes entières de ma vie — par exemple l’année 1878 — où une parole qui m’eût fortifié, une poignée de main approbatrice, m’auraient semblé le plus réconfortant de tous les baumes ; et c’est précisément alors que tous ceux sur lesquels je croyais pouvoir compter, et qui auraient pu me rendre ce bienfait, m’abandonnèrent. À présent, je ne l’attends plus, et je n’éprouve qu’un certain étonnement assombri lorsque je pense, par exemple, aux lettres que je reçois maintenant : tout y est si insignifiant, personne n’a rien vécu à travers moi, personne ne s’est donné la peine de former une pensée à mon sujet — ce que l’on me dit est respectable et bienveillant, mais lointain, lointain, lointain. Même notre cher Jacob Burckhardt m’a écrit une petite lettre si timide, si découragée.
En revanche, je considère comme une récompense que cette année m’ait révélé deux choses qui m’appartiennent et me sont intimement proches : votre musique et ce paysage. Ce n’est pas la Suisse, ce n’est pas Recoaro, c’est tout autre chose, en tout cas quelque chose de beaucoup plus méridional — il me faudrait aller jusqu’aux hauts plateaux du Mexique, du côté de l’océan Pacifique, pour trouver quelque chose de semblable, par exemple Oaxaca, avec, bien entendu, une végétation tropicale. Eh bien, ce Sils-Maria, je veux essayer de me le conserver. Et j’éprouve la même chose à l’égard de votre musique, mais je ne sais absolument pas comment parvenir à en jouir ! J’ai dû rayer une fois pour toutes de mes occupations la lecture de la musique et le jeu du piano. L’idée d’acheter une machine à écrire me trotte dans la tête ; je suis en rapport avec son inventeur, un Danois de Copenhague.”
La lettre s’inscrit dans la proximité immédiatement d’une révélation. Cette idée qui l’exalte, le fait pleurer et chanter dans la forêt, c’est celle de l’éternel retour. Sa grande doctrine qu’il commençait à formuler dans “Le Gai Savoir” et dont les développements lui seraient apparus au début du mois d’août 1881 à Silvaplana en Suisse.
Dans le même temps, il s’enquiert de l’achat d’une machine à écrire, en réalité, une “boule à écrire”. Avec un enthousiasme amusé et enfantin, il se réjouit des possibilités de cette machine qu’il compte faire venir de Copenhague. En 1881, il commence à perdre la vue et plus personne, pas même lui, ne parvient à relire ses notes manuscrites. Les grands spécialistes de Nietzsche constatent qu’avec l’arrivée de sa machine à écrire (qui lui crée bien des soucis “comme un petit chien”) son écriture change. Les longs développements deviennent des aphorismes, une forme de poésie s’impose. Dans une autre lettre, il approuve son ami Gast qui lui dit “nos instruments d’écriture participent à la formation de nos pensées.” Tout un programme, mais pas celui de ce soir.
Alors, c’est quoi cette histoire d’éternel retour ? Une idée réputée difficile à comprendre. Nietzsche constate l’effondrement du monde occidental. Les grandes vérités religieuses et morales sont contestées ou simplement remisées. Leur disparition ne laisse pas simplement un vide : elle fait courir le risque de ne plus savoir au nom de quoi vivre, choisir ou agir. C’est ce vertige que Nietzsche associe au nihilisme. Ce ne sont pas les valeurs en tant que telles qui doivent être regrettées (au contraire, il considère que la plupart et notamment les valeurs religieuses sont mortifères…) mais la direction qu’elles donnaient aux actions de chacun.
L’éternel retour est une réponse radicale à ce problème en deux temps. Le destin individuel puis cosmique..
Nietzsche se place à l’échelle d’une existence individuelle. Imaginons que notre vie entière doive recommencer : les mêmes rencontres, les mêmes erreurs, les mêmes souffrances, les mêmes joies, jusqu’au moindre détail. Il n’y aurait ni seconde chance ni possibilité de correction : la même vie se répéterait sans fin. Comment accueillerions-nous cette annonce ?
“Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement — et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin ! » (“Le Gai Savoir”)
Ici, la doctrine devient un test, à la manière du Sphinx. On y mesure la force avec laquelle on est capable d’affirmer son existence. Le test est rétrospectif mais aussi prospectif : il engage la suite de notre vie. À présent, il faut vivre de telle sorte qu’on puisse vouloir revivre. L’éternel retour est à la fois un grand « oui » lancé à l’existence et une épreuve de la volonté : jusqu’où sommes-nous capables de vouloir ce que nous vivons, au point d’en désirer le retour ? Dans le même geste, il redonne à l’existence “un sens” et à ce titre, peut devenir une valeur.
Mais vouloir revivre ses choix, ses échecs ou ses douleurs est une chose. Vouloir le retour des guerres, des catastrophes, de la souffrance des autres en est une autre. Que devient le grand « oui » à l’existence lorsqu’il faut l’étendre à un monde ravagé par le réchauffement climatique ? L’éternel retour prend ici sa forme la plus inconfortable.
Cette difficulté ne condamne pourtant pas à l’acceptation passive. Affirmer le monde ne revient pas à déclarer que tout ce qui s’y produit est bon. Nos refus, nos luttes, nos tentatives pour empêcher une catastrophe appartiennent eux aussi à ce monde. Ils reviendraient avec lui. Le problème devient alors plus aigu : comment vouloir le monde sans sanctifier ? Comment dire oui à l’existence tout en disant non à certaines de ses formes ?
L’éternel retour pousse ainsi l’affirmation jusqu’à son point de rupture. Il ne promet ni réparation finale, ni autre monde, ni tribunal chargé de donner un sens à ce qui s’est produit. Voilà ce qui est. Rien ne viendra racheter le passé ni corriger le réel depuis un ailleurs.
On comprend alors la violence de l’émotion que cette pensée provoque chez Nietzsche. Ce qu’il entrevoit dans les montagnes suisses n’a rien d’une doctrine consolante. C’est une exigence terrifiante. Il ne s’agit pas de supporter ce qui est, ni même de s’y résigner. Il faut parvenir à le vouloir. Pas une fois, faute de mieux, mais encore. Et encore.
Le « oui » nietzschéen prend ici toute sa démesure. Dire oui à l’existence, ce n’est pas sélectionner ce que l’on aime et rejeter le reste. C’est vouloir une vie sans demander qu’elle soit sauvée par une autre vie, un monde sans attendre qu’un autre monde vienne l’absoudre. L’éternel retour retire toute porte de sortie et dispose tout entier à l’avenir.
Les larmes d’exultation de Nietzsche prennent alors un autre sens. Dans cette pensée qui le fait marcher, chanter et pleurer autour de Sils-Maria, il croit tenir une épreuve capable de mesurer la force d’une existence : non pas demander « pourquoi vivre ? », mais « pourrais-tu vouloir cela encore une fois ? ». Et si la réponse est oui, vouloir que cette fois ne soit jamais la dernière.
Les sources citées :
“Nietzsche et les techniques” sous la direction de David Simonin, chapitre 9 par Paolo d’Iorio “La machine à écrire des poèmes joyeux”
"Le Gai Savoir", traduction réalisée et supervisée par P. Wotling pour les éditions Flammarion
“Ainsi parlait Zarathoustra” traduction de Georges-Arthur Goldschmidt pour Le Livre de Poche
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